Est-il nécessaire de travailler ?

Publié le par lenuki

   

Problématisation de la question

Selon Marx, les animaux ne travaillent pas au sens strict, si l’on n'entend par travail pas seulement un effort de transformation du donné naturel, mais aussi la réalisation d’un projet préalablement conçu « dans sa tête » et une mise en œuvre de la volonté pour accomplir ce qui a été ainsi pensé. En ce sens, le travail serait spécifique à l’homme. De plus, tous les hommes ne travaillent pas : retraités, rentiers, chômeurs. Aussi peut-on légitimement s’interroger : est-il nécessaire de travailler ? De plus, de quelle nécessité s’agirait-il : vitale ou biologique (survie de l’espèce), devoir social (cf. division du travail), obligation morale (cf. Genèse : le travail comme punition et facteur de rédemption) ?

Tout d’abord, il est nécessaire à l’homme de travailler, parce qu’il ne trouve pas tel quel, dans la nature, de quoi subvenir à ses besoins, de quoi vivre (ou faire vivre l’humanité entière). En effet l’homme, comme être inachevé, n’est pas adapté à la nature. Il doit donc transformer le donné naturel pour survivre (alimentation, habitat, vêtements, etc…). De plus, si la nécessité de travailler est vitale, n’est-elle pas, aussi, existentielle ? En ce sens, le travail ne représente-t-il pas davantage une fin qu’un moyen de subsistance ? Ainsi, selon Kant, le travail ne permet-il pas de parvenir à l’estime de soi (cf. texte) ? Aujourd’hui, le travail n’a-t-il pas dépassé la simple nécessité de la satisfaction des besoins élémentaires ? En ce sens, on peut se demander pourquoi tant de chômeurs n’aspirent qu’à retrouver du travail, un emploi. Le travail n’est-il pas devenu une valeur sociale, au point que celui qui ne travaille pas peut apparaître comme un parasite ? N’est-il pas devenu une valeur propre à notre organisation sociale, économique et politique (cf. texte de Nietzsche sur la « glorification du travail ») ? Aussi n’y a-t-il pas nécessité de travailler pour être reconnu socialement ? Mais peut-on vraiment parler de nécessité s’il ne s’agit que de pression sociale, propre à une époque et une société ? Cette nécessité sociale ne fait-elle pas du travail plutôt une obligation ? L’homme ne devrait-il pas pouvoir être libre quant à son mode de travail ? Enfin, le travail ne serait-il pas un moyen de se libérer de la nécessité ? S’il n’était pas aliéné, ne pourrait-il pas permettre à l’homme de se réaliser existentiellement, de s’accomplir et de mettre en œuvre (sans jeu de mots) sa liberté ?

 

 

                                 Plans possibles

  1. Plan dialectique

 

  1. En quoi serait-il nécessaire de travailler, puisque, au sens strict, seul l’homme travaille ?

Différence homme –animal du point de vue du travail (cf. texte de Marx).

Toutes les sociétés humaines n’ont pas été fondées, comme la nôtre, sur le travail

Cf. les sociétés dites « primitives » non structurées par le travail

Cf. aussi le statut du travail dans l’antiquité grecque : le travail est réservé à l’esclave alors que l’homme libre s’adonne aux activités nobles, la politique et la philosophie.

De plus, même aujourd’hui, certains hommes ne travaillent pas (retraités, rentiers, chômeurs, etc.).

Mais ceux qui ne travaillent pas, vivant en société, ne bénéficient-ils pas du travail des autres ?

 

  1. Pour l’homme, en effet, le travail est une nécessité à la fois biologique et sociale

Nécessité biologique : cf. inadaptation de l’homme à la nature, son inachèvement comme être vivant. Doit assurer la survie de son espèce par son travail Cf. texte de Platon : le mythe de Prométhée dans le Protagoras

Nécessité sociale : le travail résulte d’une division et d’une organisation sociales

Cf. Platon dans la République ou Adam Smith 

Le travail nécessaire à l’humanisation de l’homme. C’est par lui qu’il prend conscience de ses potentialités, au travers de ce qu’il produit (cf. Hegel). C’est une activité spirituelle par laquelle L’Esprit s’oppose au donné extérieur pour se connaître lui-même

Le travail, source de toute valeur ?

