Le langage n'est-il qu'un outil?

Publié le par lenuki

 

Analyse de la question

Langage : la question interroge sur sa fonction. Or la fonction première du langage n’est-elle pas de permettre aux hommes de communiquer entre eux ?

D’où : le langage comme faculté de communiquer (c’est pourquoi on parle aussi de langage animal). Mais il faut distinguer le langage de la langue (les hommes disposent tous du langage, mais pas de la même langue) et de la parole :

+ langue : système particulier de signes propre à une culture ou à un peuple (une même langue pouvant concerner des peuples différents)

+ parole : usage singulier qu’un individu fait d’une langue dans une situation donnée

Or les hommes utilisent le langage pour exprimer leurs pensées (au sens large : sensations, sentiments et idées). Le langage est donc le moyen de cette expression.

Mais comme moyen, le langage ne serait-il qu’un outil ?

Ne serait-il que… ? : formulation restrictive, qui sous-entend implicitement que le langage ne pourrait être qu’un outil, ou qu’il pourrait représenter davantage (ce qui sera à interroger).

Si le langage n’est qu’un outil, n’est-il que cela ? Ne peut-il pas, aussi (voire avant tout) être autre chose ? Peut-il se réduire à n’être qu’un outil ? Si c’était le cas, aurait-il autant d’importance pour l’homme, lui serait-il essentiel ? La langage ne pourrait-il pas être plus qu’un moyen, c’est-à-dire une fin en soi (cf. arts comme la littérature ou la poésie) ?

Outil : moyen au service d’autre chose (cf. outil renvoie à utile, utilisation). Ce qui veut dire qu’il n’a pas sa fin en lui-même, mais qu’elle est extérieure à lui. Ce qui détermine l’outil, c’est donc la fin qu’il vise.

De plus, l’outil, comme prolongement du corps humain est à distinguer de l’instrument et de la machine :

+ instrument : améliore certaines facultés de l’homme (ex : la loupe pour la vision).

+ machine : agit indépendamment de l’homme, même si elle est commandée par lui.

En ce sens, l’outil n’est-il pas un objet artificiel ? N’y aurait-il pas une opposition, en ce cas, entre l’outil (artificiel) et le langage (naturel) ? Mais le langage ne permet-il pas, aussi, de créer des langages artificiels (informatiques, par exemple) ?

L’outil (cf. programme) est traité dans le chapitre « le travail et la technique ». Or qui dit technique dit transformation d’un donné, action sur celui-ci. Mais si le langage décrit, peut-on dire qu’il agit, au moins à première vue (car il peut le faire directement dans certaines circonstances -voir Austin- , ou indirectement) ?

Enfin, si l’on peut déterminer la fin de l’outil, en fonction de ce pourquoi il a été conçu et fabriqué, le peut-on en ce qui concerne le langage (qui l’aurait inventé et pour quoi faire ?) ?

Mais la question présuppose que le langage est un outil : en quel sens ?

Problématique

Commençons par le présupposé de la question, pour en mesurer à la fois la pertinence et les limites, c’est-à-dire la conception du langage comme outil, conception à la fois utilitaire et pragmatique du langage. En effet, si l’on parle, c’est pour échanger des informations, ou des idées, dans la cadre de la vie quotidienne. En ce sens, ne parle-t-on pour communiquer avec autrui en utilisant un système de signes qui nous est commun, c’est-à-dire une langue (version particulière du langage come faculté universelle, c’est -à-dire propre à l’humanité toute entière) ? Mais si le langage des animaux atteint son but et remplit à merveille sa fonction, peut-on en dire autant du langage humain ? Notre langage, en effet, évite-t-il tout malentendu, toute incompréhension ? N’est-ce pas, alors, un outil bien mal adapté à sa fonction ? Mais, en ce cas, peut-on vraiment parler d’outil ? Le langage ne recourt-il pas à des concepts généraux pour tenter d’exprimer (bien mal selon Bergson) ce que nous avons de plus intime et personnel, comme nos émotions ou nos sentiments ? N’est-ce pas pour sortir de cette impasse que certains artistes comme des poètes ou des écrivains le conçoivent davantage comme une fin que comme un moyen ? Pour bien comprendre ce qu’est le langage, et en quoi il est essentiel à notre propre réalisation comme hommes, ne faut-il pas l’aborder, en ce cas, autrement que comme un simple outil ? Ne convient-il pas de l’aborder comme une fin en soi, susceptible de se suffire à elle-même ?

 

Plan proposé

Ce plan est implicitement contenu dans la problématique exposée précédemment :

1; Le langage, un outil de communication, de pouvoir et d’action

Transition : mais le langage est-il bien adapté à sa fonction ?

2. Mais un outil inadapté est-il encore vraiment un outil ?

3.  Plus qu’un outil, le langage est essentiel à l’homme pour se réaliser comme tel. En ce sens, n’est-il pas une fin en soi plutôt qu’un moyen ?

