Doute et philosophie (textes commentés brièvement)

Publié le par lenuki

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Alain : Penser, c’est dire non


Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien.

                                                                               Émile CHARTIER dit ALAIN (1868-1951)

 

Thème : la nature de la pensée authentique


Thèse : penser, c’est dire non, moins aux autres qu’à soi-même, c’est-à-dire sa propre pensée.


Articulations de l’argumentation :

+ D’abord position de la thèse : penser, c’est dire non. Pour expliquer cela, Alain recourt à une image : le oui assimilé à l’endormissement,  le non à l’éveil, ce qui affecte paradoxalement ce dernier d’une valeur positive.

+ D’où : « non à quoi ? ». Ici Alain va distinguer l’apparence et la réalité. En apparence en effet, c’est dire non à ceux qui nous aliènent (monde, tyrans, prêcheurs), mais en fait c’est dire non à notre propre pensée, qui acquiesce trop souvent et trop facilement aux sirènes de ces derniers.

+ D’où : une pensée qui se sépare d’elle-même, ce qui implique que l’on peut distinguer deux formes de pensée dont l’une tient de la croyance et de l’opinion tandis que l’autre tient de la réflexion critique. Et c’est pourquoi il faut combattre en soi ce qui est source du oui, c’est-à-dire le consentement que nous donnons spontanément à ce que nous voyons et aux pouvoirs établis.

+ On en arrive alors à une considération qui donne la clé du raisonnement : « respecter au lieu d’examiner »., ce qu’Alain qualifie de somnolence, qui détruit même toute vérité puisqu’on ne sait plus ce qui en constitue la vérité et est susceptible d’en rendre raison .

+ Pour penser authentiquement, ce qu’il faut récuser en nous, c’est nos croyances spontanées et irréfléchies, qui se font passer aisément pour des savoirs, c’est notre pensée figée et sclérosée, qui nous rend esclaves de l’opinion commune.

+ Pour clore ces considérations, Alain recourt à une analogie souvent faite entre voir et concevoir, c’est-à-dire penser. Que verrions-nous si nous ne distinguions pas dans toutes nos impressions ce que nous voulons voir en opérant un tri ? De même que pourrions-nous penser sans distinguer l’essentiel et l’accidentel. Penser, c’est porter un regard neuf sur le monde, en l’interprétant sans erreur ni illusion (cf. Texte de Russell)

Emile Chartier


Alain : Le doute est le sel de l’esprit


Le doute est le sel de l’esprit : sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. J’entends aussi bien les connaissances les mieux fondées et les plus raisonnables. Douter quand on s’aperçoit qu’on s’est trompé ou que l’on a été trompé, ce n’est pas difficile : je voudrais même dire que cela n’avance guère ; ce doute forcé est comme une violence qui nous est faite ; aussi c’est un doute triste : c’est un doute de faiblesse ; c’est un regret d’avoir cru, et une confiance trompée.

Le vrai c’est qu’il ne faut jamais croire, et qu’il faut examiner toujours. L’incrédulité n’a pas encore donné sa mesure.

Croire est agréable. C’est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix.

                                                                                      Émile CHARTIER dit ALAIN (1868-1951)

Thème : le doute et la vérité


Thèse : douter est la condition pour que nos connaissances et nos plus hautes valeurs morales puissent exister


Le texte commence par une métaphore : le doute est « le sel de l’esprit ». Or l’évocation suivante de « connaissances pourries » donne à penser qu’il s’agit d’un sel qui conserverait, voire vivifierait nos connaissances. Or le doute n’est-il pas, plutôt, corrosif, voire destructeur : comment pourrait-il fonder quoi que ce soit ?

C’est pourquoi Alain distingue deux sortes de doute : un doute subi (après s’être trompé ou avoir été trompé) et un doute actif (à l’image de celui de Socrate ou Descartes).

