« Apprendre sans réfléchir est vain. Réfléchir sans apprendre est dangereux »

Publié le par lenuki

 

Confucius, ici, expose de manière succincte la relation entre apprendre et réfléchir. Au fond, si le but de l’éducation est la formation d’un être accompli, aussi bien physiquement que moralement, voire spirituellement, n’est-il pas nécessaire qu’elle mette en jeu une relation étroite entre apprendre et réfléchir, apprendre et comprendre ? Comment ne pas songer ici à l’opposition que fait Montaigne entre une « tête bien pleine » et une « tête bien faite » ? Qu’est-ce que savoir authentiquement, c’est-à-dire en vérité ? Serait-ce seulement emmagasiner, en les empilant, des informations pour pouvoir les « réciter » le moment venu, ou, au contraire, avoir une « intelligence des choses » que procure la présence à soi de la conscience (réflexion) dans l’apprentissage ? Dans le premier cas les « connaissances » (si tant est qu’on puisse les nommer ainsi) restent extérieures à celui qui apprend, faute de les avoir comprises (intégrées à son être), dans le second, au contraire, il peut se les approprier pour qu’elles deviennent siennes. En effet, comprendre, ce n’est pas seulement apprendre par cœur, mais être capable de digérer ce que l’on apprend, pour l’assimiler, et surtout pouvoir le réinvestir avec pertinence dans les multiples situations existentielles qui les requièrent, comme un éclairage approprié. Apprendre, c’est se nourrir intérieurement pour se forger un bon jugement. L’apprentissage par cœur n’est pas pour autant à dédaigner. Mais il suffit de savoir que sa seule utilité est d’entretenir la mémoire, un bien qui reste  précieux quand d’autres moyens, d’ordre technologique, font défaut. Aujourd’hui, en effet, comme le montre Michel Serres, dans Petite Poucette, Internet représente du savoir déposé et enregistré auquel on peut accéder à tout moment, à condition de disposer des moyens techniques pour ce faire. Il n’est donc pas nécessaire de tout mémoriser !

Mais Confucius, dans les deux rapports qu’il expose entre apprendre et réfléchir, n’établit pas une symétrie. En effet, si apprendre sans réfléchir est inutile, comme on vient de le voir, réfléchir sans apprendre est dangereux. Ce qui est inutile ne répond à aucun besoin, mais ne menace pas l’être de celui qui apprend (songez à tout ce que vous pouvez faire d’inutile en une journée, et qui peut s’avérer parfois bénéfique !). En revanche ce qui est dangereux menace l’être de l’apprenti et son équilibre. Comment le comprendre ?

Si apprendre, c’est se référer à des informations extérieures à soi pour se les approprier, et si réfléchir, c’est être présent à soi, lorsque j’apprends en réfléchissant je suis dans un rapport avec le monde extérieur tout en me cultivant moi-même, en me rendant présent à ce que j’enregistre pour m’efforcer de le comprendre. En revanche, réfléchir sans apprendre, c’est rester enfermé en soi, c’est être déconnecté de la réalité extérieure, c’est se nourrir de soi-même, au risque de s’étioler et de dépérir en vivant sur des réserves qui ne sont pas inépuisables. De plus, une réflexion sans apprentissage pour l’alimenter tourne à vide, elle est sans objet, et celui qui apprend ne se forme pas, ne se développe pas, ne se cultive pas. Il peut alors risquer de « prendre ses désirs pour la réalité » et de s’adonner à un pur verbiage sans fondement, voire à un délire propre à le faire sombrer. Ce qui le guette, en ce sens, c’est la folie, voire la mort spirituelle (au même titre que l’on peut mourir lorsqu’on n’alimente plus son corps).

A travers cette opposition, Confucius illustre, d’une certaine manière, la différence entre savoir et sagesse. Un savoir peut me rester extérieur, faire l’objet d’une simple érudition, qui n’engage pas réellement l’être que je suis. Je ne pense pas, je me contente de réciter (un trait caractéristique de la plupart des fondamentalismes… !). Mais peut-on vraiment savoir, sans savoir qu’on sait ? N’est-ce pas cette conscience du savoir qui caractérise en effet la sagesse, ou, comme Socrate le précisait, cette conscience de ne pas savoir ? Mesurer l’étendue de son ignorance, voilà qui est le commencement de la sagesse. De plus, la sagesse ne comporte-t-elle pas une dimension morale ? D’où une autre citation, de Confucius :

« Ce qu’on sait, savoir qu’on le sait ; ce qu’on ne sait pas, savoir qu’on ne le sait pas : c’est savoir véritablement ».

