Identités: identité et mémoire

Publié le par lenuki

Eléments empruntés au blog de Madame Hansen-Love:

 

Quelques pistes de réflexion :

 

Commençons  par  séparer le cas de l'individu et celui d'une communauté ( ou d'une nation) .

 

En ce qui concerne l'identité individuelle :

Elle se confond en grande partie avec notre mémoire.  Notre mémoire consciente nous permet de « conduire le récit » de notre passé, et donc de brosser en quelque sorte, notre propre portrait, en articulant souvent l'imaginaire et le réel. Réciproquement, toute personne  amnésique a perdu une (grande ?) part de son identité  (voir ci-dessous  le texte de Jean Delay : "le cas de Noémi"). La question se pose toutefois de savoir si notre identité procède de notre conscience, impliquant donc un « Je » relativement  maître de ses propres représentations, comme le pensent Descartes, Locke (« C'est en cela que consiste l'identité personnelle »- « cela » désignant la conscience qui accompagne la pensée) ou Kant ( le "je " doit accompagner toutes mes représentations").

Ou bien si notre identité est en partie enfouie dans les zones inaccessibles de notre psychisme comme l'ont  pensé Leibniz  (« L'avenir dans une substance a une parfaite liaison avec le passé, c'est ce qui fait l'identité de l'individu » ) puis Freud (le sujet ne se réduit pas à la conscience, le moi n'est pas « maître dans sa propre maison » )

 Certains philosophes contemporains se sont demandés si,  par hypothèse, on pouvait  greffer un cerveau à la place d'un autre, (ou une mémoire), le greffé  aurait alors une nouvelle identité pour un même corps (texte de Shoemaker).
Sartre, pour sa part, observe que l'identité d'un homme ce n'est pas son passé, mais aussi  bien son avenir, c'est-à-dire son projet

 

En ce qui concerne les identités communautaires ou nationales, on remarque  que celles-ci ne se ramènent jamais à une simple addition de composantes. Pour Renan, la nation (texte), par exemple, n'est pas seulement une mémoire partagée, mais aussi une décision, un choix (un « plébiscite de tous les jours »). On se gardera bien , en outre, de confondre la mémoire (affective, partielle , partiale, trompeuse) et l'histoire, qui tend tout de même à l'objectivité, même si elle ne peut jamais l' atteindre.
 Notez enfin que la « conduite du récit » qui est déterminante tant pour les identités individuelles que pour les identités collectives,  associe étroitement souvenirs individuels et souvenirs collectifs. Ce qui amène à relativiser la distinction entre l'identité individuelle (liée à ma mémoire subjective) et l'identité collective (liée aux « cadres sociaux de la mémoire).

 

 

Identité et conduite du récit (texte de Delay)

 
Sous le nom de conduite du récit, Jean Delay montre en quoi la mémoire est une fonction sociale:

 Il ne s'agit pas seulement de ces cadres sociaux de la mémoires (1 par lesquels nous datons les souvenirs en les plaçant dans une architecture d'histoire collective (C'était l'année de tel conflit politique, puisque la rue était coupée par une manifestation où l'on entendait tel slogan, etc.). C'est de plus une forme de relation avec autrui, engageant la responsabilité sociale du sujet : le souvenir est alors témoignage, avertissement, information. Le but peut être pratique (coordonner les actions) ; il peut aussi renforcer le sentiment de communauté que donne le partage des confidences. Le récit, en premier lieu, vise la vérité de l'information. Mais en même temps, il est construit selon l'idée de ce qui a dû arriver, de ce que les auditeurs attendent, de ce qu'ils peuvent comprendre et ont intérêt à savoir. Intervient aussi l'idée que je me fais de moi-même et ce que je veux en communiquer. Acte d'un individu, mais dans une fonction sociale, la conduite du récit est à la fois mémoire individuelle et mémoire collective. Ainsi naissent légendes et rumeurs. Ce concept de conduite du récit éclaire même le souvenir intime. Si « penser, c'est parler à soi », l'on peut dire que se souvenir, c'est se raconter à soi. Mais le souvenir s'aide souvent d'un interlocuteur fictif ou projeté dans l'avenir, ou présent à une intuition intime. Tel se raconte pour la postérité, tel autre pour un ami absent. Ainsi la connaissance de soi passe par un rapport à autrui: écoute du psychanalyste ou présence du Dieu intérieur devant qui Augustin se raconte (Confessions , LIvre 1).

