L'artiste a-t-il besoin d'un modèle?

Publié le par lenuki

 

Analyse de la question

Définitions réalisées à partir du Petit Robert

+ L’artiste : - personne qui se voue à l’expression du beau, qui pratique les Beaux-Arts

                     - créateur d’une œuvre d’art

L’artiste se réfère-t-il à une certaine idée du beau qui lui servirait de modèle ?

Quelles sont les caractéristiques d’une œuvre d’art (unicité, originalité, singularité, expression d’un certain style) ? L’œuvre d’art n’est-elle pas à elle-même son propre modèle ?

+ avoir besoin : ressentir la nécessité, vouloir comme nécessaire ou utile.

Cette idée de nécessité ne s’oppose-t-elle pas à la liberté que semble exiger la création artistique ? De plus, l’idée d’utilité ne s’oppose-t-elle pas au désintéressement que requiert l’œuvre d’art ?

+ modèle : ce qui sert ou doit servir d’objet d’imitation pour faire ou reproduire quelque chose

L’artiste ne serait-il alors qu’un imitateur (en opposition avec l’originalité et l’unicité que requiert l’œuvre d’art)? Cf. à ce propos l’idée d’imitation associée à l’art dans l’Antiquité (Platon, Aristote).

Synonymes de modèle : archétype, canon (de la beauté ? En opposition avec l’autonomie des règles qu’exige l’œuvre d’art ?), étalon, exemple (l’œuvre d’art pouvant servir elle-même de modèle pour la postérité).

Cf. aussi dessiner d’après modèle (académie)

Modèle peut aussi être une personne possédant au plus haut point certaines qualités ou caractéristiques qui en font le représentant d’une catégorie.

Les artistes (pour apprendre ou « se faire la main ») ne copient-ils pas les œuvres de leurs illustres prédécesseurs ?

Plus péjoratif : modèle renvoie à patron ou moule d’où : se couler dans un moule artistique, ne serait-ce pas sacrifier son originalité et sa singularité (son style propre) pour devenir académique ?

Enfin, dernier modèle possible : un mode de pensée, de rapport au monde, propre à une époque (et que l’artiste peut suivre inconsciemment, même si, par ailleurs, il invente un style nouveau).

Problématisation de la question

Cézanne avait coutume de dire qu’il allait peindre « sur le motif », c’est-à-dire à l’extérieur, en plein air, au contact de la nature (cf. ses différentes variations concernant la Montagne Sainte Victoire). Est-ce à dire que l’artiste a besoin d’un modèle pour peindre ? Ressentirait-il la nécessité du contact avec le réel, pour inaugurer son œuvre ? Cela n’entrerait-il pas en contradiction avec la liberté que semble exiger la création artistique, voire avec l’imagination qu’elle implique ? De plus, pour commencer, l’artiste éprouverait-il le besoin de se référer à une autre œuvre, un autre artiste ? Aurait-il besoin d’un modèle à suivre (pour apprendre, par exemple)?  Même dans l’art figuratif, l’artiste ne ferait-il que copier servilement le réel ? Et alors, qu’en serait-il de l’art abstrait ou conceptuel ? Reproduire  tel quel le réel, ne serait-ce pas faire fi de l’originalité de la création artistique, ainsi que de sa part d’invention ? Le style de l’artiste, en ce sens, n’est pas donné dans la nature (a-t-on jamais vu des églises ressemblant à des bateaux ivres comme aimait à en peindre Van Gogh, par exemple ?). L’art, sans se renier, pourrait-il se contenter d’imiter la nature ? Cf. Hegel : « en fait, quand l'art s'en tient au but formel de la stricte imitation, il ne nous donne, à la place du réel et du vivant, que la caricature de la vie. […] ». De même, pour Alain, la différence entre l’artiste et l’artisan se situerait dans la place de l’idée par rapport à la réalisation de l’ouvrage ou œuvre : « Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie…. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera à l'œuvre qu'il commence ; l'idée lui vient à mesure qu'il fait ». C’est pourquoi, selon lui, la règle qui a présidé à la création d’une œuvre d’art ne peut pas servir à une autre œuvre. N’est-ce pas dire qu’il n’y aurait pas de modèle en art ? En effet, une œuvre, si elle s’inspire d’un modèle, le quitte aussitôt pour s’inventer comme œuvre. Comment dire, alors, qu’un modèle serait nécessaire à la réalisation d’une œuvre d’art ? Si l’artiste, tel un dieu ou un démiurge, ne peut pas créer ex nihilo (à partir de rien), est-ce à dire pour autant qu’il serait dépendant d’un modèle dans sa création ? Ne serait-ce pas, plutôt, son œuvre qui deviendrait à elle-même son propre modèle ? N’est-ce pas ce que suggère Kant lorsqu’il affirme : « ... les beaux-arts ne sont possibles qu'en tant que productions du génie », ajoutant aussitôt : « les productions du génie doivent être également des modèles » ? Ici, ne s’opère-t-il pas un singulier renversement ? En effet, ne serait-ce pas l’œuvre d’art elle-même, comme création du génie,  qui deviendrait exemplaire, un modèle devant être « proposé à l’imitation des autres » ?

