Peut-on ne pas être soi-même ?

Publié le par lenuki

   

           

 

Questionnons la question

+ Comment pourrait-on être quelqu’un d’autre que soi-même ? Que signifie au fond : « être soi-même » ? Ne serait-ce qu’un simple pléonasme ? Mais si c’était le cas, la question ne se poserait pas… !

+ Or elle semble avoir quelque pertinence. Ne dit-on pas, en effet : « en telles circonstances, je n’étais plus moi-même » ? Ces situations ne sont-elles pas celles où on perd la maîtrise de soi, ce qui fait que l’on ne se reconnaît plus soi-même dans ses pensées ou ses actions ?

+ Pour autant, cesse-t-on d’être soi-même ? N’est-ce pas moi qui ne me reconnais pas dans ce que je suis devenu, par exemple ? N’est-ce pas moi qui suis « hors de moi » ? Ne peut-on pas parler, alors, de mauvaise foi (cf. Sartre), de prétextes illégitimes ou d’excuses infondées ?

+ Enfin, dans la vie sociale, si l’on peut être soi-même avec certains (amis, membres de sa famille), n’est-on pas, aussi, « altérés » par d’autres (hypocrisie, contraintes mal acceptées qui donnent le sentiment d’être « dénaturés », etc.) ?

 

Creusons un peu…

Ce sujet ne conduit-il pas à remettre en question la notion de personnalité (unicité de la personne interrogée : en quoi consiste-t-elle ? est-elle réelle ?). Qu’est-ce que notre personnalité ? Sur quoi se fonde-t-elle ? Peut-on en cerner les contours ? Cela aurait-il un sens, si nous sommes libres, capables de changer ? La connaissance de soi, en ce sens, n’est-elle pas sans cesse évolutive ? De plus, l’introspection ne fournit-elle pas une connaissance de soi illusoire, puisque nous y sommes à la fois juge et partie, sujet et objet ? N’avons-nous pas besoin d’autrui comme miroir ou révélateur de nous-mêmes (cf. Sartre « comme médiateur indispensable entre soi et soi-même ») ? Quand je regarde en moi, que vois-je, sinon une représentation de moi-même (comme peureux, colérique, courageux, téméraire, entreprenant, etc.) ? Mais laquelle de ces qualités pourrait-elle prétendre me cerner tout entier ? En effet, chacune n’est qu’une représentation actuelle de ce que je suis, mais provisoire car susceptible de changer.

Paradoxe : en essayant de trouver ma personnalité, je vise une réalité permanente qui serait comme le sujet (le substrat, la substance) capable de soutenir mes changements de comportement. Or je ne suis pas une chose, mais une personne, c’est-à-dire un sujet conscient qui, comme tel, est toujours à distance de lui-même.

 

Deux auteurs pour illustrer ce qui précède

« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur terre. Par-là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Il faut remarquer que l’enfant, qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je ; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.) ; et il semble pour lui qu’une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense. »

                                                               E. KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique

Ce que revendique ici Kant, c’est l’identité et l’unicité de la personne humaine, et ce malgré tous les changements qui l’affectent. Car pour se sentir changer, encore faut-il que quelque chose en soi ne change pas, sinon comment se rendre compte du changement ? Si, à chaque instant, j’étais un autre, je n’aurais pas conscience de ces changements. La conscience du changement suppose donc un être permanent auquel on puisse rapporter tous les changements que l’on subit. Cf. l’exemple que donne Kant du petit enfant : tant qu’il ne dit pas « je » ce qu’il éprouve est morcelé en divers sentiments qui ne peuvent se raccorder les uns aux autres, faute d’un principe unifiant. Mais à partir du moment où l’enfant se « pense » au lieu de se « sentir », il est capable de réaliser la synthèse des divers moments qu’il éprouve, car il peut les rapporter à un « je » comme pouvoir unificateur. Alors commence à proprement parler son « histoire » car passé, présent et avenir se fondent en un devenir éclairant.

 

"Si nous avons défini la situation de l'homme comme un choix libre, sans excuses et sans secours, tout homme qui se réfugie derrière l'excuse de ses passions, tout homme qui invente un déterminisme est un homme de mauvaise foi".

                                                                               Sartre, L'existentialisme est un humanisme

Selon Sartre, tout homme est « condamné à être libre ». Ce qui signifie que l’homme qui cherche à fuir sa liberté pour se réfugier derrière des excuses plus ou moins illusoires est un être de mauvaise foi : ainsi, « ce n’est pas moi qui ai pu faire cela » est une manière de se fuir et donc de vouloir échapper aux choix existentiels que nous faisons, qui sont de l’ordre d’une liberté que nous voulons nier parce qu’elle nous engage et nous rend responsables de ce que nous sommes. D’où un autre texte de Sartre pour bien comprendre cela :

« L’existentialisme athée [...] déclare que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l’essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. C'est aussi ce qu'on appelle la subjectivité, et que l'on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l'homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table ? Car nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n'existe préalablement à ce projet ; rien n'est au ciel intelligible, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être. »

