Le mensonge : une vertu du politique?

Publié le par lenuki

 

Question éminemment polémique. On nous a dit, lorsque nous étions enfants, que le mensonge est un « vilain défaut », et nous avons appris depuis qu'il pouvait constituer la ruine de toute société possible en détruisant toute confiance entre les citoyens. En conséquence, parler de vertu à propos du mensonge (même politique) ne serait-ce pas pure provocation ? Mais le terme de vertu, s’il a un sens moral (disposition habituelle à poursuivre activement le bien) ne peut-il pas avoir, aussi, un sens politique ? La fin du politique n’est-elle pas le bien commun ou l’intérêt général ? De plus, si le critère de la connaissance est la vérité, en est-il de même en ce qui concerne l’action ? Cette dernière n’est-elle pas évaluée en fonction de son efficacité davantage que de sa « vérité » (si tant est qu’il y en ait une) ? Or, (cf. la "vertu" d’un médicament) ce qui caractérise la vertu, n’est-ce pas aussi la force, l’efficacité ? Le mensonge politique ne serait-il pas alors « vertueux » en ce sens qu’il paraît plus efficace que la vérité (décrite comme impuissante, dans le domaine politique, par Arendt) ? D’où une question : le mensonge, en politique, n’est-il pas inévitable, voire nécessaire ? Certes, qui dit mensonge dit tromperie consciente dans l’intention de nuire à autrui, en vue d’un bien propre. Le mensonge serait donc perversion du politique, qui vise le bien commun. Or on constate que les politiques honorent rarement leurs engagements de campagne, ou usent du mensonge s’il sert leurs intérêts immédiats. Ce qui invite à se poser une autre question : ce qui est considéré comme un « vilain défaut » dans le domaine privé serait-il, au contraire une vertu dans le domaine public ? Mais alors comment concilier ces mensonges inévitables avec les exigences de vérité et d’égalité qu’implique la démocratie, pour maintenir une relation de confiance entre les responsables politiques et les citoyens ? Ne faudrait-il pas opérer une distinction entre certains mensonges acceptables, car ils servent l’intérêt de tous, et d’autres, impardonnables, lorsqu’ils sont au service d’un seul ou d’un parti ? Enfin la démocratie comme exigence ne gagnerait-elle pas à être orientée par un idéal de vérité, même si celui-ci est difficile à inscrire dans les faits et la réalité du pouvoir ?

Pour la définition du mensonge :

Il faut donc voir ce que c'est que le mensonge. Car dire une chose fausse n'est pas mentir, quand on croit ou qu'on s'imagine dire la vérité. (…) Or, quiconque énonce une chose qu'il croit ou qu'il s'imagine être vraie, bien qu'elle soit fausse, ne ment pas. En effet, il a une telle confiance dans son énoncé qu'il ne veut exprimer que ce qu'il a dans l'esprit, et qu'il  l'exprime en effet. Mais bien qu'il ne mente pas, il n'est cependant point irréprochable, s'il croit ce qu'il ne faut pas croire, ou s'il pense savoir une chose qu'il ignore, quand même elle serait vraie : car il tient pour connue une chose inconnue. Ainsi donc mentir, c'est avoir une chose dans l'esprit, et en énoncer une autre soit en paroles, soit en signes quelconques. C'est pourquoi on dit du menteur qu'il a le cœur double, c'est-à-dire une double pensée : la pensée de la chose qu'il sait ou croit être vraie et qu'il n'exprime point, et celle de la chose qu'il lui substitue, bien qu'il la sache ou la croie fausse. D'où il résulte qu'on peut, sans mentir, dire une chose fausse, quand on la croit telle qu'on la dit, bien qu'elle ne soit pas telle réellement ; et qu'on peut mentir en disant la vérité, quand on croit qu'une chose est fausse, et qu'on l'énonce comme vraie, quoiqu'elle soit réellement telle qu'on l'énonce, car c'est d'après la disposition de l'âme, et non d'après la vérité ou la fausseté des choses mêmes, qu'on doit juger que l'homme ment ou ne ment pas.

                                                                                        Saint Augustin   Du mensonge

Saint Augustin met en évidence ici la duplicité du menteur et il souligne que le mensonge est dans l'intention de tromper. Le mensonge ne s'oppose pas à la vérité. Ce qui le caractérise, ce n'est pas la transgression de la vérité, mais la mauvaise foi, car celui qui ment connaît ou croit connaître la vérité. Enfin il ne faut pas confondre se tromper et mentir, ou l'erreur et le mensonge.Mentir, c'est tromper volontairement autrui.

Saint Augustin distingue trois catégories de mensonges (des plus fautifs, car dangereux pour le salut de l'âme, aux moins nocifs, même s'ils ne sont pas totalement innocents à ses yeux):

1. Blasphématoires

2. Injustes

3. Honnêtes

 

Plan de la réflexion  (dont je n'aborderai ici que les deux premières parties):

  • Mensonges du politique et des politiques
  • Le mensonge en politique : nécessaire et inévitable ?
  • Le mensonge, une vertu du politique ?
  • Mensonge et démocratie

 

Mensonges du politique et des politiques

Mensonge du politique

3.Cf. le film « L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford (bref résumé)

1er moment : Ransom Stoddard, l’homme du droit, a tué Liberty Valance. Quand un ordre disparaît, le droit politique ne triomphe que par la force  ce qui implique que dans l’intervalle entre l’ordre ancien et le nouveau c’est le règne du droit du plus fort. Or la démocratie refoule cette vérité, comme si le droit pouvait s’instituer par la seule efficace de son idée. La légitimité du droit ne suffit pas à l’imposer, seule la force le peut, en singulière contradiction.