 

Identité et mémoire (texte de Delay sur l'amnésie)


(Observations cliniques)
Ici perte de mémoire et perte d'indentité se rejoignent:


". Noémi ( 1  âgée de 64 ans, est amenée à l'asile par son frère parce que depuis quelques années elle a
perdu « la » mémoire.
N.. n'a presque plus d'état civil. Elle dit son nom, son prénom, mais ne se souvient ni de son âge, ni de son adresse. Elle ne sait plus qu'elle a eu une profession, bien qu'elle ait exercé la médecine pendant vingt-cinq années et dirigé avec compétence une importante consultation hospitalière. Elle ne fixe plus aucun souvenir et oublie d'une minute à l'autre le journal qu'elle vient de lire, la réponse qu'elle vient de faire, la visite qu'elle vient de recevoir Elle croit voir chaque jour pour la première fois les personnes  avec qui elle est en contact quotidien depuis le début de sa maladie. Elle ne peut évoquer aucun souvenir relatif à son passé et aux différents groupes sociaux (familial professionnel, etc.) auxquels elle a appartenu. Contrastant avec cette apparente abolition du passé vécu, on constate une conservation relative des connaissances didactiques apprises par coeur. ( .. J
Par moments le comportement de N.. devient étrange et intrigue jusqu'à ses compagnes. Elle minaude comme une petite fille et parle sur un ton puéril. Elle a grondé son « cher petit frère » qui n'a pas bien pris sa « leçon de solfège », ses «chers parents » ne vont pas être contents. On sera privé d'un
bon goûter avec cousine Élisabeth ». Puis on se promène avec «frérot » dans le parc de Versailles. Il est ensuite question d'une grotte où l'on récite des prières que N.. répète en latin impeccablement, du Pater Noster au Confiteor. Si je demande à N.. son âge: «Je suis une petite fille, j'ai'-huit ans. »

Jen Delay, les Dissolutions de la mémoire, Éd. RUE, 1943, pp. 19-21.
1.  L'observation complète a été publiée dans les Annales médico-psychologiques, 1941.

 

Identités (texte de Sartre)


Mon identité ne repose pas exclusivement sur mon passé. Celui-ci n'est pas séparable de mon futur, c'est-à-dire de mes projets:

"Or la signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut avoir pour  moi et pour les autres le passé que j'ai à être. Moi seul en effet peut décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l'importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l'action de sa signification. Cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle « a été » pur accident de puberté ou au contraire premier signe d'une conversion future? Moi, selon que je déciderai - à vingt ans, à trente ans - de me convertir. Le projet de conversion confère d'un seul coup à une crise d'adolescence la valeur d'une prémonition que je n'avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j'ai fait, après un vol, a été fruc tueux ou déplorable? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m'endurcis. Qui peut décider de la valeur d'enseignement d'un voyage, de la sincérité d'un serment d'amour, de la pureté d'une intention passée, etc. ? C'est moi, toujours moi, selon les fins par lesquelles je les éclaire.
Ainsi tout mon passé est là, pressant, urgent, impérieux, mais je choisis son  sens et les ordres qu'il me donne par le projet même de ma fin. [...]
C'est le futur qui décide si le passé est vivant ou mort. Le passé, en effet, est originellement projet, comme le surgissement actuel de mon être. Et, dans la mesure même où il est projet, il est anticipation; son sens lui vient de l'avenir qu'il préesquisse. Lorsque le passé glisse tout entier au passé, sa valeur absolue
25 dépend de la confirmation ou de l'infirmation des anticipations qu'il était. Mais c'est précisément de ma liberté actuelle qu'il dépend de confirmer le sens de ces anticipations en les reprenant à son compte, c'est-à-dire en anticipant, à leur suite, l'avenir qu'elles anticipaient ou de les infirmer en anticipant simplement un autre avenir. En ce cas, le passé retombe comme attente désarmée et
30 dupée; il est « sans forces ». C'est que la seule force du passé lui vient du futur: de quelque manière que je vive ou que j'apprécie mon passé, je ne puis le faire qu'à la lumière d'un pro-jet de moi sur le futur".
J.-P. Sartre,  LEtre et le Néant' , collection Tel, Éd. Gallimard, 1943, pp. 555-556.

 

Publié dans Sciences politiques

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