La maladie de l'islam de Abdelwahab Meddeb

Publié le par lenuki

                                                       

Ce livre a été écrit et publié dans l’urgence et sous le coup de l’émotion, tout juste après les événements du 11 septembre de triste mémoire. La cible d’ Abdelwahab Meddeb y est l’intégrisme, l’islamisme comme maladie de l’islam, et c’est pourquoi, pour en expliquer la manifestation actuelle, il en recherche la généalogie, avec beaucoup d’érudition, dans une certaine tradition de lecture littérale du Coran.

En premier lieu, il expose sa thèse : l’intégriste est un « homme du ressentiment », qui se sent exclu de la modernité et qui réagit donc en conséquence, jusqu’au nihilisme et à la volonté de destruction.  A partir du XVe siècle, le monde arabo-musulman, en effet, aurait perdu de son prestige, au profit de l’Occident. Ce monde se vit donc comme « destitué » et veut reprendre une certaine aura et un certain pouvoir, par la force si besoin est. D’où un repli communautaire, et un retour qui se veut « pur » (par purification du milieu ?) à l’origine (ce qui est caractéristique du mythe : les premiers moments de l’islam sont ainsi idéalisés, et mythifiés, ce qui ne va pas sans une certaine mystification). Ce repli conduit à se détourner du « modèle européen » tel qu’il se développe à partir du siècle des Lumières, modèle qui sera supplanté ensuite par le « modèle américain ».

Dans une deuxième partie, l’auteur aborde les causes internes de ce phénomène :

  1. La lettre même du texte (le Coran), qui se caractérise pour le moins par son ambiguïté (exemple : le verset 256 de la deuxième sourate : « point de contrainte en religion » et le verset 29 de la sourate 9, dit « verset de l’épée », où il est ordonné de combattre tous ceux qui n’adhèrent pas à la « religion vraie »).
  2. Trois penseurs qui ont commis une lecture littérale du texte : Ibn Hanbal (780-855), Ibn Tamiyya (1263-1328) et Ibn ‘Abd al Wahhâb (1703-1792).

La troisième partie du livre aborde le XXe siècle, et la « régression » à laquelle il conduit, selon l’auteur, par la progressive radicalisation qui le caractérise : c’est « l’intégrisme contre l’Occident ».

Enfin la dernière partie aborde certaines causes externes de la maladie de l’islam : l’exclusion occidentale de ce dernier, provoqué par un Occident qui a perdu de vue les principes des Lumières et ses propres valeurs (humanistes ?), et aussi l’hégémonie mondiale du « modèle » américain. Ainsi, les terroristes du 11 septembre seraient les enfants de l’américanisation (cf. Ben Laden utilisant tous les moyens technologiques de pointe pour communiquer, ou encore l’Arabie Saoudite entre tradition « archaïque » et ultra-modernité technologique) et de la mondialisation.

Photo Nouvel Obs

La principale critique qui a été adressée à l’auteur concerne le rapport de cause à effet qu’il établit : est-ce la lecture littérale du Coran qui a produit l’exclusion de l’islam de la modernité (en ce cas, l’islam en serait le premier responsable) ou bien, au contraire, n’est-ce pas l’exclusion de l’islam par le monde moderne qui enfante sa radicalisation et son recours à la violence (comme une contre-violence), telles qu’elles se manifestent aujourd’hui ?

On peut se demander si le texte de la Bible ne comporte pas les mêmes ambiguïtés que le Coran, et s’il n’a pas conduit, dans l’Histoire, aux mêmes errements, à la même radicalisation et à justifier le recours à la violence, même si le christianisme a, depuis et difficilement, accompli son « aggiornamento ».  D’ailleurs la référence à Voltaire, à la fin de l’ouvrage, indiquerait une telle voie : le refus de tous les fanatismes religieux, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent… !

Pourquoi ce livre aujourd'hui, 13 ans après sa publication ? D'une part parce que sa lecture en est encore d'actualité, dans la mesure où malgré les critiques qu'on peut lui adresser, il donne à penser, avec une belle érudition, et d'autre part parce que l'auteur est décédé l'année dernière, avant les derniers événements sanglants qui ont marqué les esprits en France et qui peuvent s'inscrire dans la lignée de ceux du 11 septembre..

