Le mensonge: une vertu du politique? (suite)

Publié le par lenuki

 

Pour rédiger cette partie, je me suis fortement inspiré voire ai repris telles quelles des idées de la "vérité machiavellienne" , un article de Monsieur Denis Colin dont voici la référence:

http://denis-collin.viabloga.com/news/verite-et-politique

Le mensonge, une vertu du politique ?

Selon Michel Rocard (entretien à Libération 12 décembre 2012) : « Le mensonge n’est pas sa tasse de thé (il s’agit de Hollande) même si la politique en exige beaucoup. Moi j’ai quand même menti moins que la moyenne ».  Si la politique va dans le sens du bien commun, même si elle exige beaucoup de mensonges, ne peut-on pas affirmer qu’elle fait du mensonge une vertu ? Le mensonge serait alors un moyen que la politique utiliserait pour atteindre son but. En ce sens, le mensonge ne deviendrait-il pas une des qualités de l’homme politique ? Cf. Platon.

« Mais c'est un fait qu'il y a aussi la vérité, et que nous devons en faire le plus grand cas ! Car, si nous avons eu raison de dire tout à l'heure que, en réalité, tandis que la fausseté est inutilisable par les Dieux, elle est utilisable par les hommes sous la forme d'un remède, il est dès lors manifeste qu'une telle utilisation doit être réservée à des médecins, et que des particuliers incompétents n'y doivent pas toucher. — C'est manifeste, dit-il. — C'est donc aux gouvernants de l'État qu'il appartient, comme à personne au monde, de recourir à la fausseté, en vue de tromper, soit les ennemis, soit leurs concitoyens, dans l'intérêt de l'État ; toucher à pareille matière ne doit appartenir à personne d'autre. Au contraire, adresser à des gouvernants tels que sont les nôtres des paroles fausses est pour un particulier une faute identique, plus grave même, à celle d'un malade envers son médecin, ou de celui qui s'entraîne aux exercices physiques envers son professeur, quand, sur les dispositions de leur corps, ils disent des choses qui ne sont point vraies ; ou bien encore envers le capitaine de navire, quand, sur son navire ou sur l'équipage, un des membres de cet équipage ne lui rapporte pas ce qui est, eu égard aux circonstances, tant de sa propre activité que de celle de ses compagnons. — Rien de plus vrai, dit-il. — Concluons donc que tout membre particulier de l'équipage de l'État, pris en flagrant délit de tromperie, « quelle que soit sa profession, devin, guérisseur de maux, ou bien artisan du bois », sera châtié, pour introduire ainsi, dans ce que j'appellerais le navire de l'État, une pratique qui doit en amener le naufrage et la perte. — Châtié ? dit Adimante. Au moins le sera-t-il dans le cas où nos propos seront suivis de réalisation. »

                                                                                                                       Platon, La République

Savoir ce qui est bon pour la Cité et vouloir le réaliser, voilà ce qui importe. Savoir le bien, c’est l’aimer, c’est le vouloir et le faire. « Comme un médecin peut tout pour sauver son malade et un pilote son navire, ainsi un chef a tous droits, et peut user, à sa guise, de la loi, de la persuasion ou de la violence, du moment qu’il gouverne utilement » (le Politique). Au fond, si le malade refuse la prescription, on peut la lui imposer par force ou par ruse, pour le sauver.

Or, il en va de même en ce qui concerne le corps civil, auquel le gouvernant, possédant le savoir, peut imposer ses prescriptions par force ou par ruse !  Le mensonge n’est donc plus dissimulation ou détournement de la vérité puisqu’il s’inscrit comme moyen pour une fin bonne.

De même, le mensonge comme outil du politique peut servir non seulement à imposer une prescription juste, mais aussi à conserver le pouvoir et préserver l’Etat de toute rébellion. Cf. Machiavel.

Machiavel : à l’origine de la pensée politique moderne. A l’initiative de la séparation rigoureuse entre morale et politique, il la pousse à l’extrême. Certes, le conflit entre morale et politique n’est pas nouveau. Mais Machiavel ne cherche pas à le résoudre par des moyens purement verbaux. Pour lui, faute de pouvoir être parfaitement bon, il faut savoir être honorablement méchant. Que les princes ne soient pas soumis à la morale commune est une banalité, dans une société aussi hiérarchisée que celle du Moyen-Age. Mais il n’y a pas dans Le Prince de charge systématique contre la morale en général et la morale chrétienne en particulier : les valeurs morales sont des composantes nécessaires des vertus civiques permettant la vie politique dont la disparition sanctionnerait la corruption du peuple et la ruine de l’Etat. L’action politique elle-même n’est pas dénuée de valeurs. La fin justifie les moyens, mais encore faut-il que cette fin soit louable et une fin louable par excellence est d’ordre politique : la vie en paix et la liberté.

