En quel sens le monde est-il dans ma conscience?

Publié le par lenuki

 

Premier "débroussaillage" de la question

Opposition :

  1. Le monde comme objet pour ma conscience donc extérieur à moi, en dehors de moi Objectivité du monde

       Réalité indépendante de moi (cf. était avant moi, sera après moi)

  1. J’ai une représentation du monde Cette représentation coïncide-t-elle avec le monde tel qu’il est ?

Subjectivité de ma représentation (un autre que moi peut en avoir une autre) Mon monde n’appartiendrait-il qu’à moi ? Chacun serait-il enfermé dans son monde singulier ?

Problème de la vérité de mes représentations cf. Descartes le douté méthodique : je suis, mais le monde est-il ?

Cf. Sartre ek-sistere (étymologie d’exister d’après Heidegger) : surgir hors de

En ce sens ma conscience ne fait-elle pas surgir le monde du néant pour lui conférer une réalité ?

Le monde est en dehors de ma conscience mais n’existerait-il pas qu’en elle et par elle ?

Cf. Distinction entre monde et univers

Le monde est cette partie de l’univers appréhendée par l’homme (perçue, connue, travaillée, etc…)

Donc la question demande de bien analyser ce que l’on peut entendre par « dans » cf. différents sens du dictionnaire

En effet, le monde ne peut pas être dans ma conscience comme ma bibliothèque est dans mon bureau : la conscience n’est pas un contenant qui aurait un contenu qui lui serait extérieur (cf. Monde comme réalité sensible, matérielle, alors que la conscience est une réalité spirituelle).

Le monde n’est pas dans ma conscience (peut-elle le contenir en totalité ? cf Pascal) mais dans le rapport qu’elle entretient avec ce qui n’est pas elle (cf Texte de Sartre)

CF ; Expérience : fermer les yeux et continuer à voir ce qu’on percevait auparavant comme étant extérieur à soi

 

Thèse présupposée par la question  (donc à remettre en question) : le monde est dans ma conscience

En quels sens implique :

  1. Plusieurs sens possibles (à découvrir)

  2. Certains sens (évidents ?) sont à exclure

 

 

Il faut donc sortir de l’impasse où nous conduisent deux thèses opposées :

Le monde est indépendant de ma conscience et extérieur à elle (thèse réaliste)

Le monde est dans ma conscience (thèse idéaliste cf Berkeley « être c’est être perçu ou percevoir)

« Je vois cette cerise, je la touche, je la goûte ; je suis sûr que le néant ne peut pas être vu, être touché, être goûté ; elle est donc réelle. Enlevez les sensations de mollesse, d’humidité, de rougeur, d’acidité, et vous enlevez la cerise. Puisqu’elle n’est pas un être distinct des sensations, une cerise, je le dis, n’est rien qu’un conglomérat d’impressions sensibles ou idées perçues par des sens divers, idées qui sont  unies en une seule chose par l’esprit (ou qui reçoivent un seul nom à elles donné par l’esprit) parce qu’on constate qu’elles s’accompagnent l’une l’autre. Ainsi quand le palais est affecté de cette saveur particulière, la vue est affectée d’une couleur rouge, le toucher de rondeur, de mollesse et ainsi de suite. En conséquence, quand je vois et que je touche et que je goûte en de certaines diverses manières, je suis sûr que la cerise existe, qu’elle est réelle, puisque sa réalité n’est pas à mon avis quelque chose d’abstrait à séparer de ces sensations. Mais si vous entendez par le mot de cerise  une nature inconnue (une matière en soi, une substance corporelle objective) distincte de toutes ces qualités,  sensibles, et par son existence quelque chose de distinct de ce qu’elle est perçue, alors certes, je l’avoue, ni vous ni moi ni personne d’autre ne peut être assuré qu’elle existe »

                                                     Berkeley Principes de la connaissance humaine, 1710.

 

Or ce texte de Sartre ne nous aide-t-il pas à sortir de cette impasse ? :

« Connaître, c'est "s'éclater vers"; s'arracher à la moite intimité gastrique pour filer, là-bas, par-delà soi, vers ce qui n'est pas soi, là-bas, près de l'arbre et cependant hors de lui, car il m'échappe et me repousse et je ne peux pas plus me perdre en lui qu'il ne se peut diluer en moi : hors de lui, hors de moi. Est-ce que vous ne reconnaissez pas dans cette description vos exigences et vos pressentiments ? Vous saviez bien que l'arbre n'était pas vous, que vous ne pouviez pas le faire entrer dans vos estomacs sombres, et que la connaissance ne pouvait pas, sans malhonnêteté, se comparer à la possession. Du même coup, la conscience s'est purifiée, elle est claire comme un grand vent, il n'y a plus rien en elle, sauf un mouvement pour se fuir, un glissement hors de soi ; si, par impossible, vous entriez "dans" une conscience, vous seriez saisi par un tourbillon et rejeté au dehors, près de l'arbre, en pleine poussière, car la conscience n'a pas de "dedans"; elle n'est rien que le dehors d'elle-même et c'est cette fuite absolue, ce refus d'être substance qui la constituent comme une conscience. Imaginez à présent une suite liée d'éclatements qui nous arrachent à nous, mêmes, qui ne laissent même pas à un "nous-mêmes" le loisir de se former derrière eux, mais qui nous jettent au contraire au-delà d'eux, dans la poussière sèche du monde, sur la terre rude, parmi les choses ; imaginez que nous sommes ainsi rejetés, délaissés par notre nature même dans un monde indifférent, hostile et rétif ; vous aurez saisi le sens profond de la découverte que Husserl exprime dans cette fameuse phrase : "toute conscience est conscience de quelque chose". Être, c'est éclater dans le monde, c'est partir d'un néant de monde et de conscience pour soudain s'éclater-conscience-dans-le-monde. Que la conscience essaie de se reprendre, de coïncider enfin avec elle-même, tout au chaud, volets clos, elle s'anéantit. Cette nécessité pour la conscience d'exister comme conscience d'autre chose que soi, Husserl la nomme "intentionnalité »