CF. texte de Pascal :

Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants ; la force sans justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
      La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

                                                                                                     Pascal   Pensées  298

Or la démocratie cherche toujours à dissimuler ce qui la fonde, non pas en droit, mais en fait, mensonge fondamental de toute démocratie. Quelles traces du droit du plus fort dans nos démocraties ? Ce n’est plus la loi physique du plus fort, mais ce qu’on nomme un droit, celui du plus fort (la majorité).

2è moment : ce n’est pas Stoddard qui a tué Liberty Valance, mais Tom Doniphon. L’homme du droit n’a pas tué, mais c’est pourtant ce qui lui permet d’être élu et de devenir un homme politique. Au nom du meurtre qu’il n’a pas commis, il gravit les échelons du pouvoir, délégué par tous ceux qui n’ont pas osé se rebeller, car il est reconnu par eux comme justicier. La démocratie fonctionne grâce à la violence (légitime ?) et au mensonge.

Mensonges des politiques

Le pouvoir est l’essence du politique. Or la démocratie est le seul mode de gouvernement qui pratique la dénégation à ce propos. C’est le pouvoir du peuple : sur fond de cette croyance, tous les mensonges sont possibles. En démocratie, la libido dominandi passe par la sanction populaire. C’est pourquoi la candidature est toujours faite « malgré soi », pour la « bonne cause », sur la pression de certains de ses amis, voire « par devoir ». Ambition et désir du pouvoir sont toujours tus comme mensonge initial du politique. Or ce mensonge est inévitable : il serait vain d’exhorter les politiques à plus de franchise. La vérité du politique n’est jamais bonne à dire.

Si le pouvoir est désiré pour lui-même, le mensonge est tolérable. Mais si le pouvoir est désiré pour ce qu’il peut permettre de marchander ou de rapporter (corruption, trafic d’influence) alors la limite est franchie, il est éminemment répréhensible. De plus, les partis se prennent allègrement pour le peuple, et c’est en son nom qu’ils recherchent le maximum de pouvoirs. Mais qu’est-ce qu’un pouvoir ? C’est un « pouvoir sur » et un « pouvoir de » : chaque pouvoir est défini par un territoire, où se trouvent des hommes, qu’il représente et gouverne. Or la logique interne d’un pouvoir, c’est de persévérer dans son être. Son efficacité consiste à en prendre les moyens, qui peuvent être variables (Cf. Machiavel). Seul le pouvoir occupe et seule l’occupation du pouvoir préoccupe : prêts à dire « n’importe quoi » pour y parvenir, les hommes sont prêts à faire « n’importe quoi » pour y demeurer. Bref, c’est l’adhérence au pouvoir dans l’oubli du mandat qui provoque la plus grande aversion pour la politique.

Le mensonge en politique : nécessaire et inévitable ?

Qui dit politique dit relations, liens sociaux. Cf. Aristote : l’animal politique est naturellement sociable. Ce qui permet et élargit cette sociabilité, c’est le langage. Le langage est « le meilleur et la pire des choses », selon Esope, pouvant dire le vrai comme dire le faux pour tromper.

Ce qu’avaient bien compris les Sophistes, c’est que le langage est source de pouvoir (cf. différence entre convaincre et persuader). Pour les Sophistes, seule compte l’efficacité du discours. Créer une nouvelle langue peut agir sur la pensée (cf. 1984 George Orwell). Si le langage permet de dissimuler ce que l’on pense et qu’il est nécessaire en politique, ne peut-on pas en déduire que la nécessité du mensonge en politique est une conséquence de la nécessité de la parole ? Enfin, si la parole contraint nécessairement le politique au mensonge, ne peut-on pas penser que le pouvoir est lui-même illusion, voire mensonge ?

Cf. Romulus et Rémus : le pouvoir est fondé sur un crime originel, qui doit être oublié pour permettre la permanence du pouvoir, et tout cela (comme l’explique bien Pascal dans le texte cité ci-dessus) parce qu’il est impossible de fonder le droit légalement. La justice est inefficace devant la force qui s’impose et devient légale par le discours et le mensonge. Au fond, pour Pascal, la politique est un théâtre, où ce qui compte ce n’est pas la vérité, mais l’image, la représentation, bref les apparences. Et le politicien (comme le garçon de café de Sartre) finirait par croire à la représentation qu’il donne de lui-même, à l’image de lui que lui renvoient les citoyens. Ce qui permet donc au pouvoir de durer, c’est l’imaginaire qu’il produit, les mythes qui le fondent et produisent sa légitimité.

De plus, l’homme politique est un homme d’action. Or agir, c’est vouloir transformer la réalité, c’est-à-dire penser que la réalité peut être autre qu’elle est. C’est cette contingence de ce qui est qui permet le mensonge, selon Arendt, portant sur les vérités de fait, comme nous le verrons ultérieurement.

Par le mensonge (soit à soi-même, soit aux électeurs) l’homme politique parie sur l’avenir, c’est-à-dire la réussite ou l’échec de ce qu’il entreprend. Mais le mensonge est nécessaire en politique, permettant de sauver la liberté (cf. De Gaulle, l’appel du 18 juin et la victoire de 45) ou la face de la société (cf. Adenauer et la société allemande « majoritairement non nazie »).

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« Il n'y a d'immuable et d'invariable que la Vérité, qui est l'expression des lois de la Nature.
Quand ces lois sont violées, il ne reste plus que l'imagination des hommes qui engendre l'erreur sous des formes multiples. » -
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Cordialement
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