 

Plan possible

 

  1. L’art ne prendrait-il pas comme modèle une certaine idée du beau ?
  1. Les trois lits de Platon : l’Idée de lit (essence), le lit fabriqué par le menuisier, enfin le lit peint par l’artiste.

Or l’artiste, pour Platon, n’est qu’un imitateur, voir un illusionniste, nous faisant croire à la réalité de ce qui n’est qu’une image, c’est-à-dire, selon lui, une pâle copie du réel… ! En effet, ce qu’il peint n’est que du réel dégradé au point d’en perdre toute réalité… !

  1. De plus, le Beau absolu peut-il constituer un modèle ? Peut être qualifié de beau un rapport harmonieux entre les choses, rapport pouvant être pris comme modèle par l’artiste. Mais peut-on dire pour autant que l’artiste se contenterait d’imiter platement le beau en question ? Ne serait-il pas capable de l’inventer ?

De plus, à en croire Aristote, imiter ce ne serait pas reproduire fidèlement le réel en le figeant, mais chercher à ressembler à la nature dans son acte même de création de toutes choses, c’est-à-dire refaire le mouvement naturel dans un acte créateur.

Enfin si l’artiste ne peut créer ex nihilo, est-ce à dire pour autant qu’il a besoin du réel pour créer ?

  1. Le propre de l’artiste n’est-il pas de transformer le réel ?
  1. Pour exister de manière sensible, le Beau doit s’incarner comme reproduction d’objets réels, ou en rendant perceptible aux différentes sens la nécessité intérieure éprouvée par l’artiste. Mais là encore, s’agit-il seulement de copier ? Le propre de l’artiste n’est-il pas de sublimer, de transfigurer le réel ?
  2. Ce qui caractérise, en effet, un artiste, ne serait-ce pas son style ? Si le réel lui est source d’inspiration, ne serait-ce pas pour lui permettre de créer un monde qui n’appartient qu’à lui ?

Cela ne revient-il pas à dire que l’artiste, comme le génie selon Kant, devient lui-même une référence, en proposant son œuvre comme modèle unique ?

  1. Un renversement ne s’opère-t-il pas, alors ?
  1. Ce n’est pas l’artiste qui a besoin d’un modèle, mais l’œuvre qu’il crée qui devient à elle-même son propre modèle.
  2. Autre renversement possible : celui pensé par Oscar Wilde : « Ce n’est pas l’art qui imite la nature, mais la nature qui imite l’art ». En effet, l’art éduque l’œil, en le débarrassant des habitudes ou de la recherche de l’utile, qui font qu’on ne voit plus les choses, faisant que le regard que nous portons sur la nature en est comme renouvelé.
  3. Cf. Bergson : « Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voile. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. »

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