Peut-on être libre sans l'être absolument ?

Publié le par lenuki

          

Qui dit liberté ne dit-il pas, avant tout, indépendance ? En effet, ce qui caractérise l’esclave, par exemple, n’est-ce pas sa dépendance totale à l’égard de son maître ? Une personne libre n’est-elle pas un être qui peut agir et penser en toute indépendance (politique, morale, voire métaphysique) ? Mais qui dit indépendant ne dit-il pas, aussi, absolu ? Or l’homme peut-il être ainsi qualifié, lui qui dépend des autres, de la nature, voire de Dieu pour ceux qui y croient, pour être ce qu’il est ? N’est-il pas soumis à des lois autant naturelles que sociales ? Aussi, comment pourrait-il être libre, s’il ne l’est pas absolument, mais seulement relativement (comme être en relation, par exemple), en toute indépendance ? Doit-on dire pour autant que la liberté ne serait qu’une fiction ou une illusion, s’agissant de l’homme ? La liberté n’est-elle bien qu’une affaire de tout ou rien ?

Selon Descartes, dans le doute méthodique, tel qu’il le conduit dans les Méditations métaphysiques, nous éprouvons avec évidence la liberté de notre volonté. Nous pouvons, en effet, à tout moment, refuser de donner notre assentiment au « Malin génie » : la liberté se définissant alors comme « pouvoir de dire non ». De plus, Descartes distingue entendement et volonté. Ce qui conçoit le jugement, c’est l’entendement, mais ce qui nous fait adhérer à un jugement ou une opinion, c’est notre volonté. Ce qui signifie que l’entendement seul ne peut produire une vérité : encore faut-il que la volonté donne son assentiment. L’entendement propose et la volonté dispose ! De plus, le pouvoir de notre volonté est infini. Certes, le pouvoir de l’entendement est limité, fini. Mais la volonté humaine est à l’image de celle de Dieu, donc infinie, parce qu’elle n’est contrainte ou limitée par rien d’extérieur à elle. En effet, un acte volontaire ne se partage pas : on agit ou on n’agit pas, on décide ou on ne décide pas, et personne ne peut le faire à notre place. En résumé, on est libre ou on ne l’est pas, et si on l’est, on l’est absolument, infiniment. Mais cette liberté n’est que de jugement, et non pas de création ou de réalisation : on ne fait pas ce que l’on veut, mais seulement ce que l’on peut.

Cf. Descartes :

"Il n’y a que la seule volonté, que j’expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l’idée d’aucune autre plus ample et plus étendue : en sorte que c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu. Car, encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend infiniment à plus de choses ; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même. Car elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas (c’est à dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires ; mais plutôt, d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse. Et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt et la fortifient. "

                                                               Descartes        Méditations métaphysiques  IV

 

Mais dans le même temps où j’éprouve l’infinité de ma volonté, je prends conscience de ma finitude : je ne doute que parce que je suis faillible, capable de me tromper (l’erreur est humaine !). En effet, comme on l’a entr’aperçu précédemment, il y a inadéquation entre la puissance de l’entendement (finie, limitée) et celle de la volonté (infinie, illimitée). De plus, si mon pouvoir de juger n’est limité par rien, mon pouvoir d’agir l’est par la finitude de mon être. Enfin, je ne suis pas cause de moi-même et tout en moi peut s’expliquer par des causes antécédentes, comme des effets de celles-ci. Or une liberté absolue ne suppose-t-elle pas de pouvoir être cause de soi ? En effet, tant que mes actes s’expliquent par des causes antérieures, cela ne suppose-t-il pas qu’ils sont conditionnés et donc non libres ? Or l’homme, comme être naturel, n’est-il pas étroitement soumis à la causalité ? En ce sens, comme le prétend Spinoza, la liberté humaine ne serait-elle pas qu’une fiction ou une illusion ?

Cf. Spinoza :

« Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée. Dieu, par exemple, existe librement (quoique nécessairement) parce qu’il existe par la seule néces­sité de sa nature. De même encore, Dieu connaît soi-même et toutes choses en toute liberté, parce qu’il découle de la seule nécessité de sa nature qu’il comprenne toutes choses. Vous voyez donc que je ne situe pas la liberté dans un libre décret, mais dans une libre nécessité.

Mais venons-en aux autres choses créées qui, toutes, sont déter­minées à exister et à agir selon une manière précise et déterminée. Pour le comprendre clairement, prenons un exemple très simple. Une pierre reçoit d’une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement, par laquelle elle continuera nécessairement de se mouvoir après l’arrêt de l’impulsion externe. Cette permanence de la pierre dans son mouvement est une contrainte, non pas parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion des causes externes; et ce qui est vrai de la pierre, l’est aussi de tout objet singulier, quelle qu’en soit la complexité, et quel que soit le nombre de ses possibilités ; tout objet singulier, en effet, est nécessairement déterminé par quelque cause extérieure à exister et à agir selon une loi (modus) précise et déter­minée.

Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, sache et pense qu’elle fait tout l’effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puis­qu’elle n’est consciente que de son effort, et qu’elle n’est pas indifférente, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déter­minent. C’est ainsi qu’un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune garçon irrité vouloir se venger s’il est irrité, mais fuir s’il est craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu’ensuite il aurait voulu taire. De même un dément, un bavard et de nombreux cas de ce genre croient agir par une libre décision de leur esprit, et non pas portés par une impulsion. Et comme ce préjugé est inné en tous les hommes, ils ne s’en libèrent pas facilement. L’expérience nous apprend assez qu’il n’est rien dont les hommes soient moins capables que de modérer leurs passions, et que, souvent, aux prises avec des passions contraires, ils voient le meilleur et font le pire ils se croient libres cependant, et cela parce qu’ils n’ont pour un objet qu’une faible passion, à laquelle ils peuvent facilement s’opposer par le fréquent rappel du souvenir d’un autre objet. »

                                                                                 Spinoza, Lettre à Schuller.

 

Mais, selon Spinoza, il ne faut pas confondre contrainte et nécessité : la première est extérieure, quand la seconde est intérieure. Si la liberté est absence de contrainte, cela ne veut pas dire pour autant qu’elle est absence de nécessité. Il existe en effet une libre nécessité qui s’oppose à la fois à une nécessité contrainte et à un libre décret (correspondant à l’illusion du libre-arbitre). En fait, ce que Spinoza critique, c’est l’idée même de libre-arbitre (tel que défini par Descartes), et non l’idée de liberté. En effet, le libre-arbitre suppose que l’être agissant s’institue comme cause première de son acte, c’est-à-dire un acte qui n’aurait pas de raison d’être. Or si l’homme, au même titre que tout être créé, est soumis à la causalité, un tel acte est impensable, puisqu’il serait sans autre cause que lui-même. C’est pourquoi Spinoza dénonce l’idée de libre-arbitre comme étant une illusion ou une fiction. Mais il ne renonce pas, pour autant, à l’idée de liberté. Pour lui, la liberté ne s’oppose pas à la nécessité, mais à la contrainte. Libre est l’être agissant selon la nécessité de sa propre nature, contraint l’être déterminé à agir par une nécessité extérieure à la sienne. Ainsi en va-t-il par exemple de l’élan passionnel qui nous contraint, puisque nous y obéissons en fonction de nos affects, qui supposent (comme leur nom l’indique) que nous soyons affectés par quelque chose d’extérieur que nous subissons.

Au fond, comment un être contingent et relatif comme l’homme pourrait-il être doté d’une liberté absolue ? N’y aurait-il pas, ici, disproportion ? Mais que l’homme ne soit pas pourvu d’une liberté absolue doit-il signifier pour autant qu’il n’est pas libre du tout ? De plus, même pour un tenant de la liberté absolue comme Sartre, être absolument libre ne signifie pas pour autant que l’on puisse faire tout et n’importe quoi. Pour Sartre en effet, la liberté humaine est absolue, car l’homme est « condamné à être libre », c’est-à-dire qu’on ne choisit pas d’être libre : on est libre et cette liberté est la condition de tout choix. Cf. Sartre dans l’Etre et le Néant : « Choisir de ne pas choisir, c’est encore choisir » et « l’homme ne saurait être tantôt libre et tantôt esclave : il est tout entier et toujours libre, ou ne l’est pas ». Mais que notre liberté soit absolue ne signifie pas, pour autant, que nos actes puissent être imprévisibles ou indifférents. Si la liberté est absolue, elle n’est pas pour autant arbitraire. Nos actes, parce que contingents et libres, nous engagent : c’est par eux que nous nous définissons. En ce sens, être libre, c’est être responsable de ce que l’on est devenu (et le plus souvent nous préférons fuir cette responsabilité dans ce que Sartre nomme la « mauvaise foi »). De plus, à travers nos actes, nous posons une certaine définition de ce qui, à nos yeux, est représentatif de l’humain. Nous devenons donc responsables de l’humanité tout entière !

Ainsi, paradoxalement, la liberté, même absolue, implique des limites : mes actes s’inscrivent dans un contexte que je n’ai pas choisi, et en s’y inscrivant, deviennent conditionnés par les limites que m’impose ce contexte. Et c’est en m’affranchissant des obstacles que je rencontre ou des limites qui me sont imposées que je deviens de plus en plus libre (sans pour autant l’être réellement absolument). D’où l’affirmation fort paradoxale de Sartre, qui fut très incomprise en son temps : « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation allemande »… !