  1. Le travail par ses effets, ne devrait-il pas permettre de se libérer de la servitude qu’il représente ?

Le travail comme facteur de reconnaissance sociale (le travail ne devint-il pas alors davantage une obligation qu’une nécessité ?)

Travail et aliénation : la servitude que sa nécessité implique

Travail comme facteur de libération (par rapport à la nature),  source de culture, voire de civilisation. Par son travail, l’homme introduit de la médiation entre lui et la nature, pour s’en protéger.

Travail et loisirs : negotium et otium (cf. la réduction du temps de travail rend-elle l’homme plus libre pour autant, si les loisirs eux-mêmes sont structurés en fonction du travail ?)

Une société sans travail serait-elle possible, voire souhaitable ?

L’homme pourrait-il accomplir son humanité sans travail (Cf. dialectique du maître et de l’esclave selon Hegel) ?

Le travail ne peut-il pas alors être conçu comme une nécessité d’ordre métaphysique ? Cf. la Genèse, la chute et le travail comme facteur de rédemption

 

  1. Plan progressif

 

  1. Le travail comme nécessité biologique     

Le corps de l’homme n’est pas adapté à la nature (au contraire de l’animal adapté par son instinct). Cf. Platon, le mythe de Prométhée dans le Protagoras

De plus, l’homme est essentiellement un  être inachevé. C’est pourquoi, il lui faut transformer la nature pour l’adapter à lui.

Enfin, l’homme ne se contente pas d’être là, dans le monde : il l’habite, c’est-à-dire qu’il introduit de nombreuses médiations entre lui et le monde, pour l’aménager.

 

  1. Le travail comme nécessité sociale

L’homme, selon Aristote, est un « animal politique ». Comme tel il ne peut vivre en autarcie : il est dépendant des autres dans la satisfaction de se besoins.

D’où l’organisation sociale du travail, par la division des tâches et des différents métiers (cf. textes de Platon dans la République II ou de Adam Smith dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations)

Il n’y a donc pas de travail sans rapports sociaux

Cf. dans la Rome antique la différence entre l’esclave (réduit aux échanges commerciaux, comme une marchandise) et l’homme libre (pouvant s’adonner aux échanges proprement humains  avec les autres, sur le Forum, par exemple)

Cf. aussi Hegel : autrui ne devient un alter ego que si sa conscience se manifeste. Or elle le peut par le conflit, mais aussi par le travail (cf. la célèbre dialectique du maître et de l’esclave : le maître s’animalise, tandis que l’esclave s’humanise par son travail).

D’où: le résultat de mon travail peut être conçu comme source de reconnaissance sociale.

Le travail n’émane-t-il pas d’un projet conscient selon Marx ?

  1. Le travail comme nécessité métaphysique
  1. Par le travail, l’homme se travaille lui-même Cf. texte de Marx tiré du Capital : « En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. »

Par le travail, l’homme se réalise et se développe

  1. La nature de l’homme ne serait-elle pas, en ce sens, de travailler sa propre nature ?

L’homme en effet n’est pas encore ce qu’il est, et c’est pourquoi il devient et a une histoire.

L’homme, en effet, n’est pas prédéfini, c’est un être inachevé, qui « fait et en faisant se fait » (Sartre).

Cf. aussi : en l’homme « l’existence précède l’essence » selon Sartre

  1. La Genèse : le travail comme obligation (cf. à ce propos Max Weber et le protestantisme)

Le travail comme punition (cf. le fruit défendu et la transgression de l’interdit)

Le travail ne devient-il pas alors ce qui permet à l’homme de se « refaire » si l’on peut dire (rédemption) ?

 

                    Textes à l'appui                                       

 

Travail : différence entre l’homme et l’animal

“Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté”.

