"Je ne peux rien pour celui qui ne se pose pas de questions"

Publié le par lenuki

 

Il y a quelques années, à la suite d’un cours d’introduction à la philosophie, un élève est venu me poser timidement cette question : « Monsieur, vous arrivez encore à dormir la nuit ? ». Naïveté rafraîchissante, certes, mais aussi réaction non dénuée de sens. En effet, il était sans doute surpris par l’avalanche de questions sans réponses immédiates dont j’avais émaillé mon cours… ! Ce qui (notons-le en passant) ne l’empêchait pas de s’interroger lui-même : « pourquoi, voire à quoi bon se poser autant de questions, si c’est au prix de sa propre tranquillité ? ». Cet élève avait compris d’une part que le sens de la question n’est pas naturel, qu’il nécessite un effort sur soi-même, d’autre part que celui-ci peut menacer la quiétude et la tranquillité de l’esprit de celui qui s’y adonne, et enfin que ne pas se poser de questions apporte le sommeil, voire coïncide avec lui comme assoupissement de la pensée. D’ailleurs, quaestio, en latin, signifie quête, recherche (ce qui n’est pas inné), mais aussi torture (cf. soumettre à la question). Mais n’est-ce pas les questions techniques qui se sont posées à l’homme au cours de son évolution, qui lui ont permis de progresser ? Certes, mais y a-t-il réelle parenté entre questions techniques et questions philosophiques ?

Ce qui caractérise une question technique, c’est la simplicité de sa solution, si l’on dispose du savoir, du savoir-faire et des moyens matériels adéquats pour lui trouver une solution. En revanche, une question philosophique n’a pas de réponse simple et univoque, même si l’on dispose du savoir, de la méthode et des compétences pour la traiter, et c’est bien là tout le problème (d’où la nécessité de problématiser la question posée).

Mais l’homme n’est-il pas enclin, naturellement, à s’interroger ? L’animal lui-même ne le fait-il pas lorsque des problèmes d’ordre technique se posent à lui ? Mais ce qui différencie l’homme, n’est-ce pas justement qu’il approfondisse son questionnement, jusqu’à aborder des questions philosophiques, voire métaphysiques ? N’est-ce pas là un trait de son humanité ? Ne serait-ce pas ce qui manifeste l’être conscient et éveillé en lui ?

Or si l’on ne peut rien pour celui qui ne se pose pas de questions, n’est-ce pas, justement, parce qu’il est inconscient (défaut de conscience, mais aussi irresponsabilité), et donc ne peut pas envisager ce qui lui manque, ce qu’il est et ce qu’il peut devenir pour se réaliser pleinement ?

Question socratique : comment pourrait-on être sage (ou se prétendre tel) sans savoir qu’on ne sait rien ? Or celui qui ne se pose pas de questions n’est-il pas, souvent, celui qui croit tout savoir ? Celui qui ne pense pas réellement, mais se contente d’exprimer ses préjugés et son prêt à penser ? Comment, en ce cas, pourrait-il progresser ? N’est-il pas identique, d’une certaine manière, à un objet inerte (cf. force d’inertie) ?

Mais peut-on ne pas se poser de questions (cf. l’exemple de mon élève ci-dessus, qui se pose des questions à propos du fait même de s’en poser… !) ? Certes, la plupart ne sont pas d’ordre philosophique, mais dans la vie quotidienne, n’est-on pas constamment en train de s’en poser ?

De plus, peut-on exister sans se poser la question du sens de son existence, ne serait-ce qu’ « au moins une fois dans sa vie » ? Même si cette question admet plusieurs réponses possibles, dont aucune ne semble vraiment satisfaisante… ?

« Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut nous relever, et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale »

                                                                                                                                                                                                                                             Pascal  Pensées

 

Le questionnement est donc au centre de tout progrès humain. L’homme est un « animal métaphysique » selon Schopenhauer, sans doute pas le seul à s’interroger de manière existentielle (certains animaux y parviennent à propos de la mort, par exemple), mais certainement le seul à concevoir des philosophies à partir de son angoisse existentielle.

En ce sens, notre impuissance face à quelqu’un qui ne se pose pas de questions (si tant est que ce soit possible), voire se refuse à s’en poser (ce qui est plus courant) tient au fait qu’il nous apparaît  comme un être  immobile plutôt que comme un homme capable de s’adapter au monde (ou de l’adapter à lui) et de se transformer par cette action.

 

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D
Bonjour et merci Mr Lenuki pour ce beau développement de fond ! Je serais tenté de dire que c'est le questionnement qui s'empare de moi , je ne sais plus quand mais très tôt je pense et dès lors il ne vous lâche plus ! Celui-ci prend de multiples formes et évolutions au fil du temps qui passe ( Il semble passer d'ailleurs de plus en plus rapidement l''âge venant !)et naturellement cela est lié à l’extrême complexité psychique de l’être humain . C'est naturellement par le biais de la psychiatrie notamment , selon moi, que l'on en prend précisément conscience , à ce sujet je vous signale cette vidéo ou Mr Cyrulnik me semble exprimer très bien le questionnement dont vous parler ..http://youtu.be/sGCj9k0jwY0 ou https://www.youtube.com/watch?v=sGCj9k0jwY0

Bien cordialement à vous,
Dominique Giraudet
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D
Merci pour votre réponse , oui j'ai souhaité citer l'exemple de la psychiatrie car naturellement nous sommes là dans le domaine ou véritablement s'exprime clairement toute la complexité psychologique de l’être humain . Là la souffrance psychologique humaine est pleinement présente et l'on ne peut plus se payer de mots . Je pense à des figures célèbres du monde psychiatrique comme Carl Gustav Jung qu'il est aussi possible de considérer comme un philosophe , et aussi au philosophe Alan Watts qui s'est intéressé aux questions de psychothérapie , je citerai également le médecin généraliste Georg Groddeck qui a inventé le terme du " ça" repris ensuite par Freud . Il y a bien constante interaction entre ces deux disciplines : philosophie et psychiatrie ou bien encore philosophie et médecine . Sur la complexité psychique de l’être humain je suis aussi tenté de vous parler de Betty , cette sympathique personne me semble aussi exprimer clairement les processus psychiques complexes se passant constamment au sein de notre conscience quotidienne . Je vous transmet le lien vers son site pour mieux connaitre cette personne si vous le souhaitez , il y a des textes , des vidéos , le tout est, je trouve , très parlant ..: Lien : http://www.lagrandejoie.com/Accueil.html . Je ne tire aucune conclusion prématurée de son expérience , de sa perception mais je la signale comme une utile expression ,un exemple clair de la complexité psychique de l’être humain .De plus je trouve cette personne sincère ,chaleureuse et vraie ce qui est bien agréable aussi ! Bien cordialement à vous , Dominique Giraudet .
L
Merci pour votre commentaire. Je saisirai avec intérêt le lien que vous me recommandez.
Mais pourquoi penser en termes de psychiatrie une attitude de l'homme qui le caractérise comme tel ? Le biais psychiatrique est-il le mieux adapté à l'analyse de la prise de conscience, même s'il peut apporter des éclaircissements non négligeables?
Au plaisir de vous lire