Naissance et mort d'un mythe

Publié le par lenuki


Les Martiens ne nous font plus rêver,
par Roger-Pol Droit

LE MONDE | 30.10.08 | 12h57



Il neige sur Mars. Mais, sur Terre, à peu près tout le monde s'en fout. Submergé par la crise financière, atterré par les conséquences qui commencent à se profiler, le discours de l'actualité n'a pas donné grand place, ces derniers temps, aux nouvelles de la Planète rouge. Pourtant, il y a de quoi s'émouvoir. Car, cette fois, c'est sûr. La sonde américaine Phoenix l'a montré : il y a de l'eau sur Mars, de la glace, et même des chutes de neige, en flocons serrés, photographiés fin septembre. En d'autres temps, on se serait rué sur un tel cliché. On l'aurait jugé bouleversant, prophétique ou inquiétant.

Cette fois, calme plat. Les flocons de neige de la planète Mars ont été à peu près autant remarqués que s'ils étaient tombés sur le Cantal ou le Klondike. Uniquement en raison des soubresauts vertigineux des marchés ? Evidemment non. En fait, si Mars passionne peu, c'est que les Martiens ont disparu. Finis, les petits androïdes verdâtres. Retirés dans un asile pour has been extraterrestres, ils ne font plus rêver personne. Du coup, leur planète, petit à petit, est redevenue un lieu comme un autre. Pourtant, hier encore, la gloire des Martiens fut immense, leurs pouvoirs sur l'imaginaire fort étendus. S'interroger sur les raisons de leur ascension et les causes de leur déclin peut apprendre quelque chose sur notre époque.

Car les Martiens sont une invention récente. Certes, l'existence d'autres espèces intelligentes dans l'univers était déjà envisagée dans l'Antiquité. Lucrèce, dans De la nature, affirmait par exemple : "Il y a dans d'autres régions de l'espace, d'autres terres que la nôtre, et des races d'hommes différentes." Cette pluralité des mondes est fréquemment commentée - depuis l'âge classique, notamment chez le philosophe italien Giordano Bruno, jusqu'au siècle des Lumières, où Fontenelle lui consacre des entretiens célèbres. Toutefois, durant quelque deux millénaires, pas plus de Martiens que de flocons de neige en broche.

Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que soit forgé ce mythe moderne. Tout commence en 1877, avec la découverte de prétendus "canaux" sur Mars par l'astronome Giovanni Schiaparelli. En 1892, le savant Camille Flammarion publie La Planète Mars et ses conditions d'habitabilité, où il revient sur l'existence de ces canaux et envisage l'éventualité qu'ils soient l'oeuvre d'une "race supérieure à la nôtre". L'hypothèse enflamme Percival Lowell, Américain fortuné et astronome amateur, qui dénombrera, en 1900, pas moins de 400 canaux sur Mars. Rectilignes, reliant une mer à l'autre sur des centaines ou des milliers de kilomètres, ces infrastructures sont, à ses yeux, la preuve évidente d'une civilisation développée, puissante et technicienne.

On sait depuis que ces fameuses lignes droites résultaient en fait d'observations conduites avec des instruments limités : les taches de Mars apparaissaient comme de fines bandes, qu'on a prises pour des canaux, qui ont fait supposer une industrie et donc une espèce évoluée. C'était faux, mais le mythe était lancé. Il se développa à grande vitesse. Après Maupassant ou Tolstoï qui ont rêvé de Mars, ce qu'on a oublié, H. G. Wells, avec La Guerre des mondes (1898), installe très tôt la menace au coeur du mythe. Au lieu d'être des sages ou des héros, les Martiens deviennent envahisseurs sans pitié et conquérants inhumains. Entre les lignes, on discerne chez Wells une critique du colonialisme britannique qui s'étend sur le monde. Plus tard, les martiens symboliseront, à leur manière, dans l'imaginaire américain, la menace communiste.

En peu de temps, ils ont effectivement tout envahi : romans, films, bandes dessinées, dessins animés, histoires drôles, jouets d'enfants... Durant quelques décennies, âge d'or de la domination martienne sur l'imaginaire, les Martiens ont fait délicieusement peur. Ils firent parfois rire, et même, de temps à autre, réfléchir. Voilà qui est à peu près terminé. Leurs reliques sont devenues objets de collection, prétextes à clubs d'amateurs nostalgiques, qui se déguiseront bientôt en Martiens comme d'autres en Indiens du Far West ou en chevaliers teutoniques. Déchus, les Martiens sont victimes d'un désenchantement radical. Si, par le plus grand des hasards, on découvrait sur Mars des foules d'humanoïdes à peau verte ou grise, on crierait à la supercherie et au trucage. Car tout le monde sait bien, aujourd'hui, que ces créatures n'habitent qu'à Hollywood.

Moralité ? Pour que s'enclenche une grande rêverie collective, il faut sans doute, chez les Modernes, un savoir imparfait, qui fait office de surface de projection. Quelques observations embryonnaires, une dose de flou, beaucoup de suppositions, et aussi de profonds malaises à exprimer, voilà les ingrédients pour faire d'une réalité lointaine un réservoir à fantasmagories. Dès que cette réalité devient mieux visible, dès qu'elle est proche, et se révèle, en un sens, plate et banale, les cauchemars et les utopies se défont comme baudruches qu'on dégonfle. Plus on envoie de stations d'observation sur Mars, plus on a de photos, de mesures, d'analyses, moins on rêve de Martiens. "Ce qui périt par un peu plus de précision est un mythe", notait déjà Paul Valéry en 1930. Voilà peut-être pourquoi, quand il neige sur Mars et qu'on voit les flocons en photo, l'indifférence est à peu près générale. Quels sont donc, aujourd'hui, les vrais inconnus ? Ceux qui font encore rêver ? Qui suscitent espérances et craintes, parce qu'on discerne mal qui ils sont ? Les Terriens, pardi !

 

Roger-Pol Droit

Article paru dans l'édition du 31.10.08

 

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