 

1. Le langage comme outil de communication, de pouvoir et d’action

 

a) Un moyen de communiquer

« L’homme est organisé pour la cité comme la fourmi pour la fourmilière, avec cette différence pourtant que la fourmi possède les moyens tout faits d’atteindre le but, tandis que nous apportons ce qu’il faut pour les réinventer et par conséquent pour en varier la forme. Chaque mot de notre langue a donc beau être conventionnel, le langage n’est pas une convention, et il est aussi naturel à l’homme de parler que de marcher. Or, quelle est la fonction primitive du langage ? C’est d’établir une communication en vue d’une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c’est l’appel à l’action immédiate ; dans le second, c’est le signalement de la chose ou de quelqu’une de ses propriétés, en vue de l’action future. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain. Les propriétés qu'il signale sont les appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera donc le même, comme nous le disions, quand la démarche suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverses la même propriété, se les représentera de la même manière, les groupera enfin sous la même idée, partout où la suggestion du même parti à tirer, de la même action à faire, suscitera le même mot. Telles sont les origines du mot et de l’idée. »

                                                                  Bergson, La pensée et le mouvant.

 

b) Fonction utilitaire (cf. outil) et pragmatique du langage

"Comme on ne saurait jouir des avantages et des commodités de la société sans une communication de pensées, il était nécessaire que l'homme inventât quelques signes extérieurs et sensibles par lesquels ces idées invisibles, dont ses pensées sont composées, puissent être manifestées aux autres. Rien n'était plus propre pour cet effet, soit à l'égard de la fécondité ou de la promptitude, que ces sons articulés qu'il se trouve capable de former avec tant de facilité et de variété. Nous voyons par là comment les mots, qui étaient si bien adaptés à cette fin par la nature, viennent à être employés par les hommes pour être signes de leurs idées et non par aucune liaison naturelle qu'il y ait entre certains sons articulés et certaines idées (car, en ce cas-là, il n'y aurait qu'une langue parmi les hommes), mais par une institution arbitraire en vertu de laquelle un tel mot a été fait volontairement le signe de telle idée. Ainsi, l'usage des mots consiste à être des marques sensibles des idées et les idées qu'on désigne par les mots sont ce qu'ils signifient proprement et immédiatement. Comme les hommes se servent de ces signes, ou pour enregistrer, si j'ose ainsi dire, leurs propres pensées afin de soulager leur mémoire, ou pour produire leurs idées et les exposer aux yeux des autres hommes, les mots ne signifient autre chose dans leur première partie et immédiate signification que les idées qui sont dans l'esprit de celui qui s'en sert, quelque imparfaitement ou négligemment que ces idées soient déduites des choses qu'on suppose qu'elles représentent. Lorsqu'un homme parle à un autre, c'est afin de pouvoir être entendu ; le but du langage est que ces sons ou marques puissent faire connaître les idées de celui qui parle à ceux qui l'écoutent".

                     Locke Essai philosophique concernant l'entendement humain

c) Le langage comme moyen de pouvoir

"Le discours est un tyran très puissant; la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié. Par la parole, les auditeurs sont envahis de frissons de crainte , ou pénétrée de cette pitié qui arrache les larmes ou de ce regret qui éveille la douleur... Les incantations enthousiastes nous procurent du plaisir par l'effet des paroles, et chassent le chagrin... en détruisant une opinion et en en suscitant une autre à la place, les [rhéteurs] font apparaître aux yeux de l'opinion des choses incroyables et invisibles... les plaidoyers judiciaires... produisent leur effet de contrainte grâce aux paroles: c'est un genre dans lequel un seul discours peut tenir sous le charme et persuader une foule nombreuse, même s'il ne dit pas la vérité, pourvu qu'ils ait été écrit avec art... Il existe une analogie entre la puissance du discours à l'égard de l'ordonnance de l'âme et de l'ordonnance des drogues... Il y a des discours qui affligent... d'autres qui enhardissent leurs auditeurs, et d'autres qui, avec l'aide maligne de la persuasion, mettent l'âme dans la dépendance leur drogue et de leur magie".

                                                                                     Gorgias Éloge d'Hélène

 

d) Le langage comme moyen d’action

« L’énoncé constatatif a, sous le nom d’assertion si chère aux philosophes, la propriété d’être vrai ou faux. Au contraire, l’énoncé performatif ne peut jamais être nui l’un ni l’autre : il a sa propre fonction à lui, il sert à effectuer une action. Formuler un énoncé, c’est effectuer l’action, action peut-être qu’on ne pourrait guère accomplir, au moins avec une telle précision, d’aucune autre façon. En voici des exemples :

« Je baptise ce vaisseau Liberté. »

« Je m’excuse. »

« je vous souhaite la bienvenue. »

« Je vous conseille de le faire. »(…)

Dire « je promets de… », formuler, comme on dit, cet énoncé performatif, c’est l’acte même de faire la promesse.