+ le premier doute n’exige aucun effort : il résulte, en fait, de notre crédulité (cf. la tristesse comme sentiment d’impuissance selon Spinoza), il est donc un doute de faiblesse (d’esprit), regret d’avoir cru trop facilement.

+ le second doute comporte donc deux exigences : ne pas croire et examiner toujours. Examiner, c’est chercher ce qui fonde, alors que ne pas croire, c’est refuser son adhésion à ce qui n’a pas de fondement rationnel (cf. doute méthodique de Descartes).

Or la plupart des hommes en reste à la croyance : pour quelles raisons ? Parce que la croyance fait plaisir, parce qu’elle est source d’ivresse, et donc source d’illusions.

C’est pourquoi il convient, pour penser vraiment, de cultiver l’incrédulité. C’est en ce sens que le doute est libérateur et peut fonder à la fois nos connaissances et nos valeurs les plus hautes.

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Russell : Dans quoi réside la valeur de la philosophie ?


La valeur de la philosophie doit en réalité surtout résider dans son caractère incertain même. Celui qui n’a aucune teinture de philosophie traverse l’existence, prisonnier de préjugés dérivés du sens commun, des croyances habituelles à son temps ou à son pays et de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison.

Pour un tel individu, le monde tend à devenir défini, fini, évident ; les objets ordinaires ne font pas naître de questions et les possibilités peu familières sont rejetées avec mépris. Dès que nous commençons à penser conformément à la philosophie, au contraire, nous voyons, comme il a été dit dans nos premiers chapitres, que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses très incomplètes. La philosophie, bien qu’elle ne soit pas en mesure de nous donner avec certitude la réponse aux doutes qui nous assiègent, peut tout de même suggérer des possibilités qui élargissent le champ de notre pensée et délivre celle-ci de la tyrannie de l’habitude. Tout en ébranlant notre certitude concernant la nature de ce qui nous entoure, elle accroît énormément notre connaissance d’une réalité possible et différente ; elle fait disparaître le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n’ont jamais parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intact notre sentiment d’émerveillement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect nouveau.

                                                                                                     RUSSELL Bertrand (1872-1970)


Thème : la finalité de la philosophie constitutive de sa valeur


Thèse (paradoxale) : La valeur de la philosophie doit résider dans son caractère incertain même


Mais pour connaître ou agir, ne faut-il pas pouvoir s’appuyer sur des certitudes ? En ce sens, l’incertitude ne serait-elle pas négative ? Comment pourrait-elle alors constituer la valeur de la philosophie ? Pour répondre à cette question, Russell oppose l’homme de l’opinion et le philosophe (amateur ou professionnel)


+ L’homme de l’opinion

-           il est prisonnier (cf. allégorie de la caverne) du sens commun et des habitudes de pensée acquises sans réflexion, au cours de son éducation

-          pour lui,, rien ne fait question, dans la mesure où tout fait sens , parce que susceptible de satisfaire ses besoins et ses désirs peu relevés intellectuellement


+ Le philosophe

-          refuse les évidences immédiates et familières. N’est-ce pas l’étonnement qui est à l’origine de la philosophie (cf. Aristote) ? Le monde reste donc à découvrir, dans la mesure où il ne se limite pas à n’être qu’un moyen de répondre à nos besoins, mais représente une source inépuisable d’informations diverses.

-          de plus, le philosophe ne craint pas l’incertitude, au contraire ! La philosophie, en effet, n’est ni une science, ni une religion. Comme telle, elle ne peut répondre définitivement à nos interrogations, alors qu’elle peut libérer notre esprit, au-delà de tout « dogmatisme arrogant » pour nous permettre de redécouvrir le monde et nous-mêmes, dans la fraîcheur d’une curiosité toujours ouverte et réceptive.

-          Comment ne pas penser ici à la conversion du regard (allégorie de la caverne) ou au philosophe-artiste de Nietzsche, l’artiste nous apprenant à voir le monde autrement ?

Publié dans philosophie générale

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