Texte de Mounier : éléments d'explication

Publié le par lenuki

 

Thème du texte :

Une tentative de définition de la personne. Tentative soulignée par l’approche négative (ce que la personne n’est pas : méthode apophatique) et aussi par la distinction établie indirectement entre l’individu (qui se définit par son appartenance à une classe ou un genre) et la personne (qui se situe au-delà de toute définition, dans la mesure où elle dépasse toutes les caractéristiques qu’on peut lui assigner).

« On s’attendait à ce que le personnalisme commençât par définir la personne. Mais on ne définit que des objets extérieurs à l’homme, et que l’on peut placer sous le regard ».

                                                           Emmanuel Mounier Le personnalisme  Que sais-je ? p. 5

La démarche apophatique (ou négative) correspond chez Mounier à la volonté de ne pas enfermer dans une définition a priori (cf. définir = délimiter, donc assigner des limites à une réalité), ou encore à un refus de réduire la personne à des déterminations ou des propriétés qui n’en constituent que des modes ou des aspects partiels.

 

Notions du programme concernées (pour le ES) :

Le sujet ; la conscience ; Autrui ; la société ; Matière et esprit ; La justice et le droit ; La liberté ; Le devoir.

Thèse du texte :

« La personne n’est pas un objet. Elle est même ce qui dans chaque homme ne peut être traité comme un objet ».

Ainsi approchée négativement, la personne est située d’emblée dans une perspective d’ordre moral et métaphysique, à partir de l’opposition entre sujet et objet. Or si elle n’est pas un objet, elle ne peut être que sujet (conscient, responsable, libre, auteur de ses idées et de ses actes). En effet, si elle ne peut pas être traitée comme un objet, c’est parce qu’elle a une dignité. Or cette dignité peut être niée (ce que suggère implicitement la suite du texte), même si elle ne le doit pas ! Comment ne pas penser ici à l’impératif moral tel que le définit Kant :

« Agis de telle sorte que tu traites l'humanité comme une fin, et jamais simplement comme un moyen" ?

                                                    Kant  Fondements de la métaphysique des mœurs 2e section

 

Enjeu du texte

Que seraient un monde, une société, dans lesquels les êtres humains ne seraient pas considérés comme des personnes ? Peut-on définir un homme de manière abstraite (comme le font les sciences), c’est-à-dire isolée, en-dehors de tout contexte réel, ou bien un tel homme ne peut-il être et exister qu’avec les autres, en relation ? Un monde où l’homme ne serait pas traité comme une personne serait-il vivable, voire véritablement humain ? Pourrait-on se respecter les uns les autres, sans se considérer comme des personnes ? Sans cela, en effet, pourrait-on avoir des droits et une dignité  (cf. Kant : impératif moral énoncé ci-dessus) ? N’est-ce pas cette détermination morale qui permet de distinguer l’individu et la personne ? Or qu’en est-il aujourd’hui ? La technique et la science ne conduisent-elles pas à dépersonnaliser l’homme, donc à le déshumaniser ? N’est-ce pas ce que semble indiquer le référence du texte au livre de Huxley : Le meilleur des mondes ? Un monde sans êtres humains considérés comme des  personnes ne serait-il pas pensable ? N’a-t-il pas été pensé au XXe siècle dans des camps de sinistre mémoire ? Mieux : n’est-il pas ce que nous pouvons produire encore aujourd’hui, si nous ne sommes pas suffisamment vigilants, c’est-à-dire si nous ne pensons pas notre condition en fonction des exigences morales que requiert la notion de personne ? Mais dans la mesure où la personne n’a pas de réalité visible et tangible, comment la réaliser en nous ? Et en fonction de quels critères, si elle est difficilement définissable ? La personne n’est-elle pas, à la fois et paradoxalement, donnée et à construire ?

 

Etapes de l’argumentation

a)Premier moment

C’est la thèse du texte : « La personne n’est pas un objet. Elle est même ce qui dans chaque homme ne peut être traité comme un objet ».

Qu’est-ce que la personne ? L’auteur répond à cette question négativement : « La personne n’est pas un objet ». D’où une conséquence d’ordre moral : elle ne peut pas être traitée comme un objet, parce qu’elle ne le doit pas !

Or, on peut la traiter comme un objet. En effet, n’est-ce pas ce que font les sciences : soit de la nature (physique, physiologie, biologie, etc…), soit de l’homme (sociologie, psychologie, etc…) ? Cela signifie que traiter la personne comme un objet n’est pas impossible en fait (matériellement), mais doit être impossible en droit (moralement), ce que semble monter d’ailleurs l’exemple utilisé dans le second paragraphe du texte : celui du « meilleur des mondes » d’Huxley (titre ô combien ironique… et inquiétant!).

b)Deuxième moment

On peut traiter la personne comme un objet, si on la confond avec l’individu, ce que font les sciences :

  • Sciences exactes (de « Voici mon voisin à « une matière de savoir physiologique, médical »).

  • Sciences humaines : essentiellement la sociologie et la psychologie (cf. l’exemple du fonctionnaire, qui a un statut social et une mentalité qui lui est propre… !). De «Il est fonctionnaire » à « un catholique, etc… ».