Cf. deux textes de Sartre :

« L’argument décisif utilisé par le bon sens contre la liberté consiste à nous rappeler notre impuissance… Loin que nous puissions modifier notre situation, il semble que nous ne puissions pas nous changer nous-mêmes. Je ne suis libre ni d’échapper au sort de ma classe, de ma nation, de ma famille, ni même d’édifier ma puissance ou ma fortune, ni de vaincre mes appétits les plus insignifiants ou mes habitudes. Je nais ouvrier, Français, tuberculeux… etc. Bien plus qu’il ne paraît « se faire »,  l’homme semble « être fait » par le climat et la terre, la race et la classe, la langue, l’histoire de la collectivité dont il fait partie, l’hérédité, les circonstances individuelles de son enfance, les habitudes acquises, les     grands et les petits événements de sa vie…

Cet argument n’a jamais profondément troublé les partisans de la liberté humaine: Descartes, le premier, reconnaissait à la fois que la volonté est infinie et qu’il faut « tâcher de nous vaincre plutôt que la fortune ». C’est qu’il convient de faire des distinctions: beaucoup des faits énoncés par les déterministes ne sauraient être pris en considération. Le coefficient d’adversité des choses, en particulier, ne  saurait être un argument contre notre liberté, car c’est par nous, c’est-à-dire par la position préalable d’une fin que surgit ce coefficient d’adversité. Tel rocher qui manifeste une résistance profonde si je veux le  déplacer, sera, au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader  pour contempler le paysage… Ainsi, bien que les choses brutes paraissent limiter notre liberté d’action, c’est notre liberté elle-même qui constitue le cadre, la technique et les fins par rapport auxquelles elles se manifesteront comme des limites. C’est notre liberté elle-même qui constitue les limites qu’elle rencontrera par la suite. En sorte que les résistances que la liberté dévoile dans l’existant, loin d’être un danger pour la liberté, ne font que lui permettre de surgir comme liberté. Il ne peut y avoir de sujet libre que comme engagé dans un monde résistant. En dehors de cet engagement, les notions de liberté ou de nécessité perdent jusqu’à leur sens ».

                                                                               J.P. Sartre.  L’Etre et le Néant.   

 

« L’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être (...) l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes (...). Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant, il choisit tous les hommes. En effet, il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être. (...) Ainsi, notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l’humanité toute entière. (...) Ainsi je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l’homme que je choisis; en me choisissant, je choisis l’homme. »

                                             Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme 

Enfin, si l’homme est un « animal politique » au sens où l’entend Aristote, ne pouvant devenir ce qu’il est qu’au sein d’une communauté de citoyens, peut-il, comme tel, disposer d’une liberté absolue ? En effet, une telle liberté ne serait-elle pas dangereuse, voire contradictoire, puisqu’elle conduirait à la destruction de la vie politique pour une régression vers l’état de nature, dans lequel l’homme est un « loup pour l’homme » ? Certes, il ne s’agit pas d’évoquer la devise « bourgeoise » née au moment de la Révolution Française : « ma liberté commence là où s'arrête celle d'autrui », qui fait de la liberté l’équivalent d’un territoire, d’une propriété privée… ! En fait, c’est parce que la société garantit me libertés fondamentales que je suis libre en elle : « je suis libre parce que nous sommes libres ». Or, dans un tel contexte, les libertés sont définies, c’est-à-dire qu’elles rencontrent des limites qui sont égales pour tous les hommes appartenant à la même communauté politique (cf. Rousseau).Le rôle de la société n’est-il pas, justement, de permettre ce que Kant nomme  « la coexistence des libertés » ? 

Cf. cette citation de Kant:

« La liberté en tant qu’homme, j’en exprime le principe pour la constitution d’une communauté dans la formule : personne ne peut me contraindre à être heureux d’une certaine manière (celle dont il conçoit le bien-être des autres hommes), mais il est permis à chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui semble, à lui, être la bonne, pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté qui peut coexister avec la liberté de chacun selon une loi universelle possible (autrement dit, à ce droit d’autrui). » (Théorie et Pratique).

Dans un contexte sociopolitique, ce qui doit à la fois garantir et limiter les libertés, ce sont les lois, car c’est grâce à elles que nous avons des droits, mais aussi des devoirs. Ainsi, l’idée même de liberté absolue semble aller à la fois à l’encontre de l’intérêt général, mais aussi des intérêts individuels et particuliers. Il semble donc nécessaire de limiter les libertés, pour le bien commun. En ce sens, un homme libre ne serait-il pas celui qui serait capable de se gouverner lui-même, plutôt que celui qui chercherait à faire tout ce qu’il désire, au nom d’une liberté absolue fantasmée ?

Cf. Spinoza (texte qui servira ici de conclusion) :

"On pense que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire des esclavages, et la liberté n'est que celle qu'a celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison. Quant à l'action par commandement, c'est-à-dire l'obéissance, elle ôte bien en quelque manière la liberté, elle ne fait cependant pas sur-le-champ un esclave, c'est la raison déterminante de l'action qui le fait. Si la fin de l'action n'est pas l'utilité de l'agent lui-même, mais de celui qui la commande, alors l'agent est un esclave, inutile à lui-même ; au contraire, dans un État et sous un commandement pour lesquels la loi suprême est le salut de tout le peuple, non de celui qui commande, celui qui obéit en tout au souverain ne doit pas être dit un esclave, inutile en tout à lui-même, mais un sujet. Ainsi, cet État est le plus libre, dont les lois sont fondées en droite Raison, car dans cet État, chacun, dès qu'il le veut, peut être libre, c'est-à-dire vivre son entier consentement sous la conduite de la Raison."

                                                                                              SpinozaTraité théologico-politique

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