Autrui au coeur du désir?

Publié le par lenuki

désir girard
La présence d’autrui et le désir de reconnaissance


     Chaque conscience de soi est pour soi, et, en  tant que telle, elle nie toute altérité ; elle est désir, mais désir qui se pose dans son absoluité. Cependant elle est aussi pour un autre, ici pour une autre conscience de soi, c’est donc qu’elle se présente comme «enfoncée  dans l’être de la vie », et elle n’est pas pour l’autre conscience de soi ce qu’elle est pour soi-même. Pour elle-même, elle est certitude absolue de soi, pour l’autre, elle est un objet vivant, une chose indépendante dans le milieu de l’être ; un être donné, elle est donc vue comme « un dehors ». C’est cette inégalité qui doit disparaître, et disparaître aussi bien d’un côté que de l’autre, car chacune des consciences de soi est aussi une chose vivante pour l’autre et une certitude absolue de soi pour soi-même ; et chacune ne peut  trouver sa vérité qu’en se faisant reconnaître par l’autre comme elle est pour soi, en se manifestant au-dehors comme elle est au-dedans. Mais dans cette manifestation de soi, elle doit découvrir une égale manifestation chez l’autre. « Le mouvement est donc uniquement le mouvement des deux consciences de soi. Chacune voit l’autre faire la même chose que ce qu’elle fait, chacune fait elle-même ce qu’elle exige de l’autre, et fait donc ce qu’elle fait en tant que l’autre aussi le fait. »
     La conscience de soi ne parvient donc à exister, au sens où exister n’est pas seulement être là à la manière des choses, que par une «opération » qui la pose dans l’être comme elle est pour soi-même ; et cette opération est essentiellement une opération sur et par une autre conscience de soi. Je ne suis une conscience de soi que si je me fais reconnaître par une autre conscience de soi, et si je reconnais l’autre de la même façon. Cette reconnaissance mutuelle, telle que les individus se reconnaissent comme se reconnaissant réciproquement, crée l’élément de la vie spirituelle, le milieu où le sujet est à soi-même objet, se retrouvant parfaitement dans l’autre, sans toutefois faire disparaître une altérité qui est essentielle à la conscience de soi.
                                     Jean Hyppolite  Genèse et structure de la phénoménologie de Hegel 1946

Thèse : « Je ne suis une conscience de soi que si je me fais reconnaître par une autre conscience de soi, et si je reconnais l’autre de la même façon »
a) Le propre de toute conscience de soi est d’être pour soi, c’est-à-dire d’être close, enfermée dans la représentation subjective et immédiate de soi, sans pouvoir en sortir que par un désir, mais désir qui ne renvoie encore qu’à soi-même., puisqu’il ne vise que ma propre satisfaction d’être vivant (ce désir n’étant en fait qu’un besoin, qui ne me différencie pas de l’animal). Comme être pour soi, la conscience de soi est négativité, puisqu’elle nie tout ce qui n’est pas elle (pour le consommer par exemple).
b) Mais tout en étant conscience de soi pour soi, la conscience de soi est aussi pour une autre conscience de soi (je ne peux exister en effet pour une chose, qui n’a pas de conscience, donc pas de possibilité d’avoir une représentation de moi). Mais elle n’est pas pour l’autre comme elle est pour soi. En effet, pour l’autre, elle est un corps objectivé qui, comme tel, a une dimension biologique (elle est donc un objet de représentation). D’où :
+ « Pour elle-même, elle est certitude absolue de soi »
+ « Pour l’autre, elle est un objet vivant, une chose indépendante dans le milieu de l’être »
Expression importante ici : « elle est donc vue comme un dehors »
c) C’est cette inégalité, c’est-à-dire cette non coïncidence entre ce que je suis pour moi et ce que je suis pour l’autre, qui doit disparaître, parce qu’elle est ambiguë : suis-je un sujet ou un objet ? Comment le savoir, c’est-à-dire en avoir la certitude ?
d) Pour accéder à la vérité de moi-même, je ne peux en effet compter sur moi seul, puisque je n’ai qu’une certitude subjective (et donc peut-être illusoire) de moi comme conscience de soi. Pour accéder à cette vérité je dois donc me faire reconnaître comme conscience de soi par une autre conscience de soi (puisque seule elle peut me reconnaître comme telle). Mais ce qui est valable pour moi l’est aussi pour l’autre conscience de soi, porteuse de cette même inégalité. D’où :
e) la nécessité de la reconnaissance mutuelle, pour faire coïncider le « dehors » (ce que l’on est pour l’autre) et le « dedans » (ce que l’on est pour soi). Chaque conscience de soi est donc porteuse d’un même exigence.
f) C’est pourquoi toute conscience de soi ne peut exister comme telle (et non pas seulement comme une chose) que par une « opération » d’une autre conscience de soi capable de la reconnaître comme conscience de soi. D’où :
g) la thèse (cf. supra)
h) C’est dans cette reconnaissance mutuelle des consciences de soi que les hommes accèdent à la vie de l’esprit, c’est-à-dire à la culture, où chacun est un objet de réflexion pour soi, ce qu’il ne pourrait être s’il n’était pas d’abord perçu comme un objet par un autre, et s’il ne cherchait pas à nier cette « objectivation » pour accéder au statut de sujet.

Emmanuel Levinas                                      

                                                              Emmanuel LEVINAS

Publié dans philosophie générale

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