Pour penser objectivement l’action politique, il faut s’intéresser à la « vérité effective de la chose » et en cela Le Prince s’oppose aux Miroirs des Princes, consistant en des manuels destinés aux princes, comportant conseils et préceptes moraux pour en faire des gouvernants parfaits, parce qu’ils s’intéressent davantage aux qualités morales idéales que devrait avoir un prince pour être bon et bien gouverner, alors que Machiavel est beaucoup plus pragmatique dans son approche du pouvoir (cf. ce qu’on nomme Realpolitik…).

Machiavel veut réfléchir aux conditions selon lesquelles un gouvernement stable peut être établi. C’est pourquoi il démystifie le pouvoir qui se veut moral, alors que son moralisme n’est que le masque hypocrite de la cruauté et de la libido dominandi.  En conséquence de quoi il faut soit dénoncer tout pouvoir de cet ordre comme immoral soit vouloir un pouvoir fondé sur la loi divine (cf. Savonarole). Mais l’absence de gouvernement étant impensable, il faut un pouvoir capable d’ordonner la cité, et prêt selon les circonstances à employer des moyens bons ou mauvais moralement. Et pour cela, il faut partir des choses vraies et non imaginées. Or partir des choses vraies, c’est comprendre comment fonctionnent les rapports entre gouvernants et gouvernés et Machiavel met au premier rang de ces rapports le jugement que les sujets portent sur le prince.

Machiavel définit la morale par le calcul de ses conséquences (éthique de responsabilité ?). Qui est le plus moral ? Celui qui refuse de porter les armes contre le tyran au nom du précepte biblique (« Tu ne tueras point ») ou celui qui risque sa vie pour sauver des innocents ? Morale du juste milieu qui balance entre humanité et capacité à prendre des décisions cruelles. Mais les hommes étant ce qu’ils sont (« … il est beaucoup plus sûr d’être craint qu’aimé, quand on doit manquer de l’un des deux. Des hommes, en effet, on peut dire généralement ceci : qu’ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, ennemis des dangers, avides de gain » Le Prince Chapitre XVII) il vaut mieux ne pas rêver : ne pouvant être obéi par amour, il vaut mieux être craint, mais en évitant que cette crainte se transforme en haine.

Le Prince (thèmes principaux abordés) :

Chap. I Distingue les Monarchies (héréditaires ou nouvelles) et les Républiques

Chap. II à XI Comment conquérir et conserver le pouvoir ?

Chap. XII à XIV Questions militaires

Chap. XV à XXIII Des qualités du Prince

Chap. XXIV et XXV Fortuna et virtu

Chap. XXVI Exhortation à unifier l’Italie

 

  1.  Un chapitre éloquent sur le rapport entre mensonge et politique

Le chapitre XVIII sur la fait de tenir parole (à commenter plus longuement) :

« Combien il serait louable chez un prince de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend : toutefois, on voit par expérience, que tels princes ont fait de grandes choses qui de leur parole ont tenu peu de compte, et qui ont su par ruse manœuvrer la cervelle des gens ; et à la fin ils ont dominé ceux qui se sont fondés sur la loyauté. »

Machiavel oppose ici idéal et réalité, comme il le fait chap. XV premier paragraphe :

« Mais mon intention étant d’écrire chose utile à qui l’entend, il m’a paru plus pertinent de me conformer à la vérité effective de la chose qu’aux imaginations qu’on s’en fait. Et beaucoup se sont imaginé des républiques et monarchies qui n’ont jamais été vues ni connues pour vraies. En effet, il y a si loin de la façon dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire apprend plutôt à se détruire qu’à se préserver : car un homme qui en toute occasion voudrait faire profession d’homme de bien, il ne peut éviter d’être détruit parmi tant de gens qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir, d’apprendre à pouvoir n’être pas bon, et d’en user et n’user pas selon la nécessité ».

On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. C’est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en racontant qu’Achille et plusieurs autres héros de l’antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu’il les nourrît et les élevât.

Chiron : personnage de la mythologie grecque, mi-homme mi-cheval, qui est l’enseignant par excellence, ayant pour disciples Asclépios ou Achille. C’est auprès de lui que le prince devra s’instruire, puisqu’il est mené à réguler les « humeurs » (passions humaines contradictoires) en pratiquant l’art de gouverner. Machiavel souligne ici le caractère double du prince : bête et homme. La loi est le propre de l’homme et la force celui de la bête.

Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince, devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car, s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très-malhabiles.