 

Voici quelques citations extraites de La maladie de l’islam, pour en donner un aperçu :

« L’islamiste est intégriste lorsqu’il prône l’intégrité de sa loi, dont il impose l’application dans son intégralité : ce qui abolit toute altérité et instaure une forme d’être qui noircit d’un nouveau nom le catalogue du totalitarisme qui a sévi dans le siècle. Entre les deux mots (fondamentalisme et intégrisme) il y a une différence d’intensité : la coercition se transforme en terreur et le combat en guerre » (p. 45)

« Ce qui reste pour moi matière à étonnement, c’est la cohabitation dans l’intégrisme de la régression archaïque et de la participation active à la technique. Si j’ai cité le cas de l’Arabie Saoudite, c’est que ceux qui peuplent ce territoire et le dirigent se trouvent désormais au cœur d’une aporie : tout en se prévalant de l’alliance occidentale, tout en se voulant alliés de la pax americana, ils n’ont cessé d’alimenter la guerre civile qui guette l’intégralité du monde musulman. Ce sont eux qui ont financé, soutenu, restauré l’idée du retour à la lettre pure, à son application scrupuleuse ; ce sont eux qui fondent le droit sur la lettre coranique au point de repérer le critère de sa validité dans l’application des châtiments corporels réclamés pas les Ecritures » (p. 51-52)

Rappel historique : au IXe siècle, Ibn Hanbal fonde une doctrine sur le retour à la lettre pure et sur l’imitation des salaf, les anciens de Médine. Cela consiste à vouloir appliquer en chacun et en chaque siècle le modèle idéalisé de la cité du Prophète. Ce qui est occulté, c’est la guerre civile qui a suivi (trois des quatre premiers califes sont morts assassinés…!).

Remise en question de la figure du calife : « aucune obligation scripturaire (ni dans le Coran, ni dans la Sunna) ne peut en faire une obligation religieuse » (p. 95)

« Tel est l’écart entre l’islam ancien, intelligent et aimable, et les formes politiques de l’islam actuel, bêtes et détestables. A cette aune se mesure la distance qui sépare l’homme du ressentiment, réagissant pour abolir l’altérité, et le sujet souverain, osant se confronter à l’autre dans sa différence, pour approfondir la connaissance de soi et entretenir la diversité du monde » (p. 155)

« Ce sont les instruits incultes qui abîment le plus l’humain » (p. 161)

« De ce point de vue, le Coran est un livre analogue à la Bible telle que la redécouvre Voltaire dans son Traité de la tolérance. Il y a dans les révélations monothéistes une part guerrière, fanatique, violente, redoutable. C’est cette face que la maladie favorise. Et la maladie repérée par Voltaire chez ses coreligionnaires relève, elle aussi, de l’état maniaque. « Le grand moyen de diminuer le nombre de maniaques, s’il en reste, est d’abandonner cette maladie de l’esprit au régime de la raison, qui éclaire lentement, mais infailliblement les hommes » (Voltaire Traité sur la tolérance chap. V Librio) En islam, cette maladie s’est exprimée maintes fois à travers l’histoire » (p. 200)

Enfin, une citation de Jean-Luc Nancy  extraite de La communauté affrontée p. 11-12 Galilée, qui figure à la page 210 :

« L’état présent du monde n’est pas une guerre de civilisations. C’est une guerre civile : c’est la guerre intestine d’une cité, d’une civilité, d’une citadinité qui sont en train de se déployer jusqu’aux limites du monde et, de ce fait, jusqu’à l’extrémité de leurs propres concepts. A l’extrémité, un concept se brise, une figure distendue éclate, une béance apparaît.

Ce n’est pas non plus une guerre de religions, ou bien toute guerre dite de religions est une guerre intestine au monothéisme, schéma religieux de l’Occident et en lui d’une division qui se porte, là encore, aux bords et aux extrémités : sur l’Orient de l’Occident, et jusqu’à la brisure et la béance, au beau milieu du divin. Aussi bien l’Occident n’aura-t-il été que l’épuisement du divin, dans toutes les formes du monothéisme et que ce soit épuisement par athéisme ou par fanatisme ».

                                           La maladie de l’islam        Abdelwahab Meddeb Seuil Points Essais

 

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