"L'homme est une passion inutile" (Sartre)
C’est une formule provocatrice (dont Sartre est coutumier) qui termine L’Etre et le Néant et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle apparaît comme profondément antihumaniste : loin d’être « la mesure de toutes choses » (Protagoras) l’homme n’est que projet d’être ceci ou cela (« en-soi ») alors même que, comme conscience, il est néantisation de ce qui est pour « s’éclater vers » ce qu’il n’est pas. Ainsi l’homme est-il un être fort contradictoire, incertain de ce qu’il est, puisqu’aucun être déterminé ne lui est donné au départ… C’est cet arrachement à soi qui caractérise l’homme selon Sartre. L’homme, ce « pour-soi » qui transcende (dépasse) toujours ce qu’il est veut devenir « en-soi », c’est-à-dire se donner une nature, au risque de s’enliser dans un être factice et de devenir un « salaud » (un être de mauvaise foi), ce que Sartre résume par le désir qu’a l’homme d’ « être Dieu » : un « être en-soi-pour-soi » !
"Chaque réalité humaine est à la fois projet direct de métamorphoser son propre pour-soi en en-soi pour-soi et projet d'appropriation du monde comme totalité d'être en-soi sous les espèces d'une qualité fondamentale. Toute réalité humaine est une passion en ce qu'elle projette de se perdre pour fonder l'être et pour constituer de même coup l'en-soi qui échappe à la contingence en étant son propre fondement, ens causa sui que les religions nomment Dieu. Ainsi la passion de l'homme est-elle inverse de celle du Christ, car l'homme se perd en tant qu'homme pour que Dieu naisse. Mais l'idée de Dieu est contradictoire et nous nous perdons en vain : l'homme est une passion inutile".

La philosophie de Sartre est profondément athée et tente de se passer totalement de l’hypothèse de Dieu, ce qui devrait donc faire de l’homme le point de départ de toutes choses, puisqu’il n’a pas été créé (ce qui d’ailleurs fonde son absolue liberté). Or la formule : « l’homme est une passion inutile » ne semble-t-elle pas affirmer tout le contraire ? La passion, en effet, c’est ce que l’on subit sans le vouloir (ce qui renvoie donc à l’idée d’aliénation) alors qu’inutile renvoie à vain, qui n’a ni but ni sens, qui n’a pas de fonction déterminée, bref un gadget, un être « de trop ». Mais peut-on, pourtant, parler d’antihumanisme, alors même que Sartre a prononcé une conférence restée célèbre pour affirmer que sa philosophie est un humanisme (cf. « L’existentialisme est un humanisme ») ?
Ce qui donne sens au monde, c’est la conscience de l’homme. Or être homme, ce n’est pas seulement voir, c’est aussi concevoir, c’est-à-dire réfléchir et produire par son activité. L’homme a le souci de ce qui l’entoure et de lui-même et, entre autres, un souci de signification : donner du sens à ce qui n’en a pas (cf. l’absurde), ce qui ressemble au travail de Sisyphe (puisque le sens n’est jamais donné une fois pour toutes et qu’il peut varier en fonction des situations ou du contexte). Ce souci de l’être (le sien comme celui du monde), c’est ce qui caractérise l’existence de l’homme qui, n’ayant pas de raison d’être préétablie, est à la fois contingente et absurde.
Or la conscience, c’est ce qui différencie l’homme des choses. En effet, les choses sont ce qu’elles sont et ne peuvent pas être autres (sauf à devenir autre chose, par altération par exemple), elles sont là et ne sont utiles qu’en fonction des nécessités humaines. Elles sont « en-soi », opaques à elles-mêmes. Tandis que l’homme se définit par ce qu’il fait, par son activité, qui lui donne du sens, définition de soi qui n’est jamais achevée, mais toujours en devenir, jusqu’au terme de l’existence. L’homme n’a donc pas de fonction prédéterminée. La valeur de son existence, c’est lui-même qui se la confère, ce qui du même coup lui confère la responsabilité de ce qu’il est. C’est en ce sens que l’homme est non seulement libre, mais « condamné à l’être ». Il n’a pas décidé d’être et c’est pourquoi son être est de l’ordre de la passion, qui devient action en existant au travers des significations données et des actes accomplis. (cf. « l’homme fait et en faisant se fait »). Mais ses initiatives répétées, au cours de son existence, donnent à l’homme le désir d’avoir vraiment l’initiative de ce qu’il est, alors que cela est impossible, puisqu’il ne fait que réagir à une situation qui lui a été imposée. De plus un grand nombre d’obstacles s’oppose à la réalisation de ce désir : être non seulement à la source de ce qu’il est, mais aussi à l’origine du monde, comme s’il en était l’auteur et le maître (cf. l’homme comme « désir d’être Dieu »). Donc si l’homme est l’auteur du sens du monde, il n’en est pas l’auteur absolu (l’auteur de l’être du monde) et, comme tel, il a peu de chances de le modifier en profondeur. L’homme assigne une fonction au monde, il lui confère une utilité, alors que lui-même, dans la contingence et l’absurdité de son être, n’en a pas ! C’est pour cela que l’homme se donne des fonctions : professeur, avocat, chrétien, etc. auxquelles il finit par s’identifier, non sans mauvaise foi (puisqu’il n’est pas que cela). L’homme fige le sens de ce qu’il est, pour se donner la consistance des choses, pour se donner une raison d’être et se rendre utile, mais tous ses efforts pour l’être vraiment , c’est-à-dire ontologiquement, sont vains et voués à l’échec.
Etre homme, c’est donc être tout à fait conscient de son existence, tout en désespérant de ne pas en être vraiment le maître. L’homme sait qu’il existe, et en même temps il sait que c’est « pour rien » et c’est en ce sens qu’il est une « passion inutile ». Sartre oppose d’ailleurs la passion de l’homme à celle du Christ ; par une initiative personnelle, ce dernier a réussi à modifier profondément le sens du monde et à prendre la place de Dieu. Or l’homme ne cesse de donner du sens au monde, sans pour autant que celui-ci en soit modifié en profondeur, ce qui ne l’empêche pas, néanmoins, d’en être responsable, en fonction de sa liberté absolue.