Essais Livre III chapitre 3 De trois commerces

Publié le par lenuki

 

montaigne tour

Tour du château de Michel Eyquem, seigneur de Montaigne

Au rez-de-chaussée, la chapelle dédiée à Saint Michel.

Au 1er étage, la chambre où il rendit son dernier soupir. Au dernier étage, la Librairie dont le plafond est orné de 75 inscriptions grecques et latines (66 sont désormais identifiées), peintes sur le bois des poutres et des solives. C’est là qu’il rédigea ses Essais, par intermittence, entre 1571 et 1592.

 

 

Premier extrait: De la méditation comme relation à soi

 

Il ne faut pas se clouer si fort à ses humeurs et complexions. Notre principale suffisance, c’est savoir s’appliquer à divers usages. C’est être, mais ce n’est pas vivre, que se tenir attaché et obligé par nécessité à un seul train. Les plus belles âmes sont celles qui ont plus de variété et de souplesse.

Voilà un honorable témoignage du vieux Caton : « Huic versatile ingenium, sic pariter omnia fuit, ut natum ad id unum diceres, quodcumque ageret »[1].

Si c’était à moi à me dresser à ma mode, il n’est aucune si bonne façon où je voulusse être fiché pour ne m’en savoir déprendre. La vie est un mouvement inégal, irrégulier et multiforme. Ce n’est pas être ami de soi et encore moins maître, c’est en être esclave, de se suivre incessamment et être si pris à ses inclinations qu’on n’en puisse fourvoyer, qu’on ne les puisse tordre. Je le dis à cette heure, pour ne me pouvoir facilement dépêtrer de l’importunité de mon âme, en ce qu’elle ne sait communément s’amuser sinon où elle s’empêche, ni s’employer que bandée et entière. Pour léger sujet qu’on lui donne, elle le grossit volontiers et l’étire jusques au point où elle ait à s’y embesogner de toute sa force. Son oisiveté m’est à cette cause une pénible occupation, et qui offense ma santé. La plupart des esprits ont besoin de matière étrangère pour se dégourdir et exercer ; le mien en a besoin pour se rasseoir plutôt et séjourner, « vitia otii negotio discutienda sunt »[2], car sa plus laborieuse et principale étude, c’est s’étudier à soi. Les livres sont pour lui du genre des occupations qui le débauchent de son étude. Aux premières pensées qui lui viennent, il s’agite et fait preuve de sa vigueur à tout sens, exerce son maniement tantôt vers la force, tantôt vers l’ordre et la grâce, se range, modère et fortifie. Il a de quoi éveiller ses facultés par lui-même. Nature lui a donné, comme à tous, assez de matière sienne pour son utilité, et de sujets siens assez où inventer et juger.

Le méditer est une puissante étude et pleine, à qui sait se tâter et employer vigoureusement : j’aime mieux forger mon âme que la meubler. Il n’est point d’occupation, ni plus faible, ni plus forte, que celle d’entretenir ses pensées selon l’âme que c’est. Les plus grandes en font leur vacation, « quibus vivere est cogitere »[3]. Aussi l’a nature favorisée de ce privilège qu’il n’y a rien que nous ne puissions faire si longtemps, ni action à laquelle nous nous adonnons plus ordinairement et facilement. « C’est la besogne des dieux, dit Aristote, de laquelle naît et leur béatitude et la nôtre. » La lecture me sert spécialement à éveiller par divers objets mon discours (= raisonnement), à embesogner (= employer) mon jugement, non ma mémoire.

 

 



[1] Tite-Live, Histoire, Livre XXXIX, chap. XI : »Il avait une intelligence si souple, et si propre à tout, que quelque chose qu’il fît, il semblait être uniquement né pour celle-là ».

[2]  Sénèque lettre 56 : « Il faut chasser les vices de l’oisiveté par l’activité ».

[3] Cicéron Tusculanes , Livre V, chap. XXXVIII : « Pour qui vivre, c’est penser »

 

Présentation du texte extrait et du chapitre (brièvement)

 

Ce chapitre est  intitulé : « De trois commerces », ce qui signifie de trois relations ou fréquentations. Montaigne commence par évoquer une qualité essentielle de l’être humain : sa « souplesse », c’est-à-dire sa faculté d’adaptation à des situations diverses et variées. La condition d’une telle adaptation, c’est un effort de libération par rapport à ce qui, en nous, peut nous rendre esclaves de nous-mêmes, nos goûts ou notre tempérament, si nous ne les remodelons pas sans cesse en fonction des circonstances. Car il ne s’agit pas seulement d’exister, ce qui n’exige qu’ « un seul train », c’est-à-dire une seule manière d’être, mais aussi et surtout de vivre dans diverses situations en se laissant modeler et construire par elles. D’où la citation de Caton, qui montre qu’il faut être capable de se donner tout entier à ce qu’on fait, au moment où on le fait, et ce dans toutes les conditions existentielles variées qui s’offrent à nous.