A quoi fait écho cette maxime bien connue : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais). La conscience nous fait réfléchir sur nous-mêmes : elle seule peut rendre humain le savoir, objectif, qui nous reste extérieur dans la mesure où il progresse indépendamment de nous, d’une certaine manière, c’est-à-dire indépendamment de ses conséquences potentielles sur le devenir de l’humanité. Etre sage, en ce sens, c’est pouvoir rester maître de son savoir, et de la puissance de ce dernier. L’éducation a alors une dimension morale qui contribue à civiliser, c’est –à-dire humaniser l’homme lui-même. Et cela ne va pas sans conscience de soi, c’est-à-dire sans réflexion… !

 

Textes à l'appui :

Sagesse et connaissance de soi :

CRITIAS. J'aurais même presque envie de dire que se connaître soi-même, c'est cela la sagesse, et je suis d'accord avec l'auteur de l'inscription de Delphes. (...) Voilà en quels termes, différents de ceux des hommes, le dieu s'adresse à ceux qui entrent dans son temple si je comprends bien l'intention de l'auteur de l'inscription. A chaque visiteur, il ne dit rien d'autre, en vérité, que : « Sois sage ! » Certes, il s'exprime en termes un peu énigmatiques, en sa qualité de devin. Donc, selon l'inscription et selon moi, « connais-toi toi-même » et « sois sage », c'est la même chose ! (...)

SOCRATE. Dis-moi donc ce que tu penses de la sagesse.

CRITIAS. Je pense que seule entre toutes les sciences, la sagesse est science d'elle-même et des autres sciences.

SOCRATE. Donc elle sera aussi la science de l'ignorance, si elle l'est de la science ?

CRITIAS. Assurément.

SOCRATE. En ce cas, le sage seul se connaîtra lui-même et sera capable de discerner ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ; et de même pour les autres, il aura le pouvoir d'examiner ce que chacun sait et a conscience à juste titre de savoir, mais aussi ce qu'il croit à tort savoir. De cela, aucun autre homme n'est capable. Finalement, l'attitude (sôphronein = être sage) et la vertu (sôphrosunè) de sagesse, de même que la connaissance de soi-même consistent à savoir ce qu'on ne sait pas. Est-ce bien là ta pensée ?

                                                                            Platon  Charmide, 164d-167a

 

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La sagesse comme « science et conscience » :

L’homme ne transcende le monde, ne s’y engage et ne s’en détache que par l’action de la pensée. C’est en pensant le monde qu’il le domine ; c’est en se pensant lui-même qu’il se possède et se conduit. « Par l’espace, dit Pascal, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends ». (Pensées).

Cela revient à dire que la sagesse est essentiellement, de quelque façon, connaissance et savoir.(…) Le sage est celui dont le jugement est éclairé par la raison. (…) La sagesse est Science et Conscience.

Ce n’est pas d’un faux savoir empirique qu’il s’agit ici, mais d’un savoir rationnel. Savoir que (oti) n’est pas encore sagesse, mais savoir pourquoi (dioti). Savoir sans comprendre n’est pas savoir ; ce n’est pas connaître et dominer mais subir. Le vrai savoir est celui qui comprend. La sagesse est la connaissance de ce qui fait comprendre (…) La sagesse est une connaissance de cause. Et la philosophie, intention de sagesse, une recherche de cause.

Il existe en nous un appétit de sagesse, un goût pour ce savoir qui consiste à comprendre. Ce goût-là est une caractéristique de l’homme. C’est pourquoi ce savoir a pour l’homme une saveur (…). De même qu’il y a en notre être animal un appétit de nourriture qui nous fait savourer l’aliment nourrissant, il y a en notre être spirituel un appétit de savoir qui nous fait savourer la sagesse, un besoin de comprendre qui nous fait goûter la connaissance de cause. Comme l’action de se nourrir s’accompagne de plaisir, l’action de comprendre s’accompagne de joie. Le sujet de cette connaissance et de cette joie se nomme l’esprit. Et l’acte en lequel consiste l’esprit se nomme la pensée. La philosophie est l’intention de la pensée vers la sagesse.

                                                    Joseph VIALATOUXL’Intention Philosophique.

 

 

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