Peut-on penser par soi-même?

Publié le par lenuki

   

              

 

Analyse de la question :

a)      « peut-on » :

A-t-on le pouvoir, la capacité de penser par soi-même =˃ quelle faculté ? (cf. raison, entendement) ? Mais cette faculté ne doit-elle pas être exercée pour devenir effective ?

A-t-on la permission, le droit de ? Ce qui semble requis en démocratie l’est-il pour autant dans un Etat totalitaire ou une dictature ?

b)      Penser par soi-même

Cf. Kant : peut-penser réellement autrement que par soi-même ? En ce sens, une pensée autonome n’apparaît-elle pas comme un idéal philosophique ?

Cette pensée autonome n’est-elle pas opposée à une autre manière de penser : laquelle ?

Ne serait-ce pas la pensée dite commune, celle que l’on « pratique » quotidiennement ? Or pense-t-on réellement de cette manière, c’est-à-dire vraiment (en fonction du vrai) ? Enfin, philosopher ne s’oppose-t-il pas à cette manière de penser (cf. Descartes) ?

Ne pas penser par soi-même, ne serait-ce pas penser par les autres ou grâce à eux ? Ne serait-ce pas, alors, penser comme les autres, sans réflexion ni esprit critique ?

Cf. texte de Kant :

« Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aies le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. 2. La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermés. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai. »

                                                                                                  Qu’est-ce que les Lumières ?

On suit ce que « pensent » la majorité, comme le montre Kant, ou les « experts », ou encore les autorités dans leur domaine (prêtre, médecin, homme politique, etc.), par « manque de courage, paresse ou lâcheté » (cf. texte ci-dessus). Penser par « ouï-dire » en somme.

C’est pourquoi penser par soi-même, c’est réfléchir à ce qui est dit, l’analyser, le soumettre à sa raison, pour en peser (cf. pensare=peser) la dose de vérité. Il n’y a pas de véritable pensée sans une activité de l’esprit (alors que penser par les autres est de l’ordre de la passivité).

Relire le texte de Kant en se posant cette question : que signifie penser par soi-même selon lui ?

 

Bilan de cette première approche

Penser par soi-même = se libérer des pensées toutes faites (un « prêt à penser », comme il y a un prêt à porter).

Mais sur quoi se fonde la pensée toute faite ? Sur l’habitude, la tradition, l’autorité (du médecin, du prêtre, du professeur, de l’expert, de l’homme politique, etc.). Ne serait-ce pas ce qu’on nomme un préjugé ? C’est-à-dire une idée reçue ( passivité de l’entendement) et non pas élaborée ou repensée par soi-même ( activité de l’entendement).

Penser par soi-même, c’est savoir pourquoi (cause, raison) on a telle ou telle idée en nous, pourquoi on y adhère, quel est son sens, etc.

Ainsi ce qui s’oppose à la pensée véritable : préjugé, opinion toute faite, idée reçue, etc.

 

Problème

Souvent, on dit : « je pense que… » pour exprimer telle ou telle idée. Mais sait-on vraiment d’où vient l’idée qui est la nôtre ? A-t-on bien réfléchi au thème auquel elle renvoie, à ce qu’elle affirme ou nie à propos de ce thème ? De plus, n’est-on pas né à telle époque, à tel endroit, dans telle société ? Cela ne pèse-t-il pas inconsciemment sur ce que l’on pense ? A quoi renvoie, d’ailleurs, le « je » du « je pense que… » ? Ne devrait-on pas dire davantage « on pense que… », voire « ça pense en moi » ? Ne suis-je pas « fait » par tout ce que j’ai reçu, par les rencontres effectuées, par tous ceux qui font partie de moi (ma famille, mes amis, etc.) ? Ces conditionnements ne font-ils pas obstacle à l’avènement d’une pensée autonome ?

Je pense : rien de plus facile à exprimer, en ayant la volonté de dire quelque chose qui nous est propre… ! Ainsi, selon Descartes, la pensée semble impliquer un « je », sujet de cet acte de penser (cf. son analyse du « je pense », du cogito), qui sait d’emblée ce qu’il pense et qui en a l’initiative. Alors pourquoi demander si on peut penser par soi-même, puisque cela semble aller de soi ? Mais n’est-ce pas une illusion ? Pourrait-on penser sans les autres, qui nous ont appris tout ce que nous savons, qui nous ont formés et éduqués ? Comment savoir, alors, si nous ne pensons pas par eux, à travers eux ? Ne sommes-nous pas, sans le savoir, dépendants de la pensée des autres ? N’est-ce pas pourquoi il faut nous en libérer, pour accéder à une pensée qui soit réellement nôtre ? Peut-on pour autant penser sans les autres ? N’a-t-on pas besoin, par exemple, d’être contredits, ou engagés à préciser notre pensée, pour accéder à une pensée vraiment personnelle ? N’est-ce pas ce que suggère Kant dans son texte : « Qu’est-ce que les Lumières ? » ? N’est-ce pas, paradoxalement, par le dialogue que l’on peut s’émanciper des pensées toutes faites pour élaborer une pensée qui soit réellement personnelle ?

