Evolution de la langue

Publié le par lenuki

Dans cet article, aucun mot sur l'insulte elle-même, comme si la correction de la syntaxe était plus importante...

Le philosophe et les "insultées de pétasses", par Jean Crespi

LE MONDE | 10.06.08 | 14h01  •  Mis à jour le 10.06.08 | 14h01

 

Comme Alain Finkielkraut (Le Monde du 4 juin), je refuse l'idéologie que véhiculent certains romans ou films ; comme lui, je refuse la démagogie de certains pédagogues ; et comme lui, je lis et souhaite que soient lus Racine, Proust ou Balzac. Mais je ne partage pas son pessimisme. Que des adolescentes se plaignent d'avoir été "insultées de pétasses", et même que l'enseignant finisse par adopter certaines tournures de ses élèves n'est pas si grave.

Sans sourire, réfléchissons, et remarquons que le substantif "pétasses" colore les expressions dans lesquelles il entre ; mais c'est juste un mot argotique, et non un problème de syntaxe. J'entends bien que la faute de syntaxe porte sur la préposition "de" qui fait d'"insulter" un verbe construit comme "traiter" - "traiter de pétasses" serait, si j'ose dire, correct.

Sans doute l'enseignant se doit-il de critiquer la forme incriminée, mais la langue bouge - indépendamment de nos désirs -, et il n'existe pas de forme originelle parfaite dont tout éloignement irait vers la "défuncture" de la syntaxe. Oui, la langue bouge. J'en veux pour preuve le vers 70 de Daphnis et Alcimadure de La Fontaine : "Elle insulta toujours au fils de Cythérée." La syntaxe du Siècle dit "Grand" - on en trouverait de nombreux exemples chez Molière et Racine - n'est plus tout à fait la nôtre.

FAIRE ENTENDRE DE L'INOUÏ

Mais revenons à nos "insultées de pétasses", et notons que, alors qu'insulter change - fautivement - de construction, traiter s'emploie depuis longtemps - fautivement, et par les mêmes collégiennes -, de façon absolue (Madame, ils nous ont traitées) : chacun des deux verbes se voyant attribuer le sens de l'autre. Cette interversion a-t-elle de l'avenir ? Les fautes en ont, parfois, elles peuvent être un signe de vitalité. Quoi qu'il en soit, les "grands textes" ne servent pas à l'apprentissage d'une langue correcte ; et leur valeur, leur spécificité ne résident pas dans le thème abordé (exploration du monde ou blessures de l'âme). Pour ça, il y a la collection "Harlequin".

Car l'oeuvre ne consiste pas à "parler de", elle est dans une manière qui ne sert pas à élever le niveau syntaxique, mais à faire entendre de l'inouï. Poèmes ou romans, les textes qu'on sacralise en les nommant "Grands" (comme le Siècle) sont actifs par leur prosodie, leur rythme, leur invention syntaxique, par leur ton, d'où naît un sens qui n'est pas celui de l'anecdote.

Enfin, l'écrivain n'est pas celui qui ne fait pas de fautes de français, c'est, dit Proust (Lettre à Madame Straus), celui qui "attaque la langue". Rassurons quand même celui qu'angoisse le laxisme syntaxique de notre temps, rassurons-le avec Raymond Queneau, qui affirme que le français est la langue qu'un Français parle à un autre Français, et non celle qu'un grammairien parle à un autre grammairien.


Jean Crespi est docteur ès lettres de l'université Paris-VIII.

 

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