Cette double nature du prince est nécessaire pour bien gouverner, dans l’optique aussi bien de la conquête du pouvoir que dans celle de la stabilité de l’Etat. Cela explique-t-il la duplicité du prince ? Enfin, Machiavel invite ici le prince à un recours limité à la force (évalué en fonction de la stricte nécessité du pouvoir et de son maintien.

Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre ? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ?

Machiavel expose ici sa conception pessimiste de la nature humaine (la méchanceté naturelle des hommes) et il en tire toutes les conséquences dans son ouvrage. Il ne convient donc de ne tenir ses promesses que si les circonstances dans lesquelles elles ont été émises n’ont pas changé depuis, car sinon ce serait « nuisible ». A noter que gouverner c’est colorer, c’est-à-dire travestir, voire trahir… !

À ce propos on peut citer une infinité d’exemples modernes, et alléguer un très-grand nombre de traités de paix, d’accords de toute espèce, devenus vains et inutiles par l’infidélité des princes qui les avaient conclus. On peut faire voir que ceux qui ont su le mieux agir en renard sont ceux qui ont le plus prospéré.

Machiavel recourt souvent à des exemples historiques pour légitimer ses propos (le fait historique plutôt que les principes idéalistes). L’histoire est importante, car on peut en tirer des leçons.

Mais pour cela, ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler. Les hommes sont si aveuglés, si entraînés par le besoin du moment, qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper.

Machiavel prône ici aussi bien la simulation (le fait de taire quelque chose, mensonge par omission) que la dissimulation (le mensonge délibéré).

Parmi les exemples récents, il en est un que je ne veux point passer sous silence. Alexandre VI ne fit jamais que tromper ; il ne pensait pas à autre chose, et il en eut toujours l’occasion et le moyen. Il n’y eut jamais d’homme qui affirmât une chose avec plus d’assurance, qui appuyât sa parole sur plus de serments, et qui les tînt avec moins de scrupule : ses tromperies cependant lui réussirent toujours, parce qu’il en connaissait parfaitement l’art.

Un pape pas très…catholique… qui connaissait l’art du mensonge politique (pour reprendre le titre d’un ouvrage attribué à Jonathan Swift)

Ainsi donc, pour en revenir aux bonnes qualités énoncées ci-dessus, il n’est pas bien nécessaire qu’un prince les possède toutes ; mais il l’est qu’il paraisse les avoir. J’ose même dire que s’il les avait effectivement, et s’il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu’il lui est toujours utile d’en avoir l’apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère ; il l’est même d’être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu’il soit assez maître de lui pour pouvoir et savoir au besoin montrer les qualités opposées.

En ce qui concerne les qualités du prince l’apparence compte plus que la réalité. Machiavel insiste sur le rapport entre pouvoir et apparence. Il anticipe dans une certaine mesure la société du spectacle aussi bien que le rôle de plus en plus important de la communication en politique.

On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal.

Machiavel distingue ici en quelque sorte morale publique et morale privée. On peut se demander si cette distinction ne recouvre pas celle qu’établit Max Weber entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.

Il doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion, qui est encore ce dont il importe le plus d’avoir l’apparence : car les hommes, en général, jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain.

Machiavel souligne ici la distance nécessaire du pouvoir, qui conduite donc à en faire un théâtre ou un spectacle. De plus, ce que perçoit la foule, c’est la fin et non pas les moyens utilisés pour y parvenir. Enfin ce n’est pas de la foule que le prince doit se méfier, mais des Grands qui lorgnent sur son pouvoir et n’hésiteraient pas à s’en emparer, s’ils en avaient les moyens.

Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l’on considère, c’est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l’apparence et par l’événement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? Le petit nombre n’est écouté que lorsque le plus grand ne sait quel parti prendre ni sur quoi asseoir son jugement.

Ce qui compte dans l’art de gouverner, c’est l’efficacité dans la conservation de soi (de sa vie pour le prince) et celle de l’Etat (en assurant sa stabilité par des institutions appropriées).

De notre temps, nous avons vu un prince (Ferdinand d’Aragon) qu’il ne convient pas de nommer, qui jamais ne prêcha que paix et bonne foi, mais qui, s’il avait toujours respecté l’une et l’autre, n’aurait pas sans doute conservé ses États et sa réputation.