En effet, on ne peut confondre la personne (singulière, unique) et l’individu (catégorie sociale ou biologique se définissant par son appartenance). C’est l’objection formulée par Mounier : Mais il n’est pas un Bernard Chartier : il est Bernard Chartier ». Si je peux l’utiliser comme un objet (ce à quoi conduit la vie sociale : nous sommes tous les « moyens » les uns des autres ; cf. par exemple la division sociale du travail), je ne peux le réduire à cela parce que si son existence comporte plusieurs aspects, vue de l’extérieur, elle est vécue intérieurement de manière unique, et c’est ce vécu intérieur qui définit la personne, qui reste donc par définition inaccessible à ceux qui « regardent » de l’extérieur Bernard Chartier, par exemple.

Cf. ce dont se distingue la personne :

  • de l’individu, qui est du côté de ce qui isole, découpe, possède

  • de la conscience que j’ai d’elle, car on pourrait alors la confondre avec les personnages, les rôles que nous sommes amenés à jouer sur la scène sociale

  • du masque (cf. étymologie supposée du terme de personne : en latin persona, qui signifie masque) qui à la fois cache et révèle, car elle est plutôt : « un centre invisible où tout se rattache, comme un hôte secret des moindres gestes de ma vie ».  (Mounier Œuvres Tome I p. 177

  • enfin de la personnalité, car « elle est au-delà, supraconsciente et supratemporelle, une unité donnée, non construite, plus vaste que les vues que j’en prends (…) Elle est une présence en moi » (Mounier Œuvres Tome I p. 177)

c)Troisième moment

Pourtant l’hypothèse selon laquelle la personne peut être réduite à un objet  n’est pas à exclure. C’est en tout cas ce que la référence au « meilleur des mondes » semble suggérer. Certes, c’est un roman, donc une fiction. Mais Huxley ne l’a-t-il pas écrit en entrevoyant certaines perspectives peu réjouissantes que laissait présager l’influence grandissante de la science, de la technique et de certaines idéologies à son époque ( il a écrit Le meilleur des mondes en 1932, à l’aube de la seconde guerre mondiale) ? Même si on ne peut pas opérer cette réduction en droit, on le peut en fait et l’Histoire du XXe siècle (nazisme, communisme, génocides, etc…) ne s’est pas fait faute de nous le rappeler !

La science et la technique ne peuvent-elles pas, pratiquement, permettre de traiter la personne comme un objet ? Cf. dans le texte : «des armées de médecins et de psychologues s’attachent à conditionner chaque individu selon des renseignements minutieux ». En effet, les moyens technologiques aujourd’hui (mobiles, portables ou PC, cartes de crédit, internet, etc.) permettent de contrôler les faits et gestes des individus, qui se croient libres alors qu’ils sont conditionnés par ces outils à penser, à vouloir ou désirer de façon inconsciente et indolore. D’où une dépendance infantilisante qu’évoque l’image de la pouponnière !

De plus, dans ce second paragraphe, Mounier définit un peu plus les contours de la personne, de manière indirecte. Une personne, c’est « un homme qui marche, qui pense et qui veut », c’est-à-dire responsable de ses propres mouvements extérieurs et intérieurs. De plus, la pensée et la volonté sont des caractéristiques de la personne. Cf. Le roseau pensant de Blaise Pascal :

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : Une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : Voilà le principe de la morale. »

                                      Pascal Pensées (1670) Fragment 347 édition Brunschwcig

La personne, ce n’est pas non plus l’individu (cf. l’opposition que fait Mounier entre « un monde surindividualisé » et « un univers personnel ». Faire des hommes des individus, c’est les réduire à être des objets, car c’est les isoler les uns des autres, chacun fonctionnant comme un rouage dans la mécanique sociale, selon le programme qui lui a été prescrit « du dehors et par autorité ». Or être une personne, ce n’est pas vivre isolé de ses semblables, mais au contraire tisser avec eux un réseau de relations, relations qui font être et exister (au sens de sortir de soi) aussi bien les autres que soi-même. C’est pourquoi (fin du texte) être une personne, c’est (en une esquisse de définition positive cette fois, à travers des actes, ce qui suppose une actualisation) « créer », « jouer l’aventure d’une liberté responsable ». La personne, c’est une instance ouverte sur l’avenir, qui certes, préexiste, en principe (au sens d’élément premier aussi bien que d’exigence morale), mais que chacun doit réaliser en soi pour devenir pleinement homme. C’est cette ouverture qui empêche de la définir, c’est-à-dire de la délimiter une fois pour toutes.

Voici un passage qui suit immédiatement notre texte (pour prolonger la réflexion) :

«  La personne n'est pas le plus merveilleux objet du monde, un objet que nous connaîtrions du dehors, comme les autres. Elle est la seule réalité que nous connaissions et que nous fassions en même temps du dedans. Présente partout, elle n'est donnée nulle part. Nous ne la rejetons pas pour autant dans l'indicible. Une expérience riche plongeant dans le monde s'exprime par une création incessante de situations, de règles et d'institutions. Mais cette ressource de la personne étant indéfinie, rien de ce qui l'exprime ne l'épuise, rien de ce qui la conditionne ne l'asservit. Pas plus qu'un objet visible, elle n'est un résidu interne, une substance tapie sous nos comportements, un principe abstrait de nos gestes concrets : ce serait encore une manière d'être un objet, ou un fantôme d'objet. Elle est une activité vécue d'auto-création, de communication et d'adhésion, qui se saisit et se connaît dans son acte, comme mouvement de personnalisation. »

                                                                                Mounier Le personnalisme Que sais-je ? p. 6

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