Le respect selon Kant

Publié le par lenuki

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Texte de Kant (explication)


« Le respect s'applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses. Les choses peuvent exciter en nous de l'inclination et même de l'amour, si ce sont des animaux (par exemple des chevaux, des chiens, etc.), ou aussi de la crainte, comme la mer, un volcan, une bête féroce, mais jamais du respect. Une chose qui se rapproche beaucoup de ce sentiment, c'est l'admiration et l'admiration comme affection, c'est-à-dire l'étonnement, peut aussi s'appliquer aux choses, aux montagnes qui se perdent dans les nues, à la grandeur, à la multitude et à l'éloignement des corps célestes, à la force et à l'agilité de certains animaux, etc. Mais tout cela n'est point du respect. Un homme peut être aussi pour moi un objet d'amour, de crainte ou d'une admiration qui peut même aller jusqu'à l'étonnement et cependant n'être pas pour cela un objet de respect. Son humeur badine1, son courage et sa force, la puissance qu'il a d'après son rang parmi ses semblables, peuvent m'inspirer des sentiments de ce genre, mais il manque toujours encore le respect intérieur à son égard. Fontenelle dit : Devant un grand seigneur, je m'incline, mais mon esprit ne s'incline pas. Je puis ajouter : Devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je perçois une droiture de caractère portée à un degré que je ne me reconnais pas à moi-même, mon esprit s'incline, que je le veuille ou non, et si haut que j'élève la tête pour ne pas lui laisser oublier ma supériorité. »
                                                      Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique.

 

respect 2

Qui dit respect dit considération particulière envers quelqu’un. Mais quelle est son origine ? Serait-ce le sentiment immédiat que l’on éprouve envers une personne dont on reconnaît la supériorité ou que l’on admire ? D’où vient alors un tel sentiment ? D’une autorité extérieure, d’une reconnaissance d’ordre social ou au contraire des qualités humaines que nous reconnaissons à la personne que nous respectons ? De plus, respecter quelqu‘un, n’est-ce pas mettre une certaine distance entre soi et lui ? N’est-ce pas s’interdire de lui faire du mal ou de lui porter atteinte ? En ce sens, le respect ne serait-il pas de l’ordre de la morale ? Mais comment alors un impératif catégorique, d’ordre moral, ayant valeur absolue et donc universel ou, à tout le moins, universalisable, peut-il être inspiré par un sentiment particulier, nécessairement changeant et donc non universalisable comme tel ? Ne serait-ce pas contradictoire ?
Le texte de Kant est un exercice de définition ; en quoi consiste l’essence du respect ? Or pour définir un concept il convient d’abord de le distinguer des concepts approchants. Pour ce faire Kant commence par distinguer le respect de l'admiration en analysant leur objet. Mais ce critère ne semble pas suffisant car si le respect s'applique exclusivement aux hommes et non aux choses, l'admiration elle, peut en revanche s'appliquer aussi bien aux choses qu'aux hommes et c’est ce qui constitue la seconde partie du texte. Enfin, dans une troisième partie, Kant se demande ce qui distingue fondamentalement le respect de l’admiration et selon lui, c’est l’origine : le respect a son origine dans l’esprit et non dans un sentiment particulier émanant de la sensibilité. Au fond, le respect est certes un sentiment, mais qui est inspiré par la raison, et qui est comme tel  universalisable.
Le texte commence par une première distinction caractérisant le respect pour le différencier de l’admiration : « Le respect s'applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses ». Pour comprendre cette formule, il convient d’abord de bien définir ce que Kant entend par personne et par chose. Le terme de personne désigne les êtres raisonnables (= doués de raison) en tant que leur nature les désigne comme des fins en soi, ne pouvant pas être considérés simplement comme des moyens. La chose, en revanche, dépend de la nature et n’a qu’une valeur de moyen. Alors que les choses sont de simples fins subjectives, les personnes constituent des fins objectives : si elle sert ou est servie, la personne ne doit pas être asservie ou asservir une autre personne. Enfin une chose a un prix tandis qu’une personne n’a pas de prix. Ce qui a un prix n’a qu’une valeur relative tandis que ce qui n’en n’a pas a une valeur absolue. D’où les exemples donnés par Kant : l’animal et l’homme. Un animal peut susciter l’admiration (comme un cheval de race pour son élégance), mais cela n’empêche pas les hommes de le vendre pour en acheter un autre, plus performant ou plus élégant encore. En ce sens l’animal est un moyen qui a une valeur relative et qui n’a pas sa fin en lui-même puisqu’elle dépend de la volonté de l’homme. L’animal peut donc susciter des sentiments d’attraction ou de répulsion, et comme tel être objet d’amour ou de haine, mais il ne peut pas pour autant susciter le respect. De même les éléments naturels comme un cataclysme ou un spectacle grandiose, qui dépassent l’homme et l’impressionnent peuvent lui inspirer le sentiment du sublime, et donc de l’admiration devant tant de force ou l'infinité que cela peut évoquer. Mais cette admiration n’est pas du respect. Si, par exemple, la montagne que j’admire devient un obstacle par rapport à mes projets, je vais y porter atteinte pour la transformer favorablement (elle n’est donc qu’un moyen ou un instrument). Or le sentiment que nous éprouvons devant ce qui nous dépasse peut être considéré comme du respect ? Mais peut-on éprouver du respect pour des choses ?
De plus, l’admiration peut être suscitée à l’égard d’une personne sans qu’il y ait du respect pour autant. On peut, par exemple, admirer Céline pour son génie littéraire et ne pas estimer respectable  le personnage qu’il a été. On peut,  en ce sens, éprouver une émotion qui affecte notre sensibilité, mais cela n’a rien à voir avec quelque reconnaissance d’ordre moral que ce soit. L’admiration est produite par un sentiment devant  la supériorité que nous reconnaissons à quelqu’un (son autorité, son rang social, son sens des affaires, etc…), c’est-à-dire devant des qualités que nous n’avons pas et qui nous impressionnent. On s’incline alors, comme le dit Fontenelle  mais il ne s'agit pas de véritable respect au sens kantien. D’où la question : qu’est-ce qui permet alors de différencier respect et admiration ? Selon Kant, ils diffèrent essentiellement par leur origine : le respect seul vient de l’esprit. En quoi le respect, autre sorte d'inclination devant un être que l'on juge supérieur à soi, se distingue-t-il de l'admiration ? Cf. Fontenelle : « devant un grand seigneur je m’incline mais mon esprit ne s’incline pas ». Qu’est-ce à dire ? Cela consiste à distinguer respect extérieur (inspiré par une position sociale ou hiérarchique supérieure) et respect intérieur (inspiré par la dignité morale que mon esprit reconnaît à la personne humaine devant laquelle il s’incline et qui n’a rien à voir avec la position sociale puisqu'un tel respect peut être inspiré par la noblesse d’âme d’une personne de rang inférieur… !). Ainsi le respect est un sentiment venant de l'esprit seul, et non un sentiment lié à l'affection ou au rang social. Le respect n'est ni la simple admiration ni le fait d'honorer quelqu’un. Le respect est d'abord un état d'esprit avant d'être une attitude.

Siddhartha-Hermann-Hesse

Publié dans politique et morale

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P
Merci beaucoup pour votre travail !
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F
nul
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Q
Cela qualifie-t-il votre "jugement" (si l'on peut dire car cela n'est pas du tout argumenté...!) ?