« Nous sommes frères par la nature mais étrangers par l’éducation »

Publié le par lenuki

La famille étant une institution, donc d’ordre culturel, en évoquant une fraternité naturelle, cette citation de Confucius peut apparaître comme paradoxale. Cela rejoint d’ailleurs plusieurs préoccupations actuelles qui, au nom d’une conception biologique (naturelle) de la famille remettent en question certaines mutations de celle-ci, concernant la filiation par exemple. De plus, le terme de « frères » peut être compris dans un sens commun (né de mêmes parents), ou dans un sens religieux (fils du même Dieu) signifiant semblable, ou encore dans un sens philosophique, général (« homme qui a avec la personne considérée une communauté d’origine, d’intérêts, d’idées, qui a avec elle un lien affectif, intellectuel » selon le Robert) devenant alors synonyme d’ami, de compagnon, de confrère. Ainsi, selon le sens donné à « frères », la citation peut être interprétée de manière différente. Par exemple, s’il existe entre les hommes une fraternité d’ordre naturel, cela ne renverrait-il pas à une conception particulière de la nature conçue comme Mère de tous les humains, voire de tous les vivants en général, si ce n’est de tout ce qui existe ? Or cette conception de la nature n’est-elle pas elle-même d’ordre culturel ? L’Occident n’a-t-il pas rompu avec une telle conception pour objectiver la nature ?

 

Cf. textes de Descartes :

« Sachez donc premièrement, que par la Nature je n'entends point ici quelque déesse, ou quelque autre sorte e puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble, et sous cette condition que Dieu continue de la conserver en la même façon qu'il l'a créée. Car de cela seul qu'il continue ainsi de la conserver, il suit de nécessité qu'il doit y avoir plusieurs changements en ses parties, lesquels ne pouvant, ce me semble, être proprement attribués à l'action de Dieu (...) je les attribue à la Nature ; et les règles suivant lesquelles se font ces changements, je les nomme les lois de la Nature. »

                                            Descartes          Le monde ou Traité de la lumière, Chap. VII

 

“Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées  sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du  feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité  d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie”.

                                                          Descartes, Discours de la méthode (1637), 6e partie,

Mais revenons à la citation : elle semble opposer « frères » à « étrangers » de même que « nature » à « éducation ». Cela n’évoque-t-il pas la célèbre opposition entre nature et culture, ou entre inné et acquis ? Avec le plus souvent un préjugé favorable accordé à ce qui est naturel par rapport à ce qui est artificiel (nous y reviendrons). Or, le terme de nature est bien loin d’être univoque, et même si nos contemporains semblent privilégier, d’un point de vue alimentaire par exemple, ce qui est naturel (cf. le bio « tendance », aujourd’hui), il paraît difficile de définir ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas (hors l’opposition entre naturel et artificiel). De plus, privilégier ainsi le naturel, n’est-ce pas passer de manière illégitime de ce qui est (jugement de fait) à ce qui devrait être (jugement de valeur) ? Qu’est-ce qui permet d’affirmer que, dans tous les cas, le naturel serait supérieur à l’artificiel ? Une maladie n’est-elle pas naturelle ? Faut-il pour autant rejeter tout médicament comme produit artificiel (même si aujourd’hui les médecines dites « naturelles » se proposent comme alternative  à la médecine fondée sur des connaissances scientifiques) ? Au fond, au nom de quoi serions-nous « frères » ? Qu’est-ce qui peut légitimer cette affirmation, et dans quelle perspective (puisqu’il n’y a pas de conception univoque de la nature) ?