                                                                                                   Karl Marx,  Le capital (1867)

Travail et estime de soi

“La nature a voulu que l’homme tire entièrement de lui-même tout ce qui dépasse l’agencement mécanique de son existence animale et qu’il ne participe à aucun autre bonheur ou à aucune autre perfection que ceux qu’il s’est créés lui-même, libre de l’instinct, par sa propre raison. La nature, en effet, ne fait rien en vain et n’est pas prodigue dans l’usage des moyens qui lui permettent de parvenir à ses fins. Donner à l’homme la raison et la liberté du vouloir qui se fonde sur cette raison, c’est déjà une indication claire de son dessein en ce qui concerne la dotation de l’homme. L’homme ne doit donc pas être dirigé par l’instinct, ce n’est pas une connaissance innée qui doit assurer son instruction, il doit bien plutôt tirer tout de lui-même. La découverte d’aliments, l’invention des moyens de se couvrir et de pourvoir à sa sécurité et à sa défense (pour cela la nature ne lui a donné ni les cornes du taureau, ni les griffes du lion, ni les crocs du chien, mais seulement les mains), tous les divertissements qui peuvent rendre la vie agréable, même son intelligence et sa prudence et aussi bien la bonté de son vouloir, doivent être entièrement son oeuvre. La nature semble même avoir trouvé du plaisir à être la plus économe possible, elle a mesuré a dotation animale des hommes si court et si juste pour les besoins si grandi d’une existence commençante, que c’est comme si elle voulait que l’homme dût parvenir par son travail à s’élever de la plus grande rudesse d’autrefois à la plus grande habileté, à la perfection intérieure de son mode de penser et par là (autant qu’il est possible sur terre) au bonheur, et qu’il dût ainsi en avoir tout seul le mérite et n’en être redevable qu’à lui-même , c’est aussi comme si elle tenait plus à ce qu’il parvînt à l’estime raisonnable de soi qu’au bien-être.”

                                        Kant, Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique

 

 

Travail nécessaire et superflu

Le besoin  nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin : le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail. Mais dans les pauses où les besoins sont apaisés et, pour ainsi dire, endormis, l'ennui vient nous surprendre. Qu'est-ce à dire ? C'est l'habitude  du travail en général qui se fait à présent sentir comme un besoin nouveau, adventice ; il sera d'autant plus fort que l'on est plus fort habitué à travailler, peut-être même que l'on a souffert plus fort des besoins. Pour échapper à l'ennui, l'homme travaille au-delà de la mesure de ses autres besoins ou il invente le jeu, c'est-à-dire le travail qui ne doit apaiser aucun autre besoin que celui du travail en général. Celui qui est saoul du jeu et qui n'a point, par de nouveaux besoins, de raison de travailler, celui-là est pris parfois du désir d'un troisième état, qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, d'un mouvement bienheureux et paisible : c'est la vision du bonheur des artistes et des philosophes.

                                                                       Humain, trop humain, I, § 611, Bouquins I, p. 680.

 

Travail : le « meilleure des polices » ?

«  Dans la glorification du «  travail  », dans les infatigables discours sur la «  bénédiction du travail  », je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le «  travailleur  », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’ «  individus dangereux  » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum!

  (…) Etes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu’à produire le plus possible et à s’enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l’addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu’est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c’est que respirer librement ? Si vous n’avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ? »

               Nietzsche. .Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206,  trad. J. Hervier, Gallimard, 1970.

 

 

Travail et conscience de soi

« Cette conscience de lui-même, l’homme l’acquiert de deux manières : théoriquement, en prenant conscience de ce qu’il est intérieurement, de tous les mouvements de son âme, de toutes les nuances de ses sentiments, en cherchant à se représenter à lui-même, tel qu’il se découvre par la pensée, et à se reconnaître dans cette représentation qu’il offre à ses propres yeux. Mais l’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même, dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait pour encore se reconnaître lui-même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure. On saisit déjà cette tendance dans les premières impulsions de l’enfant : il veut voir des choses dont il est lui-même l’auteur, et s’il lance des pierres dans l’eau, c’est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son œuvre dans laquelle il retrouve comme un reflet de lui-même. Ceci s’observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses, jusqu’à cette sorte de reproduction de soi-même qu’est une œuvre d’art. »


                                                                                                                                                                                                                                                                      HEGEL, Esthétique 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
B
Ce n'est pas du travail que les chômeurs réclament, de l'argent leur suffirait ...

Coluche.
Répondre
L
Coluche n'a pas tort sur le court terme. Mais à plus longue échéance, l'argent ne suffit pas, car il ne permet pas de s'accomplir ou de se sentir utile: la reconnaissance sociale est importante. D'ailleurs certains retraités dépriment car ils se sentent isolés, inactifs, appréhendant la vanité (à leurs yeux) de leur existence.