Dans ce chapitre, Montaigne évoque aussi la relation avec soi-même, primordiale en ce sens qu’elle conditionne la qualité de toutes les autres relations. Nous ne sommes pas enfermés dans une « nature » ou essence qui déterminerait absolument nos comportements, nous pouvons évoluer en fonction des diverses expériences que nous faisons. Se réfugier derrière une « nature », ce serait, comme le montrera Sartre par la suite, être de mauvaise foi. Pour Montaigne, ce serait surtout fuir sa propre humanité. En effet, « la vie est un mouvement inégal, irrégulier et multiforme ». Ensuite, Montaigne évoque certains de ses « défauts », entre autre celui d’être détourné de l’étude de soi sans cesse par des petits riens qui sollicitent son esprit, ce qui fait qu’il s’y emploie tout entier au risque de sacrifier l’essentiel ; l’analyse de soi. Même les livres constituent un tel risque regrettable…ce qui n’empêchera pas ensuite Montaigne d’affirmer qu’il ne peut se passer de leur lecture, ou en tout cas d’en avoir constamment quelques-uns à portée de main ou sous les yeux…, et que les livres le ramènent à lui-même en servant de « nourriture » à ses pensées. En fin, le texte se termine par l’éloge de la méditation, comme exercice de relation à soi. D’où la célèbre formule : « J’aime mieux forger mon âme que la meubler ». Ce qui signifie que Montaigne préfère construire son esprit (le cultiver) plutôt que de le remplir par des lectures passives, du « par cœur » ou des références érudites et pédantes au savoir d’autrui. Cf. la  dernière phrase, qui montre bien que la lecture ne détourne pas Montaigne de ses pensées, bien au contraire : « La lecture me sert spécialement à éveiller par divers objets mon discours (= raisonnement), à embesogner (= employer) mon jugement, non ma mémoire ». La lecture doit être le point de départ d’une réflexion qui se veut personnelle.

Dans la suite du chapitre, Montaigne aborde les trois occupations qui régissent sa vie : côtoyer des hommes estimables pour converser avec eux sur des sujets choisis (cf. l’amitié selon Aristote), ensuite les femmes dont le corps et l’esprit lui sont agréables, enfin sa relation aux livres déjà évoquée précédemment, qui constitue l’élément essentiel de son existence  au point de tisser (cf. texte et texture) constamment son être.

 

Bibliothèques

 

Second extrait : Du commerce des livres

 

 Celui-ci[le commerce des livres] côtoie tout mon cours et m’assiste partout. Il me console en la vieillesse et en la solitude. Il me décharge du poids d’une oisiveté ennuyeuse ; et me défait à toute heure des compagnons qui me fâchent. Il émousse les pointures de la douleur si elle n’est du tout extrême et maitresse. Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres ; ils me détournent facilement à eux et me la dérobent. Et si, ne se mutinent point pour voir que je ne les recherche qu’au détriment de ces autres commodités, plus réelles, vives et naturelles ; ils me reçoivent toujours de même visage.

Il a beau aller à pied, dit-on, qui mène son cheval par la bride ; et notre Jacques, roi de Naples et de Sicile, qui, beau, jeune et sain, se faisait porter par pays en civière, couché sur un méchant oreiller de plume, vêtu d’une robe de drap gris et un bonnet de même, suivi cependant d’une grande pompe royale, litières, chevaux à main de toutes sortes, gentilshommes et officiers, représentait une austérité tendre encore et chancelante ; le malade n’est pas à plaindre qui a la guérison en sa manche. En l’expérience et usage de cette sentence, qui est très véritable consiste tout le fruit que je tire des livres. Je ne m’en sers, en effet, quasi non plus que ceux qui ne les connaissent point. J’en jouis, comme les avaricieux des trésors, pour savoir que j’en jouirai quand il me plaira ; mon âme se rassasie et contente de ce droit de possession. Je ne voyage sans livres ni en paix, ni en guerre. Toutefois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les emploie : « ce sera tantôt, fais-je, ou demain, ou quand il me plaira. » Le temps court et s’en va cependant, sans me blesser. Car il ne se peut dire combien je me repose et séjourne en cette considération, qu’ils sont à mon côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à reconnaitre combien ils portent de secours à ma vie. C’est la meilleure munition que j’ai trouvée à cet humain voyage, et plains extrêmement les hommes d’entendement qui l’ont à dire. J’accepte plutôt toute autre sorte d’amusement, pour léger qu’il soit, d’autant que celui-ci ne me peut faillir.

 

 

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