Le désir d'éternité

Publié le par lenuki

Après nous, le déluge ?, par Jean-Michel Dumay
LE MONDE | 09.02.08 | 13h10  •  Mis à jour le 09.02.08 | 13h10


L'aspiration à l'éternité est aussi vieille que l'humanité, nous rappelle Nicole Aubert, sociologue de l'hypermodernité, dans la dernière livraison de la revue Etudes (février 2008). "Elle est une tentative de réponse à cette absence de sens à laquelle conduit l'angoisse du néant." Mais, même si les religions font de moins en moins recette dans les sociétés occidentales, sur fond de désidéalisation ou de désutopisation, cette quête d'éternité demeure : chacun est devenu, pense ainsi la sociologue, "l'artisan de sa propre sphère de sens et forge lui-même le sens qu'il entend donner à sa vie". Tout se passe comme si "d'une certaine façon, le dieu auquel on se réfère, c'est soi-même".

Le dieu individu a donc ses évangiles, façon rubriques "psycho" des magazines grand public qu'on dit féminins (mais qu'on peut lire bien sûr avec intérêt au masculin). Grâce aux progrès médicaux, l'individu a reculé les limites d'acceptation de la souffrance. La santé est un droit. Grâce à la libéralisation des moeurs, il a grandi en poussant les barrières (supposées) trop contraignantes à son épanouissement. Le divorce est un droit. Grâce aux recettes diétético-alimentaires, son corps ne connaît plus (disons presque plus) les outrages du temps. Vieillir sans rides est un droit. Etc.
Passé les bornes de l'individualisation, et de ses nouveaux droits afférents, il n'y a plus de limites. Comment, dans ces conditions, ne pas se sentir (espérer) immortel ? Comment ne pas saliver sur ce désir d'éternité ? Peut-être faut-il voir dans cette avancée permanente sans limites la source de l'aspiration des contemporains à se "dépasser" dans des activités baptisées "extrêmes" : ces sports, qui n'ont de sport que le nom, où la mort qu'on frôle et la survie électrisent. Comme dit l'anthropologue David Le Breton, dans cette zone où les sens permettent d'"éprouver physiquement un monde qui se dérobe symboliquement".
Tout cela pour s'inquiéter d'une autre problématique, entrouverte également par Etudes : la question de la transmission aux futures générations. Car quand l'individu en son miroir est à ce point dieu ou roi, qu'il s'adonne au culte de l'instant présent, qu'il fait si peu de cas du futur (qu'il craint), que le désir d'enfant paraît parfois si narcissique (comme la garantie d'un accomplissement de soi), qu'advient-il de la chaîne qui nous unit dans l'histoire de l'humanité ? "L'absence de transmission est aujourd'hui tout aussi violente qu'a pu l'être autrefois l'autorité des maîtres et des pères", estime Nathalie Sarthou-Lajus.
On ne peut s'empêcher de rapprocher ces réflexions actuelles du propos, un brin pessimiste, de Jean-Pierre Dupuy, professeur de philosophie sociale et politique à l'Ecole polytechnique et à l'université Stanford, qui milite pour un "catastrophisme éclairé" (Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002). Pour Jean-Pierre Dupuy, "le temps est venu de mener une réflexion sur le destin apocalyptique de l'humanité. Il nous faut apprendre à affronter la catastrophe, à ne plus l'imaginer dans un futur improbable, mais à la penser au présent".
Cela peut-il se faire en concertation avec les futures générations ? Pour peu qu'on suive le philosophe sur ce chemin de lucidité, nécessairement. "Le catastrophisme éclairé, explique celui-ci, consiste à penser la continuation de l'expérience humaine comme résultant de la négation d'une autodestruction (notre mort ou celle de l'humanité). Avec l'espoir que cet avenir, bien qu'inéluctable, n'ait pas lieu." Avançons que cela peut se faire, hors des schémas rationnels économiques ambiants, en promouvant et en transmettant avant tout des valeurs et des principes non marchands : de la dignité, par exemple, de la droiture, de l'intégrité. Pourquoi ? Pour donner un sens partagé à notre aventure collective, peu banale.
 
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