                                                                        Sartre, L'existentialisme est un humanisme

Selon ce texte, il n’y a pas de « nature » humaine individuelle pouvant prédéterminer ce que nous devenons, et que nous n’aurions plus qu’à réaliser pour constituer notre destinée. Car rien ne peut nous définir, sinon ce que nous avons fait en l’ayant librement choisi. De plus, en croyant se définir, on définit en fait davantage les valeurs auxquelles nous nous référons dans nos choix, parce que nous pouvons nous y reconnaître. Donc on ne peut pas ne pas être soi-même, non pas parce que nous serions « englués » dans une nature à laquelle nous ne pourrions échapper, mais au contraire parce qu’une telle nature n’existe pas, n’étant que l’idée que l’on a choisi de se faire de soi-même… !

 

Plan possible

I.                    Que signifie « être soi-même » ?

Cette expression, en effet, est paradoxale, dans la mesure où elle peut avoir deux sens qui apparaissent comme contradictoires : d’une part être maître de soi, être responsable et réfléchi et, d’autre part, être spontané, ne pas être « altéré » (= devenir autre) par quelque influence étrangère. Ainsi, par exemple, je suis moi-même lorsque je ne me laisse pas emporter (« hors de moi ») par la colère, la vengeance ou la passion. Je suis moi-même lorsque je ne « pose » pas en société, cherchant à coïncider avec un personnage que je ne suis pas, pour épater la galerie par exemple, mais au contraire lorsque je me manifeste et m’exprime tel que je suis, sans masque (cf. persona en latin qui signifie le masque que portaient les acteurs pour être reconnus sur scène).

De plus le « soi-même » n’est pas une essence ou nature qu’il suffirait de développer et de réaliser en existant, mais au contraire l’objet d’une conquête, résultat d’un projet existentiel, au fur et à mesure des actes que nous posons, sachant qu’il n’y sera mis un terme qu’à notre mort.

Enfin, il ne suffit pas d’être sincère pour être soi-même, puisque je peux en toute sincérité me tromper sur ce que je suis, entretenir des illusions sur moi-même, et donc exprimer un moi qui n’est pas moi.

II.                 

II. « Je est un autre » ?

Comme nous venons de le voir, il n’y a pas en nous d « âme » au sens de réalité permanente qui définirait ce que nous sommes (problématique religieuse en général). De plus, nous pouvons entretenir des illusions sur ce que nous sommes. Or des désirs inconscients peuvent être à l’origine de ces illusions et nous donner une fausse représentation de nous-mêmes, une « image de soi » surévaluée ou dévaluée ne correspondant pas à notre personne. De plus, durant notre existence, nous avons l’occasion de jouer plusieurs personnages en même temps, selon les différents milieux où nous nous trouvons, et nous pouvons nous y perdre, soit par mauvaise foi, soit par mensonge à soi-même, et ainsi nous « réifier » (devenir comme une chose). Cf. le garçon de café selon Sartre :

« Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. »

                                                                                                               Sartre L’Etre et le Néant

Or, nous l’avons vu, être conscient, ce n’est ne pas pouvoir totalement coïncider avec soi-même, comme un être double, en quelque sorte ! Mais n’est-ce pas cela, justement, qui fait des êtres irrémédiablement inachevés ?

III.                Devenir ce que nous sommes en étant à la conquête de soi ?

Tout être humain a en lui virtuellement toutes les possibilités humaines, et c’est pourquoi toute personnalité humaine est inépuisable. Aussi, vouloir se définir, c’est-à-dire se délimiter (se donner des limites définitives) c’est nier sa liberté, qui consiste à être différent de ce que l’on a l’habitude d’être (être imprévisible) ou ne pas être comme les autres voudraient que l’on soit (ne pas endosser une fois pour toutes un « costume » social ou un personnage). Au fond, pour être soi-même, ne faut-il pas commencer par renoncer à chercher à se définir, pour parvenir à la conquête de soi, de sa propre humanité, au fur et à mesure des expériences que nous faisons, à la fois du monde et des autres, qui nous amènent à nous découvrir et à nous transformer, en nous permettant de développer les possibilités humaines qui sont en nous et que nous choisissons parce qu’elles semblent le mieux correspondre à ce que nous voulons exprimer et représenter ?

"Tu dois devenir l'homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même."

Ose devenir qui tu es : une constante chez Nietzsche :

 « Chacun a un talent inné, mais à un petit nombre seulement est donné par nature et par éducation le degré de constance, de patience, d’énergie nécessaire pour qu’il devienne véritablement un talent, qu’ainsi il devienne ce qu’il est, c’est-à-dire : le dépense en oeuvres et en actes »

                                                                                                                  Humain, trop humain 

 « Que dit ta conscience? Tu dois devenir celui que tu es »

                                                                                                                             Le gai savoir

 « Car je suis cela dès l’origine et jusqu’au plus profond du cœur, tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur et un maître, qui jadis ne s’est pas dit en vain : “Deviens celui que tu es!” »

                                                                                                            Ainsi parlait Zarathoustra

 

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