Gorgias de Platon (présentation générale)

Publié le par lenuki

 Gorgias, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Analyse et traduction : Bernard Piettre.
Dossier réalisé par Élisabeth Montlahuc, professeur certifiée de philosophie, et Laurence Hansen-Löve, Directrice de Collection aux éditions Hatier.

Présentation du texte

Gorgias est un orateur très célèbre dans toute la Grèce ; il se trouve qu'il est de passage à Athènes et qu'il est l'hôte d'un riche aristocrate, Calliclès. Socrate et son ami Chéréphon se rendent chez Calliclès pour entendre Gorgias. Ils arrivent trop tard : Gorgias vient de faire une brillante conférence. Socrate se dit déçu. Mais il va profiter de se trouver en face à face avec Gorgias pour lui poser quelques questions, comme il sait si bien le faire... Gorgias accepte de se prêter au jeu de la discussion.

En quoi consiste la réthorique ?

Socrate lui pose alors des questions sur son métier d'orateur. Qu'est-ce qu'être un rhéteur (ou un orateur) et en quoi consiste la rhétorique ? Au fil de la discussion, à partir des réponses mêmes de Gorgias, Socrate met en évidence que la rhétorique ne relève pas d'une compétence déterminée, comme la peinture, la médecine, les mathématiques... Le rhéteur est capable de parler sur tout sujet, et d'être persuasif, sans pourtant avoir aucune connaissance précise sur le sujet dont il parle. C'est ainsi que la rhétorique, à défaut de reposer sur une science quelconque, procure du pouvoir, et qu'elle sert les hommes politiques. Il s'agit en effet d'être persuasif dans l'assemblée du peuple ou au tribunal ou dans les autres assemblées politiques de la cité (démocratique athénienne).

Mais que vaut cette puissance procurée par la rhétorique si elle ne sert pas la justice ? S'agit-il d'être puissant dans la cité sans être juste ? Gorgias ne prétend pas être indifférent à la justice ni renoncer à l'enseigner à ses élèves. Moyennant quoi Gorgias se contredit : ou la rhétorique se développe dans l'ignorance de tous les sujets que l'orateur peut aborder - ce que Gorgias ne craint pas d'affirmer (Extrait 1) - ou bien la rhétorique a pour objet le juste et l'injuste, qui sont au cœur des débats publics législatifs ou judiciaires, et au sujet desquels l'orateur doit être instruit - ce que Gorgias concède par ailleurs.


On ne peut être injuste et heureux

C'est alors qu'intervient le second personnage du dialogue : Polos - qui s'indigne qu'on puisse s'offusquer de ce que la rhétorique procure du pouvoir sans instruire sur la façon juste d'user de ce pouvoir. Polos tente de pousser Socrate dans ses retranchements. Socrate n'hésite pas à lui dire que la rhétorique consiste dans une certaine habileté à flatter l'auditoire, c'est-à-dire à lui faire plaisir, sans nul souci de son bien ; en quoi le rhéteur ressemblerait à un cuisinier habile à flatter le palais de ceux qu'il nourrit sans nul souci de leur santé, souci qui relèverait plutôt d'une science ou d'un art (en l'occurrence la médecine) ; la rhétorique, en réalité, repose sur des recettes empiriques, mais n'est justement pas une science ou un art (technè, en grec) acquis à la suite d'un apprentissage rigoureux.
Polos n'entend dans les propos de Socrate qu'une façon choquante de dénigrer ceux qui réussissent, grâce à leur talent oratoire, à s'imposer dans la cité. Socrate tente de montrer à Polos que le pouvoir acquis injustement n'est qu'un bien illusoire ; on ne peut être à la fois injuste et heureux : mieux vaut encore subir l'injustice que la commettre, et mieux vaut encore être puni pour ses injustices que rester impuni - alors que la rhétorique sert souvent à innocenter des coupables. Voilà pour Polos des paradoxes insoutenables (Extrait 2). Polos reconnaît certes que la justice est plus "belle" que l'injustice ; mais elle est certainement moins avantageuse et profitable que l'injustice. Socrate confond Polos en montrant que ce qui est "beau" est nécessairement bon, c'est-à-dire avantageux et profitable.

La justice et la force

Intervient alors le troisième personnage - Calliclès - qui n'entend pas se laisser confondre comme Gorgias et Polos.
Il n'est pas vrai qu'il soit plus beau de subir l'injustice que la commettre bien que ce soit plus désagréable et moins profitable - déclare d'emblée Calliclès. Ce qui est beau c'est de l'emporter sur autrui ; et cela correspond à la véritable justice - c'est-à-dire à la justice de la nature et non à celle que les hommes - les plus faibles en particulier - ont inventée dans les cités pour se protéger des plus forts qu'eux. (Extrait 3). Voilà ce qu'un homme qui s'y connaît en politique peut dire, mais que n'est pas capable d'entendre quelqu'un qui s'adonne à la philosophie, bonne à pratiquer quand on est jeune, mais qu'on doit délaisser quand on est devenu un homme mûr !
Socrate est heureux de rencontrer un adversaire aussi franc, mais il met vite en évidence l'absurdité de ses thèses. Si la justice consiste dans la domination du meilleur ou du plus fort, que faut-il entendre par meilleur et plus fort : être capable de s'imposer par la force brute et les armes, ou bien par sa sagesse ? Calliclès multiplie des définitions contradictoires de "meilleur" ou "plus fort". Le meilleur et le plus puissant en réalité est celui qui est capable de maîtriser ses passions, affirme Socrate. Calliclès refuse d'admettre que le bonheur puisse consister à s'empêcher de satisfaire au maximum ses désirs : comment peut-on être heureux si on n'a pas de désirs ni de passions ?

Plaisir et bonheur


C'est que Calliclès confond l'agréable et le bien, autrement dit le plaisir et le bonheur. Celui qui cherche coûte que coûte une vie agréable est malheureux. Multiplier les désirs c'est multiplier son insatisfaction, puisque tout désir est manque. La sagesse procure en revanche un bonheur dont on ne se lasse pas... Le bien de l'âme l'emporte sur les biens du corps : celui-là est durable, ceux-ci sont évanescents. Et les politiques abusent le peuple en lui faisant croire démagogiquement que son bien est dans la puissance matérielle de la cité et sa domination sur les autres cités, et non dans le bien de l'âme de chaque citoyen, c'est-à-dire dans la justice de chaque citoyen. Calliclès ne veut rien entendre... et Socrate finit quasiment par monologuer.
L'injustice donne donc l'illusion du bonheur et contribue au mal (ou au malheur) de l'âme ; d'où la nécessité de réparer ce mal par la punition... Et si on reste impuni ici-bas, l'âme de l'injuste et de l'intempérant ne pourra plus cacher - par les mensonges de la rhétorique - son mal, là-bas, quand elle sera face aux dieux des enfers, comme le dit le mythe final du dialogue.

Conclusion

La discussion portant sur la rhétorique s'est ainsi élargie aux dimensions des fondements de l'éthique et de la politique... fondements métaphysiques, puisqu'ils impliquent la distinction entre le corps et l'âme, entre les biens "visibles", mais apparents, procurés par une façon injuste de pratiquer la politique, et le bien "intelligible", invisible mais véritable, procuré par la philosophie.

Publié dans philosophie générale

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