 

Obstacles à l’exercice d’une pensée personnelle

Cf. la définition platonicienne de la pensée comme dialogue avec soi-même : pourrait-on tenir un tel dialogue sans dialogue préalable avec les autres ? Cela ne suppose-t-il pas, pour le moins, une langue que nous avons apprise ? Or cette langue est-elle idéologiquement neutre ? N’induit-elle pas indirectement quelques pensées que nous avons ? Ne détermine-t-elle pas, en ce sens, ce que nous pensons ?

Cf. Descartes :

1. Que pour examiner la vérité il est besoin, une fois en sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut.

« Comme nous avons été enfant avant que d’être homme, et que nous avons jugé tantôt bien et tantôt mal des choses qui nous sont présentées à nos sens lorsque nous n’avions pas encore l’usage entier de notre raison, plusieurs jugements ainsi précipités (1) nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité et (2) nous préviennent de telle sorte qu’il n’y a point d’apparence que nous puissions nous en délivrer si nous n’entreprenons pas de douter une fois dans notre vie de toutes les choses où nous trouverons le moindre soupçon d’incertitude. »

                                                                                            Principes de la philosophie   Première partie

Le premier obstacle, ne serait-ce pas alors l’enfance, cette période où notre raison n’est pas encore capable de juger par elle-même et où nous sommes totalement dépendants de la pensée des autres auxquels nous faisons confiance (parents, professeurs, copains) jusqu’aux premières désillusions ? Notre éducation n’est-elle pas, en effet, porteuse malgré elle d’erreurs ou d’illusions ? N’est-ce pas ici que s’originent nos préjugés ?

Mais nous vivons aussi dans une société qui a ses propres modes de pensée, partagés par une majorité d’individus, que l’on nomme « la pensée commune ». N’est-on pas dépendants, malgré nous, de cette opinion commune, constituant le deuxième obstacle que nous rencontrons ? Ne faut-il pas distinguer l’opinion (de l’ordre de la croyance) du savoir (de l’ordre de la science) ? Maîtrise-t-on réellement toutes ces connaissances reçues qui ne sont pas passées par le crible de notre jugement ? Ne s’agit-il pas, ici, de penser comme les autres ?

Enfin, notre jugement est-il toujours bien éclairé ? Ne peut-il pas être obscurci par des facultés non rationnelles comme la sensation (cf. les « évidences sensibles ») ou l’imagination, cette « folle du logis » qui nous fait souvent prendre nos désirs pour des réalités, qui nous fait adhérer à la superstition, aux légendes ou aux fictions, qui encombrent notre esprit et le dévoient ? Sans compter les passions qui nous emportent et dominent notre raison au point de l’orienter vers des erreurs ou des illusions… ! Sensation imagination ou passions comme troisième obstacle… !

 

Comment acquérir l’autonomie de la pensée ?

Mais au fur et à mesure de nos expériences et de nos enseignements, notre raison n’a-t-elle pas la possibilité de s’exercer de mieux en mieux ? Vers six ou sept ans, n’accède-t-on pas à ce qu’on nomme « l’âge de raison » ? Pendant notre adolescence, n’a-t-on pas de multiples occasions de remettre en question les connaissances acquises, plus ou moins reçues ? Le rôle de l’école n’est-il pas de permettre cet exercice ?

Cf. le rôle des Lumières selon Kant :

« Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, (d’un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.

Mais qu’un public s’éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu’il a été incité à l’insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d’inculquer des préjugés parce qu’en fin de compte ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l’oppression intéressée ou ambitieuse, (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.

Or, pour ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. »

                                                                                                     Qu’est-ce que les Lumières ?

Mais l’école peut aussi infantiliser, et donc prolonger l’état de minorité (sens kantien) au lieu de permettre de parvenir à celui de majorité (sens kantien).

Mais en quoi consiste l’exercice de la raison ? Dans la capacité de s’étonner (commencement de la philosophie selon Aristote) et celle de comprendre (entendement).

Problème : acquérir l’autonomie de la pensée, n’est-ce pas encore rester dépendant d’autrui, qui permet cette acquisition ? Cela ne nécessite-t-il pas, selon Kant, la liberté publique, c’est-à-dire un Etat qui permette « de faire un usage public de la raison dans tous les domaines » ?

Cf. aussi le cheminement de Descartes :

Première étape : réformer ses pensées, en mettant en œuvre un doute méthodique :

 

« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette entreprise me semblant être fort grande, j’ai attendu que j’eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n’en pusse espérer d’autre après lui, auquel je fusse plus propre à l’exécuter; ce qui m’a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j’employais encore à délibérer le temps qu’il me reste pour agir.

Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut- être je ne viendrais jamais à bout; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées. »

                                                    Méditations métaphysiques, première méditation (début)

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