Cependant, l’énoncé performatif n’est pas exempt de toute critique : on peut très bien le critiquer, mais dans une dimension tout à fait différente de celle du vrai et du faux. Il faut que le performatif soit publié dans une situation qui est en tout point appropriée à l’acte dont il est question : si l’auteur n’est pas dans les conditions requises pour agir (…), alors son énoncé sera (…) « malheureux ».

                                                                   Austin « performatif-constatatif »

Transition : (cf. malentendus, incompréhensions, impuissance du langage à exprimer ce que celui qui parle veut dire), le langage est-il bien un outil adapté à sa fonction ?

 

2. Mais un outil inadapté est-il encore vraiment un outil ?

a) ​​​​​​​Différence avec la communication animale qui est très bien adaptée à sa fonction

« Si […] les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d’eux rester invariablement attaché, une fois l’espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l’action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n’y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu’on sait à ce qu’on ignore. Il faut un langage dont les signes - qui ne peuvent pas être en nombre infini - soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l’observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu’il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu’on avait attaché devant lui à un objet. " N’importe quoi peut désigner n’importe quoi ", tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d’ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n’est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile. »

                                                                                Bergson L’évolution créatrice

b) Impuissance du langage humain à exprimer le subjectif, le ressenti (« l’indicible »)

« Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui- même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais, le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces ; et, fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes."

                                                                                             Henri Bergson Le Rire

 

c) Mais le langage se réduit-il à la seule communication ?

« Le langage doit être étudié dans toute la variété de ses fonctions. Avant d’aborder la fonction poétique, il nous faut déterminer quelle est sa place parmi les autres fonctions du langage. Pour donner une idée de ces fonctions, un aperçu sommaire portant sur les facteurs constitutifs de tout procès linguistique, de tout acte de communication verbale, est nécessaire. Le destinateur envoie un message au destinataire. Pour être opérant, le message requiert d’abord un contexte auquel il renvoie (c’est ce qu’on appelle aussi, dans une terminologie quelque peu ambiguë, le « référent »), contexte saisissable par le destinataire, et qui est, soit verbal, soit susceptible d’être verbalisé. Ensuite, le message requiert un code, commun, en tout ou au moins en partie, au destinateur et au destinataire (ou, en d’autres termes, à l’encodeur et au décodeur du message); enfin, le message requiert un contact, un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire, contact qui leur permet d’établir et de maintenir la communication. Ces différents facteurs inaliénables de la communication verbale peuvent être schématiquement représentés comme suit :

 

CONTEXTE

 

DESTINATEUR ……… MESSAGE ……… DESTINATAIRE

CONTACT

 

CODE

Chacun de ces six facteurs donne naissance à une fonction linguistique différente. Disons tout de suite que, si nous distinguons ainsi six aspects fondamentaux dans le langage, il serait difficile de trouver des messages qui rempliraient seulement une seule fonction. La diversité des messages réside non dans le monopole de l’une ou l’autre fonction, mais dans les différences de hiérarchie entre celles-ci. La structure verbale d’un message dépend avant tout de la fonction prédominante. Mais, même si la visée du référent, l’orientation vers le contexte bref la fonction dite « dénotative », référentielle - est la tâche dominante de nombreux messages, la participation secondaire des autres fonctions à de tels messages doit être prise en considération par un linguiste attentif. »

                                                   Roman Jakobson "Linguistique et poétique

 

Transition : cette inadaptation comme outil n’est-elle pas le signe qu’il est davantage qu’un outil, par sa richesse et son inventivité (cf. la « mobilité du signe » selon Bergson, dans un texte ci-dessus)

 

3. Plus qu’un moyen ou un outil, le langage n’est-il pas essentiel à l’homme pour se réaliser comme tel ? En ce sens, ne constitue-t-il pas une fin en soi ?

 

a) « C’est dans les mots que nous pensons »

« C’est dans les mots que nous pensons. Nous n’avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité et par suite nous les marquons d’une forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement ; car, en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »

Hegel, Philosophie de l’esprit

 

Or la pensée n’est-elle pas le propre de l’homme (cf. Descartes et le cogito, ou Pascal et le « roseau pensant »)

b) Le langage permet de rencontrer autrui sans lequel nous ne serions pas ce que nous sommes