Si « nous sommes frères par la nature », n’est-ce pas, tout d’abord, parce que nous sommes nés de mêmes parents ? Mais cette fraternité de base, qui implique une certaine familiarité, qui ferait de nous des semblables, n’est-elle pas transformée par l’éducation, qui nous rendrait ainsi « étrangers » l’un à l’autre ? En effet, quoi que puissent en dire les parents, recevons-nous vraiment la même éducation ? Celle-ci n’est-elle pas nécessairement modulée en fonction de nos tempéraments différents ? Ainsi, petit à petit, même si nous sommes jumeaux, l’éducation ne tend-elle pas à nous faire parcourir des chemins différents, à rencontrer des personnes différentes, à nous plonger dans de situations dissemblables qui, sans nous rendre à proprement parler « étrangers » (comme si nous appartenions à des cultures très éloignées l’une de l’autre) nous façonnent de manière à nous singulariser, à nous donner un vécu personnel, à nous conférer une identité propre différente de celle de nos « frères » ? Frères par la nature, étrangers par la culture : au fond, à la fois semblables et différents ! Mais comment concevoir mon frère comme un étranger, sauf à avoir été éloignés l’un de l’autre depuis notre plus tendre enfance, de façon à ce qu’aucune reconnaissance mutuelle ne soit possible ? En ce sens, la formule n’est-elle pas étrange ? De plus, n’est-ce pas cette « étrangeté » même qui constituerait la richesse de toute famille, permettant de fructueux échanges ? Au fond, le terme d « étrangers » n’est-il pas trop fort (même s’il peut prendre un sens relatif) ?

On peut aussi interpréter « frères » de manière différente, non plus par la filiation biologique, mais par l’appartenance à une même communauté, qu’elle soit religieuse ou laïque. Ainsi pouvons-nous considérer les autres humains comme semblables, au nom de notre appartenance commune à la même humanité. Mais cette origine commune se diversifie ensuite en des cultures étrangères les unes aux autres, qui de ce fait nous rendraient « étrangers ». D’où des conflits, des guerres, voire le « choc des civilisations » que certains évoquent de manière discutable, qui séparent les uns des autres en amis/ennemis, ces derniers ne pouvant plus être considérés comme des « frères » (malgré l’expression de « frères ennemis » qui semble fort ambiguë, puisque de sens différent selon qu’on insiste sur frères ou sur ennemis !). Ainsi pouvons-nous être frères au sein d’une même culture, tout en étant étrangers pour ceux qui appartiennent à une culture différente. Ce qui nous unit nous sépare en même temps, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes… !

En effet, si les cultures nous séparent, voire peuvent entraîner des conflits, elles ne conduisent pas nécessairement à la négation de la fraternité d’origine, puisque nous appartenons tous à une culture et sommes tous des êtres culturels !

Cf. texte de Pascal :

«  Les pères craignent que l’amour naturel des enfants pour eux ne s’efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée?

La coutume est une seconde nature, qui détruit la première.

Mais qu’est-ce que nature? Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ?

J’ai grand peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume comme la coutume est une seconde nature.»

                                         Pascal Pensées p. 806 Le Livre de Poche  (coll. La Pochotèque)

Cf. aussi ce texte de Merleau-Ponty :

« Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler “table” une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain, sont en réalité des institutions.

Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait “naturels” et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique, et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme. »

                                                     Merleau Ponty  Phénoménologie de la perception

 

Deux textes qui mettent en évidence que l’homme est à la fois un être naturel et un être culturel, voire que sa « nature » consiste à être un être culturel… !

Etant tous des êtes culturels, ne serions-nous pas semblables en cela ? Et si nos cultures nous opposent, ne peuvent-elles pas aussi, par les institutions qu’elles mettent en place, nous permettre de nous rejoindre ? Toute différence conduit-elle nécessairement au conflit ? Ne peut-elle pas être surmontée par une volonté de compréhension mutuelle ? Et pourrions-nous nous comprendre si rien ne nous liait les uns aux autres ? Mon ami ne m’était-il pas étranger avant que des rencontres répétées nous permettent de nous reconnaître et de nous comprendre, parfois même sans mot dire ? Nous n’étions pas « frères » au départ, mais nous le sommes devenus, au point que Montaigne ait pu écrire, pour expliquer sa relation d’amitié avec La Boétie :

« Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »

                                                           Montaigne les Essais  Livre I chap. XXVIII De l’amitié

 

Alors,  la citation ne s’inverse-t-elle pas, d’une certaine manière : « étrangers par nature, frères par éducation » ? Ce qui constitue la richesse de cette citation de Confucius, ne serait-ce pas les multiples interprétations auxquelles elle peut donner lieu ? Et cette inversion ne justifie-t-elle pas les thèses de Pascal et de Merleau-Ponty, dans les textes cités ci-dessus ?

 

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C
Merci très beaucoup pour cet article. Continuez.
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