Débat sur l'orthographe (à méditer)

Publié le par lenuki



Orthographe, tu me tues, et tu meurs avec moi

 

par Nicolas Germain, Webmaster

08.12.08

Lyon, un lycée, rencontre des parents avec les professeurs. Les enseignants se succèdent en ordre parfait, les sciences dures d'abord, priorité de l'éducation nationale depuis quelques décennies, les molles ensuite, puis les disciplines d'éveil enfin, je veux dire le français et les langues. Pourtant, chaque nouvelle intervention enfonce un peu plus l'assistance dans la torpeur. Ça ne ronfle pas encore, mais ça devrait à force de discours usés, peu mieux faire, classe agréable mais peu travailleuse, faut se ressaisir... Soudain, un mot tinte à l'oreille de l'assemblée : orthographe. Je ne sais plus qui l'a prononcé, un parent, un prof, peu importe, les deux mondes parlent à l'unisson et se serrent la main au moindre poncif à reluire. Et voilà que la classe toute sage s'anime drôlement.

Les accusations fusent, halte aux textos, mort aux jeux vidéo, la faute à la société de l'image. Les index menaçants voltigent et battent la mesure d'une discussion devenue vive au son du clairon. Voilà papa, maman et le prof au garde-à-vous devant l'orthographe, le Bescherelle de la conjugaison sous la main en place de bible. Au loin le canon tonne, c'est la guerre, les règles de grammaire et leurs cohortes d'exceptions prêtes à envahir le cerveau de nos chers enfants. L'heure est grave, ils ne savent plus écrire.

J'ignore si le mot orthographe déclenche le même effet chez les anglais, ou les espagnols. Un ami brésilien me dit un jour : "Vous les français, quand on vous demande un renseignement dans la rue, vous commencez par corriger la question avant de répondre." Oui, je crois aussi que les français ont une relation douloureuse avec leur langue et son orthographe. Il faut bien dire que cette dernière n'a pas évolué, à quelques réformettes près, depuis le début du XIXème siècle. Notre orthographe est celle de Victor Hugo.

Nous pourrions nous en enorgueillir. Seulement, est-il acceptable qu'une société fige ainsi la forme écrite de sa langue alors que sa forme orale s'adapte comme il convient au fil du temps ? D'autant que ces dernières années, l'Internet a réhabilité l'usage de l'écrit que l'on croyait dépassé par la télévision et le téléphone. De nos jours, n'importe quel adolescent tient son blog, participe à des forums de discussion, ou chatte. L'ado moderne écrit plus qu'il ne parle.

Les conservatismes sont féroces. Le Petit Robert, dictionnaire qu'on ne présente plus, entretient le scandale par son édition 2009, laquelle propose deux orthographes différentes de mots pourtant réformés depuis 1990. Le combat pour une orthographe conservée dans la naphtaline n'est donc pas - seulement - un combat anti-ado.

À la complexité de l'orthographe française, ou plutôt son absence d'homogénéité, se rajoute un manque chronique de temps à son (ré-)apprentissage. Beaucoup de gens renoncent à utiliser un mode, un temps ou un mot ne sachant pas ou plus l'écrire, et par crainte de la faute d'orthographe, désastreuse, capable à elle seule de transformer une prose limpide en torrent de boue.

Heureusement, les ados d'aujourd'hui se montrent moins complexés que leurs aînés, une chance pour notre langue. Les textos, par leur nécessaire concision rendent un service inestimable à notre société. L'usage du texto dépénalise l'usage du français. Rien de moins. Naturellement, les messages véhiculés ainsi ne dépassent pas le stade du grognement préhistorique. Soit. Il s'agit d'une ouverture, d'une prise de conscience, d'un début ouvert sur des horizons moins culpabilisateurs.

Je milite pour une réforme rapide et profonde de l'orthographe. Car l'orthographe, celle-là même qui n'existe plus et que nous apprenons encore, nous fait du mal et nous tue. Le français s'enrobe peu à peu d'une cire mortifère. À ne pas l'admettre, nous finirons tous au musée Grévin. Dans quelle langue seront rédigées les notices ?

 


Les français : insouciants meurtriers de leur langue

par Vincent Métivier, Etudiant

10.12.08

Je souhaite réagir à la chronique de M. Nicolas Germain, publiée le 08/12/08 et intitulée "Orthographe, tu me tues, et tu meurs avec moi". L'opinion qu'il exprime me paraît révélatrice d'une tendance générale à la glorification d'une pseudo évolution de la langue française, encourageant ainsi son inexorable appauvrissement. "Appauvrissement", le mot est faible, "dégénérescence" voire "agonie" seraient plus justes,  tant les phénomènes qui concourent  à sa ruine - avec succès - ont des effets violents.    