« Dans l’expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de mon interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n’est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n’est plus ici pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d’ailleurs moi dans le sien, nous sommes l’un pour l’autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde.// Dans le dialogue présent, je suis libéré de moi-même, les pensées d’autrui sont bien des pensées siennes, ce n’est pas moi qui les forme, bien que je les saisisse aussitôt nées ou que je les devance, et même, l’objection que me fait l’interlocuteur m’arrache des pensées que je ne savais pas posséder, de sorte que si je lui prête des pensées, il me fait penser en retour. C’est seulement après coup, quand je me suis retiré du dialogue, et m’en souviens, que je puis le réintégrer à ma vie, en faire un épisode de mon histoire privée, et qu’autrui rentre dans son absence, ou, dans la mesure où il me reste présent, est senti comme une menace pour moi. »

                                Maurice Merleau-Ponty Phénoménologie de la perception

 

c) Le langage poétique ou le langage comme fin en soi

"Les poètes sont des hommes qui refusent d'utiliser le langage. Or, comme c'est dans et par le langage conçu comme une certaine espèce d'instrument que s'opère la recherche de la vérité, il ne faut pas s'imaginer qu'ils visent à discerner le vrai ni à l'exposer. Ils ne songent pas non plus à nommer le monde et, par le fait, ils ne nomment rien du tout, car la nomination implique un perpétuel sacrifice du nom à l'objet nommé ou pour parler comme Hegel, le nom s'y révèle l'inessentiel, en face de la chose qui est essentielle. Ils ne parlent pas ; i1s ne se taisent pas non plus, c'est autre chose. […] En fait, le poète s'est retiré d'un seul coup du langage-instrument ; il a choisi une fois pour toutes l'attitude poétique qui considère les mots comme des choses et non comme des signes. Car l'ambiguïté du signe implique qu'on puisse à son gré le traverser comme une vitre et poursuivre à travers lui la chose signifiée ou tourner son regard vers sa réalité et le considérer comme objet. L'homme qui parle est au-delà des mots, près de l'objet ; le poète est en deçà. Pour le premier, ils sont domestiques ; pour le second, ils restent à l'état sauvage. Pour celui-là, ce sont des conventions utiles, des outils qui s'usent peu à peu et qu'on jette quand ils ne peuvent plus servir ; pour le second, ce sont des choses naturelles qui croissent naturellement sur la terre comme l'herbe et les arbres. […]

Le parleur est en situation dans le langage, investi par les mots ; ce sont les prolongements de ses sens, ses pinces, ses antennes, ses lunettes […]. Le poète est hors du langage, il voit les mots à l'envers."

                                   Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?

"Ici la parole ne désigne rien. Elle ne décrit pas davantage. Mais le poète montre sans décrire, il évoque sans désigner « selon le jeu de la parole ». Ainsi parle un autre poète qui demeure, lui aussi, encore à entendre. Il ose alors nous dire, « voix étrange » à son tour : « Je dis une fleur ! et, hors de l'oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l'absente de tous bouquets ». Et Heidegger, comme en écho à Mallarmé : « Quelle présence est plus haute, celle que le nom appelle ou celle qui est devant nous ? » Ainsi la parole, même réduite à un seul nom, loin d'être au service de l'information, est poème essentiellement. La linguistique ne la prend qu'au niveau de l'information. À quoi Mallarmé répondait d'avance : « Narrer, enseigner, même décrire, cela va et encore qu'à chacun suffirait peut-être pour échanger la pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la main d'autrui en silence une pièce de monnaie, l'emploi élémentaire du discours dessert l'universel reportage dont, la littérature exceptée ; participe tout entre les genres d'écrits contemporains. » Ce que cependant Mallarmé ne dit pas explicitement, tant son affaire est de conquérir dans la parole le niveau de la poésie, c'est que ce qu'il nomme « l'emploi élémentaire du discours » n'est qu'un affaissement de la parole. Mais Heidegger nous le dit à propos de Trakl : « La parole du poète n'est pas une exaltation mélodique du parler courant. Renversons la proposition. C'est bien plutôt celui-ci qui n'est plus qu’un poème oublié, fatigué par l'usage, et d'où à peine encore se laisse entendre un appel. » […]

Désigner une chose ne devient l'affaire de la langue qu'à son plus bas degré, celui que la linguistique détermine scientifiquement par sa représentation de la langue comme système de signes."

                                                 Jean Beaufret, Dialogue avec Heidegger

d) Le langage comme fin en soi, dans laquelle l’homme peut s’accomplir comme homme

 

Conclusion

Loin d’être un outil, le langage est ce sans quoi l’homme ne peut pas devenir ce qu’il est et c’est pourquoi on peut dire qu’il lui est consubstantiel.

 

 

 

 

 

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O
Votre blog m'inspire vraiment. Il est complet. Merci pour les partages.
Répondre
L
C'est moi qui vous remercie pour votre commentaire. Bonne continuation et au plaisir de vous inspirer encore
Cordialement
A
très beau blog sur la littérature. un plaisir de me promener ici.
Répondre
L
Merci pour ce commentaire, car le plaisir d'autrui est une des motivations de ce blog (mais pas la seule...!).
Bonne continuation.
Cordialement Lenuki69