                                                                                                                                                   Sartre Situations I

 

Proposition de plan :

En introduction, partir de ce texte de pascal pour poser le problème :

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. 
Roseau pensant. — Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres : par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. »

 

Pascal Pensées  Fragment 397

Position du problème :

« par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends ». Ainsi l’univers (le monde ?) est posé à la fois comme une réalité à l’extérieur de moi et en moi (par la pensée). Comment cela est-il possible ? Pour que le monde devienne une réalité pour moi, ne faut-il pas que je l’appréhende à partir de mes sens ? Mais cela implique-t-il pour autant que ma conscience soit un contenant dans lequel le monde pourrait se loger comme un contenu ? Cela ne reviendrait-il pas à matérialiser la conscience ? Au fond, le monde n’est-il pas trop étendu pour ma conscience, qui est en lui ? Mais n’est-il pas aussi en elle, sous forme de représentation (qui suppose une présentation préalable) ? Enfin, le texte de Sartre précité ne permet-il pas de résoudre cette double situation (sans jeu de mots) du monde, pouvant apparaître comme contradictoire ?

 

I.Comment le monde pourrait-il être dans ma conscience ?

En effet, n’est-il pas trop vaste pour elle (cf. texte de Pascal) ? Le monde n’a-t-il pas existé avant elle et n’existera-t-il pas après elle ?

Le monde n’est-il pas en dehors de moi (je le perçois comme un objet, qui est, selon sa définition, ce qui est posé là, devant moi) ?

N’existe-t-il pas indépendamment de moi ?

Le monde, au fond, n’a-t-il pas une indéniable réalité objective (Cf. thèse réaliste) ? Le monde n’est-il pas en lui-même ordonné, structuré ? Ne pouvons-nous pas, grâce à notre raison, connaître (cf. la science) cet ordre ? N’est-ce pas ce qu’affirme Platon , par exemple(cf. allégorie de la caverne) ?

Le monde, en ce sens, n’est-il pas trascendant ? Ne se situe-t-il pas au-delà de ma conscience ?

Transition : Mais (cf. expérience des yeux fermés), même lorsque je ne le perçois plus comme un objet extérieur, n’en ai-je pas, en moi, une image qui subsiste ? Celle-ci ne serait-elle que pure illusion ?

II.Le monde n’est-il pas aussi en moi sous forme de représentation ?

En effet, que serait le monde sans la représentation que j’en ai ?

Cf. Berkeley (texte cité plus haut) :

« Etre, c’est être perçu ou percevoir »

Thèse idéaliste : pas de monde sans représentation subjective

Immanence du monde (im-manere = rester à l’intérieur de)

C’est le moment d’introduire la distinction que l’on peut faire entre l’univers (= tout ce qui est, le tout du réel, aussi bien ce que l’homme connait que ce qu’il ne connait pas) et le monde (cette partie de l’univers que l’homme connait, c’est-à-dire peut appréhender soit à partir de ses sens, soit à partie de sa pensée).

Le monde ne serait-il pas, alors, le sens que nous donnons aux choses et aux phénomènes , aussi bien extérieurs comme les réalités naturelles ou les produits du travail humain, qu’intérieurs comme les sentiments, les émotions ou sensations) ?

Transition : Mais le monde se réduit-il à la représentation que nous en avons ? Si c’était le cas, en effet, ne serait-il pas qu’une fiction ou une illusion ?

 

III.Le monde n’est pas dans ma conscience, ni en-dehors d’elle, mais dans le rapport que la conscience entretient avec ce qui n’est pas elle

Cf. Texte de Sartre cité plus haut.

« la conscience n'a pas de "dedans"; elle n'est rien que le dehors d'elle-même et c'est cette fuite absolue, ce refus d'être substance qui la constituent comme une conscience »

Ainsi, pour être ce qu’elle est, la conscience a besoin d’entrer en relation avec autre chose qu’elle-même.

De plus, si elle n’a pas de dedans, comment le monde pourrait-il être en elle ?

Cf. L’intentionnalité de la conscience, telle que définie par Husserl : « Toute conscience est conscience de quelque chose » :

« Cette nécessité pour la conscience d'exister comme conscience d'autre chose que soi, Husserl la nomme "intentionnalité « (texte de Sartre)

« La conscience et le monde sont donnés d’un même coup : extérieur par essence à la conscience, le monde est, par essence, relatif à elle » (Sartre)

 

L’objet perçu n’est pas dans la conscience, mais le fruit d’un acte de celle-ci (perception). Si toute conscience est conscience de quelque chose, cela signifie qu’il y a une corrélation entre la chose et la perception que j’en ai, l’une ne pouvant pas aller sans l’autre.

Cela veut dire que si le monde a un sens, ce n’est pas en lui-même, mais grâce à un acte de la conscience humaine.

Comment mieux dire que le monde n’est ni dans ma conscience, ni en-dehors d’elle, mais dans la relation qu’elle entretient avec ce qui n’est pas elle ?

Conclusion :

Rappel de la progression du devoir (deux thèses opposées) et de la solution donnée au problème posé en introduction.

 

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