« Sans principes communs, ce n'est pas la peine de discuter. » (Confucius)

Publié le par lenuki

 

 

On ne discute pas avec n’importe qui de n’importe quoi. Sinon, on se contente de bavarder… ! Discuter, en effet, c’est examiner quelque chose par recours à un débat, en pesant le pour et le contre, c’est aussi mettre en question ce que l’on considère comme peu certain ou pas suffisamment fondé, c’est encore opposer des arguments à une autorité, par exemple, en refusant d’exécuter de manière irréfléchie. Tout cela suppose des principes soit théoriques (de l’ordre de la rationalité discursive) soit pratiques (d’ordre moral), que nous allons tenter de déterminer ici.

Premier principe de toute discussion : un langage commun. C’est une évidence, mais qui suppose de se situer à des niveaux de langue communs (que donnerait une discussion où l’un parlerait argot ou patois tandis que l’autre utiliserait un langage châtié ?). Il y a dans le langage des éléments qui permettent une certaine entente entre les individus lors d’une conversation. Si ceux-ci, en effet, n’étaient pas inscrits dans le langage, personne ne serait d’accord sur rien. Lorsqu’on est prêt à discuter avec quelqu’un, cela signifie aussi que l’on accepte de partager différentes choses, différents arguments permettant une compréhension du propos que l’on émet. C’est cette compréhension qui permet l’accord entre les interlocuteurs. Sinon, chacun campe sur ses positions, ce qui rend une communication véritable impossible.

Deuxième principe : faire le choix de la raison, c’est-à-dire se laisser gouverner par elle, ce qui implique en premier lieu de respecter les règles logiques de la pensée, et ses principes (d’identité, de non-contradiction, de tiers exclu, de raison suffisante, etc…)

Selon Schopenhauer (dans L’art d’avoir toujours raison ) il ne faut pas discuter avec quelqu’un qui nie les principes. Mais :

« Celui qui argumente a, par là même, déjà foulé le sol de la raison communicationnelle discursive, et a en conséquence reconnu ses normes […] Quiconque argumente (pense !) n’a même plus accès à la situation présupposée par Popper, celle de devoir prendre une décision ultime pour ou contre la raison »

                                                      Karl Otto Appel  Ethique de la discussion

Lorsqu’on parle à quelqu’un, c’est qu’on est en quelque manière « prédisposé » à le faire.

Troisième principe : renoncer à la force pour privilégier l’échange de points de vue pouvant déboucher soit sur un compromis, soit sur un accord, soit sur un constat de désaccord irréductible (cf. les apories sur lesquelles achoppent certains dialogues platoniciens, qui cherchent une définition ou essence difficile à conceptualiser, tant on est confronté à des images contradictoires. Exemple :   Lysis à la recherche d’une définition de l’amitié : « Je suis moi-même réellement pris de vertige devant l'embarras du raisonnement »).

On parle pour échanger avec les autres, pour dissiper des malentendus, pour régler des désaccords ou des conflits. Parler suppose donc l’orientation de chacun vers un dépassement du conflit (sinon, à quoi bon parler ?), avec l’idée que la discussion permettra de le résoudre.

 Parler en vue d’un accord suppose paradoxalement un accord préalable : l’accord comme constituant l’alpha et l’oméga de toute discussion et, entre deux, un différend, une divergence de points de vue. D’où un certain accord sur des règles communes, règles plus ou moins implicites, qui relèvent le plus souvent du bon sens (ne pas se couper la parole, laisser l’autre développer ses arguments, etc…).

Quatrième principe : reconnaître l’autre comme son égal, c’est-à-dire comme également (à égalité) porteur de raison (c’est-à-dire comme un homme) et le respecter comme tel, même s’il énonce des opinions qui ne sont pas respectables, parce que contraires aux droits de l’homme, par exemple. La discussion comporte toujours, au moins implicitement, une dimension morale, que voulait sans doute souligner Confucius.

« Le bon sens est la chose la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et de distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tout homme ; et qu'ainsi la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est l'appliquer bien. » 

                                                                  Descartes, Discours de la méthode

 

 

 Le respect s'applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses. Les choses peuvent exciter en nous de l'inclination et même de l'amour, si ce sont des animaux (par exemple des chevaux, des chiens, etc.), ou aussi de la crainte, comme la mer, un volcan, une bête féroce, mais jamais du respect. Une chose qui se rapproche beaucoup de ce sentiment, c'est l'admiration et l'admiration comme affection, c'est-à-dire l'étonnement, peut aussi s'appliquer aux choses, aux montagnes qui se perdent dans les nues, à la grandeur, à la multitude et à l'éloignement des corps célestes, à la force et à l'agilité de certains animaux, etc. Mais tout cela n'est point du respect. Un homme peut être aussi pour moi un objet d'amour, de crainte ou d'une admiration qui peut même aller jusqu'à l'étonnement et cependant n'être pas pour cela un objet de respect. Son humeur badine, son courage et sa force, la puissance qu'il a d'après son rang parmi ses semblables, peuvent m'inspirer des sentiments de ce genre, mais il manque toujours encore le respect intérieur à son égard. Fontenelle dit : Devant un grand seigneur, je m'incline, mais mon esprit ne s'incline pas. Je puis ajouter : Devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je perçois une droiture de caractère portée à un degré que je ne me reconnais pas à moi-même, mon esprit s'incline, que je le veuille ou non, et si haut que j'élève la tête pour ne pas lui laisser oublier ma supériorité.
                                                     Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique.

Quiconque s’engage à participer à une argumentation engage par là même un principe moral, car les propos que nous tenons contiennent, implicitement ou explicitement, des valeurs. De plus, il y a dans la communication, comme nous l’avons vu précédemment, des règles implicites qui font que les intervenants parviennent à argumenter même lorsque les points de vue sont très opposés. Les règles formelles ou logiques ne suffisent pas, en effet, parce qu’elles peuvent être utilisées à mauvais escient (cf. la critique des Sophistes qui, selon Platon, manipulent le langage et préfèrent l’efficacité à la vérité). Importantes aussi sont les intentions des locuteurs (recherche de la vérité, convictions sincèrement exprimées, humilité, reconnaissance de ses erreurs éventuelles, acceptation de la remise en question, etc…).

La discussion est ainsi un espace de liberté, dans lequel il n’y a ni vainqueur ni vaincu, ni dominant, ni dominé (exclusion des rapports de force, de la manipulation, etc…), puisqu’il y a une égalité de droit entre ceux qui discutent, au titre de personnes capables de produire un discours cohérent, pertinent et donc compréhensible pour tout esprit raisonnable. Chacun y est considéré comme un être pensant, capable d’introduire avec les autres des relations d’ordre spirituel. Les intervenants, dans la discussion, ne sont donc pas des adversaires, mais des partenaires ayant (ou qui devraient avoir) un but commun : la recherche de l’entente par la quête de la vérité.

 

 

 

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