                                                                                                Machiavel    Le Prince Chapitre XVIII

En résumé, le prince doit user du lion et du renard, « car le lion ne se défend pas des rets, le renard ne se défend pas des loups ». La raison ne suffit pas à gouverner, mais la force non plus. Il faut donc savoir user de la ruse pour se déjouer des pièges de la politique, et c’est pourquoi en bon renard un prince doit être apte à tromper. Ce sont ses préceptes concernant l’art de gouverner qui ont participé à la réputation sulfureuse de Machiavel. Or l’histoire abonde en exemples susceptibles de vérifier la vérité et l’efficacité politique de ses préceptes. Encore faut-il ne pas être pris en défaut et c’est pourquoi il faut savoir simuler et dissimuler. On remarquera un glissement intéressant entre le chapitre XV et le chapitre XVIII: le prince ne peut suivre la morale ordinaire parce que les hommes sont simulateurs et dissimulateurs (chapitre XV). Mais maintenant (chapitre XVIII) ce sont les princes qui sont tels et trouvent en face d’eux des hommes assez simples pour se laisser abuser ! Comment « réguler » cette méchanceté générale, sinon en

Se déguiser, donner le change, apparaître (lion ou renard) telles sont les techniques princières. Et c’est seulement par maîtrise de la mise en scène (cf. Pascal : le « théâtre de la politique ») que le prince peut suivre ce précepte selon lequel un prince ne doit pas avoir toutes les qualités (ce qui pourrait lui nuire) mais seulement paraître les avoir… ! Machiavel n’est pas immoral : il cherche seulement à démonter la machine du pouvoir, telle une machinerie de théâtre, pour en reconstruire une autre. La grande question de Machiavel, à propos du pouvoir politique, c’est la vérité effective de la chose : il ne s’agit pas de rêver une politique idéale, mais de penser la politique réelle en vue de l’action efficace.

  1. Nécessité du mensonge en politique : simulation et dissimulation

Machiavel ne préconise ni l’immoralité en général, ni le mensonge en particulier. On peut difficilement contester ce que l’expérience lui enseigne, à savoir que pour gouverner il faut être simulateur et dissimulateur. La grande préoccupation de Machiavel, c’est la vérité, c’est-à-dire regarder la politique telle qu’elle est et l’écrire ainsi, et c’est ce qui lui sera exagérément et à tort reproché. Si les hommes étaient bons et guidés par la seule raison, la politique pourrait être parfaitement vertueuse au sens de la morale commune. Mais c’est précisément parce qu’ils ne sont pas bons que s’impose la nécessité d’un gouvernement et d’un ordre politique. Or ce gouvernement est nécessairement simulateur et dissimulateur, car toute la vérité ne peut être dite : le secret s’impose dans l’ordre politique (cf. « secret du Roi » = service d’espionnage de Louis XV).

Dissimulateur :

  • Il faut garder secrètes les informations dont les ennemis pourraient profiter (secrets militaires ou diplomatiques)
  • Il faut pénétrer le secret des autres pour prévenir les menaces (services d’espionnage. Cf. la NSA mettant sur écoutes le téléphone la chancelière allemande).
  • Il faut pouvoir mener des opérations secrètes (opérations de guerre non déclarées).

Simulateur (parce qu’un gouvernement doit toujours faire apparaître ce qui est nécessaire à sa sécurité) :

  • En cas de guerre ne jamais apparaître comme l’agresseur, mais jouer le « bon droit » de la légitime défense
  • Paraître fort pour intimider les agresseurs potentiels
  • Ne pas hésiter à recourir au mensonge pour justifier sa politique face à ses alliés ou à une opinion réticente (cf. Bush et l’Irak).

Le mensonge est donc difficilement séparable du secret. En théorie, le secret consiste à ne pas dire la vérité (taire ce qui est), alors que le mensonge consiste en une action positive : dire ce qui n’est pas. Mais l’un se change facilement en l’autre.

On pourra certes émettre ici une objection : ce qui vaut pour les rapports entre Etats ne vaut pas pour les rapports entre gouvernants et gouvernés, dès lors qu’il existe un pouvoir démocratique légitime (fondé sur le droit). Mais c’est là une position sans rapport avec la « vérité effective de la chose » ». Le secret ne peut être préservé entre Etats que s’il l’est vis-à-vis des citoyens, trop nombreux pour qu’on puisse leur intimer de garder le secret… ! Or si secret il y a, alors le mensonge existe aussi (cf. à propos du nucléaire, par exemple). Le mensonge, en fait, a partie liée à la domination, quelles qu’en soient les formes.

En conclusion, on peut dire que l’antagonisme vérité/politique n’est pas contingent, mais renvoie à l’essence même du politique, pas seulement la politique « politicienne », mais aussi et surtout la politique comme art de gouverner les hommes tels qu’ils sont… ! Conclusion scandaleuse, certes, mais notre époque n’a-t-elle pas élevé le mensonge à des hauteurs insoupçonnées (cf. régimes totalitaires, mais aussi démocratiques) non pas dans le but de protéger la communauté politique, mais au contraire en vue de l’aliéner et de la reformater selon l’idée préconçue d’un groupe particulier ?

 

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