"Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté

Publié le par lenuki

 

Quand on se rend sur les réseaux sociaux, on a de quoi être effaré par l’usage qui est fait des mots, comme si peu à peu leur usage intempestif, outrancier et non maîtrisé conduisait  à leur usure, c’est-à-dire à une perte de sens. Car ce qui compte avant tout, c’est de s’exprimer, dans sa singularité la plus totale, parfois jusqu’au délire, c’est-à-dire jusqu’ à un discours qui tourne à vide, complètement déconnecté de la réalité. On réagit, on n’agit pas. Réagir, c’est en effet subir passivement le discours ou l’action d’un autre, et y répondre de manière quasi instinctive (autant dire irréfléchie). En quoi serait-ce l’expression d’une liberté ? Outre que l’on s’exprime dans  « les mots de la tribu » qui véhiculent des valeurs collectives inconscientes que nous reproduisons malgré nous… !

De plus, à trop privilégier l’expression de soi, on oublie un autre versant du langage qui est la communication. Or, pour communiquer, il faut donner aux mots le même sens, sinon on se fourvoie dans des malentendus qui peuvent conduire aux conflits, voire à la violence.

« C’est pour un être qui parle, qui, en parlant, poursuit le sens, pour un être qui a déjà fait un pas dans la discussion et qui sait quelque chose de la rationalité, que la violence fait problème, que la violence advient comme problème. Ainsi la violence a son sens dans son autre le langage. Et réciproquement. La parole, la discussion, la rationalité tirent elles aussi leur unité de sens de ceci qu’elles sont une entreprise de réduction de la violence. La violence qui  parle, c’est déjà une violence qui cherche à avoir raison ; c’est une violence qui se place dans l’orbite de la raison et qui commence déjà de se nier comme violence ».

                                            Paul Ricoeur, La violence, éd. Desclée de Brouwer, 1967, p. 87

 

Mais comment pourrait-on donner un sens aux mots si on ne les pense pas ? Etymologiquement, penser vient du latin « pensare » qui signifie « peser » (examiner, comparer), ce qui implique que si les mots que nous utilisons ne sont pas pensés, ils ne pèsent plus rien, ils n’ont plus de valeur.

C’est pourquoi une des premières tâches assignée à la philosophie, et ce depuis Socrate de manière nette et méthodique (cf. les premiers dialogues de Platon dits « socratiques »), c’est de définir scrupuleusement les concepts (mots) auxquels on se réfère, pour éviter les confusions et les malentendus, qui conduisent le plus souvent à une absence de réel et authentique dialogue (au mieux ce ne sont que des « monologues à deux »). De fil en aiguille, on finit par recourir à la violence verbale, puis physique, qui empêchent toute liberté, puisque ne règne alors que la loi du plus fort, de celui qui veut avoir raison à tout prix, à l’instar du loup dans la fable de La Fontaine intitulée « Le loup et l’agneau ». La langue met en ordre le lien social et symbolique, et permet de privilégier le « combat » d’idées plutôt que l’usage de la domination sur autrui par recours à la force brute. Or ne plus se préoccuper de rigueur dans l’usage des mots, cela conduit à les dévaloriser pour n’en faire plus que des instruments au service d’une expression de soi plus ou moins bien contrôlée, ou d’une pseudo pensée qui n’est que galimatias indigeste.

« Nous n'avons conscience de nos pensées, nous n'avons des pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite, nous les marquons de la forme externe, mais d'une forme qui contient aussi le caractère de l'activité interne la plus haute. C'est le son articulé, le mot seul qui nous offre une existence où l'externe et l'interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c'est une tentative insensée. Mesmer en fit l'essai, et, de son propre aveu, il en faillit perdre la raison. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée, cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement il est vrai, que ce qu'il y a de plus haut, c'est l'ineffable… Mais c'est là une opinion superficielle et sans fondement ; car en réalité, l'ineffable c'est la pensée obscure, la pensée à l'état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. Sans doute, on peut se perdre dans un flux de mots sans saisir la chose. Mais la faute en est à la pensée imparfaite, indéterminée et vide, elle n'en est pas au mot. Si la vraie pensée est la chose même, le mot l'est aussi lorsqu'il est employé par la vraie pensée. Par conséquent, l'intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses. »

                                                                   Hegel  Philosophie de l’esprit, Addition au § 462

 

Ainsi, pour bien penser, convient-il de toujours rechercher le mot juste, plutôt que de recourir à des approximations nuisant à la clarté du propos. Au fond, se maîtriser (et donc être libre, ne pas dépendre de ses passions ou de ses désirs), ne serait-ce pas commencer par maîtriser son langage ?

Or le défaut d’internet, c’est de mettre à disposition une masse d’informations que nous n’avons ni le temps ni le loisir de vérifier. Nous les prenons donc, la plupart du temps, pour argent comptant… ! Google devient alors la référence ultime, tout en favorisant incompréhension et malentendus : on croit se forger une pensée personnelle alors qu’on ne fait que reproduire, dans les « mots de la tribu » ce qu’on a lu sans l’avoir digéré ou pesé.

En résumé, les mots constituent un puissant pouvoir, comme l’ont montré, dans l’Antiquité, les Sophistes. Mais a-t-on bien mesuré les conséquences de leur mauvais usage (dont nous n’avons qu’à peine esquissé certaines formes ici) ? Or penser, pour Hannah Arendt, c’est s’arracher à la confusion entretenue par l’usage mal maîtrisé du langage, c’est redonner un sens aux mots « démonétisés » à force d’être utilisés à tort et à travers, c’est sortir des automatismes verbaux et des réactions intempestives, « à fleur de peau », pour proposer un discours fondé sur la rigueur des concepts. C’est à ce prix que nous gagnerons à la fois liberté et profondeur.

 

                              "C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal."

                                                             Hannah Arendt   Les origines du totalitarisme T 3

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