Il faut d'abord remarquer la perte complète et effective d'intérêt de la part de la population française pour sa langue, et si des résistances "conservatrices" arrivent encore aujourd'hui à faire entendre leur voix, elles n'émanent que d'une minorité relativement élitiste, attachée à la préservation d'un bien culturel fondamental. Ce mouvement de reniement se retrouve jusque dans les hautes instances de l'Etat, puisque la politique menée depuis 20 ans sur ce sujet, par les gouvernements de droite comme de gauche, ne fait que soutenir le dépeçage du français.

N'est-ce pas l'Etat qui mit en place cette monstrueuse réforme de l'orthographe- à la manière allemande - en 1990 ? Le dessin ironique de Plantu paru en Une du Monde à l'époque, est particulièrement représentatif de l'absurdité de cette réforme : on y voit François Mitterrand en haut d'un précipice clamer à un groupe d'Africains en contrebas "à abîme, il n'y a plus d'accent circonflexe !", et ceux-ci de répondre "Ah ! Enfin", comme si tout le monde avait pour préoccupation essentielle le changement d'orthographe du mot "abîme".

N'est-ce pas aussi l'Education nationale qui grignote un peu plus chaque année les heures des cours fondamentaux, tels que le français ou l'histoire, pour permettre d'accroître les plages horaires des cours de langues étrangères, dont l'enseignement connaît en France un échec cuisant ? Pensez d'ailleurs qu'un bachelier ayant pour première langue l'anglais, n'est toujours pas bilingue au bout de 7 ans d'apprentissage !

Ainsi, tous ces écoliers pour qui l'apprentissage du Français se restreint, viendront alimenter la masse déjà importante d'étudiants et de cadres incapables de rédiger une dissertation ou une lettre de motivation sans fautes d'orthographes. Que dire de notre société de communication qui, pour des raisons de rapidité, pousse les "têtes blondes" à l'écriture phonétique ? Les textos sont l'illustration parfaite de l'émancipation anarchique actuelle vis-à-vis des règles orthographiques et grammaticales, jugées trop strictes, trop rigides, et finalement inutiles.

Que dire également du rouleau compresseur que constitue l'anglais mondialisé pour notre petite langue (dont le nombre de locuteurs se réduit chaque jour) ? Face à ce déferlement d'uniformisation, la réforme de 1990 à sans conteste un objectif simplificateur (sans rien clarifier), pour éliminer les éléments orthographiques hors du commun, et pour tenter de franciser plusieurs mots anglophones.

Finalement, la pauvreté et la léthargie d'une langue se mesurent à son incapacité à former de nouveaux mots, et à la quantité de ses emprunts aux vocables étrangers. Edgar Poe n'était-il pas obligé à la fin du XIXe siècle d'utiliser bon nombre de mots et expressions français pour exprimer sa pensée de manière concise ?      

On ne devrait donc pas être fier aujourd'hui d'écrire le Français de la même façon que Voltaire ou Victor Hugo ? Il faudrait faire fi de l'héritage historique incarné par les accents circonflexes, les cédilles, et autres bizarreries orthographiques. Mettons alors directement l'étymologie et les étymologistes au bûcher !

Les individus du XXIe siècle sont-ils trop paresseux pour apprendre quelques règles, comme l'on fait avant eux tant de générations d'écoliers ? Sous les prétextes fallacieux de la complexité et de l'archaïsme, il faudrait ainsi rogner chaque mot. Non, on ne peut l'accepter, la langue française doit être vivante mais doit rester dans ses cadres raisonnables. Je me gausse de tous ces anglicismes, qui par un effet de mode (je n'ose dire de soumission) sont mis en avant haut et fort. Je m'insurge contre les petits massacres quotidiens et volontaires de notre langue qui n'ont en définitve aucun intérêt. Je m'alarme de la lente déperdition d'un savoir ayant obtenu un statut officiel en 1539 et qui fut codifié un siècle plus tard.

Qu'on me qualifie de conservateur si l'on veut, je continuerais d'écrire "abîme" et "paraître" avec un accent circonflexe ; "réglementaire" avec un accent aigu ; "amoncellement" avec deux "l" et "porte-monnaie" avec un tiret ; même si désormais, pour tous les mots que je viens de citer, il est conseillé d'observer la nouvelle, absurde, et artificielle orthographe de la réforme de 1991.

Tout cela me donne de l'eczéma, mais non, pardon, il faut maintenant écrire "exéma" ! Faut-il alors en rire ou en pleurer ?

 

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