l'art de la conversation selon Montaigne

Publié le par lenuki

 En guise d'introduction au commentaire de la dernière citation de Confucius:

 

"Sans principes communs, ce n'est pas la peine de discuter"

quoi de mieux que de proposer à votre réflexion des extraits d'un très beau texte de Montaigne, tiré des Essais, Livre III, chapitre 8, intitulé :"L'art de conférer" ?

Pour ceux qui ne seraient pas sensibles à la musicalité et au rythme du texte de Montaigne en ancien français (pas trop éloigné du nôtre cependant), je propose à la suite la "traduction" en français moderne établie par Guy de Pernon:

Texte original de Montaigne:

Art de conférer 

Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c'est à mon gré la conference. J'en trouve l'usage plus doux, que d'aucune autre action de nostre vie. Et c'est la raison pourquoy, si j'estois à ceste heure forcé de choisir, je consentirois plustost, ce crois-je, de perdre la veuë, que l'ouyr ou le parler. (…)  L'estude des livres, c'est un mouvement languissant et foible qui n'eschauffe point : la où la conference, apprend et exerce en un coup. Si je confere avec une ame forte, et un roide jousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre : ses imaginations eslancent les miennes. La jalousie, la gloire, la contention, me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l'unisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference.

(…) J'ayme à contester, et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes, et pour moy : Car de servir de spectacle aux grands, et faire à l'envy parade de son esprit, et de son caquet, je trouve que c'est un mestier tres-messeant à un homme d'honneur. (…)

J'entre en conference et en dispute, avec grande liberté et facilité : d'autant que l'opinion trouve en moy le terrein mal propre à y penetrer, et y pousser de hautes racines : Nulles propositions m'estonnent, nulle creance me blesse, quelque contrarieté qu'elle aye à la mienne. Il n'est si frivole et si extravagante fantasie, qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous autres, qui privons nostre jugement du droict de faire des arrests, regardons mollement les opinions diverses : et si nous n'y prestons le jugement, nous y prestons aysement l'oreille. Où l'un plat est vuide du tout en la balance, je laisse vaciller l'autre, sous les songes d'une vieille. Et me semble estre excusable, si j'accepte plustost le nombre impair : le Jeudy au prix du Vendredy : si je m'aime mieux douziesme ou quatorziesme, que treziesme à table : si je vois plus volontiers un liévre costoyant, que traversant mon chemin, quand je voyage : et donne plustost le pied gauche, que le droict, à chausser. Toutes telles revasseries, qui sont en credit autour de nous, meritent aumoins qu'on les escoute. Pour moy, elles emportent seulement l'inanité, mais elles l'emportent. Encores sont en poids, les opinions vulgaires et casuelles, autre chose, que rien, en nature. Et qui ne s'y laisse aller jusques là, tombe à l'avanture au vice de l'opiniastreté, pour eviter celuy de la superstition.

Les contradictions donc des jugemens, ne m'offencent, n'y m'alterent : elles m'esveillent seulement et m'exercent. Nous fuyons la correction, il s'y faudroit presenter et produire notamment quand elle vient par forme de conference, non de regence. A chasque opposition, on ne regarde pas si elle est juste ; mais, à tort, ou à droit, comment on s'en deffera : Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirois estre rudement heurté par mes amis, Tu és un sot, tu resves : J'ayme entre les galans hommes, qu'on s'exprime courageusement : que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l'ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. J'ayme une societé, et familiarité forte, et virile : Une amitié, qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce : comme l'amour, és morsures et esgratigneures sanglantes.

 

Elle n'est pas assez vigoureuse et genereuse, si elle n'est querelleuse : Si elle est civilisee et artiste : Si elle craint le heurt, et a ses allures contreintes.

Neque enim disputari sine reprehensione potest.

Quand on me contrarie, on esveille mon attention, non pas ma cholere : je m'avance vers celuy qui me contredit, qui m'instruit. La cause de la verité, devroit estre la cause commune à l'un et à l'autre : Que respondra-il ? la passion du courroux luy a desja frappé le jugement : le trouble s'en est saisi, avant la raison. Il seroit utile, qu'on passast par gageure, la decision de nos disputes : qu'il y eust une marque materielle de nos pertes : affin que nous en tinssions estat, et que mon valet me peust dire : Il vous cousta l'annee passee cent escus, à vingt fois, d'avoir esté ignorant et opiniastre.

Je festoye et caresse la verité en quelque main que je la trouve, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que je la vois approcher. Et pourveu qu'on n'y procede d'une troigne trop imperieusement magistrale, je prens plaisir à estre reprins. Et m'accommode aux accusateurs, souvent plus, par raison de civilité, que par raison d'amendement : aymant à gratifier et à nourrir la liberté de m'advertir, par la facilité de ceder. Toutesfois il est malaisé d'y attirer les hommes de mon temps. Ils n'ont pas le courage de corriger, par ce qu'ils n'ont pas le courage de souffrir à l'estre : Et parlent tousjours avec dissimulation, en presence les uns des autres. Je prens si grand plaisir d'estre jugé et cogneu, qu'il m'est comme indifferent, en quelle des deux formes je le soys. Mon imagination se contredit elle mesme si souvent, et condamne, que ce m'est tout un, qu'un autre le face : veu principalement que je ne donne à sa reprehension, que l'authorité que je veux. Mais je romps paille avec celuy, qui se tient si haut à la main : comme j'en cognoy quelqu'un, qui plaint son advertissement, s'il n'en est creu : et prend à injure, si on estrive à le suivre. Ce que Socrates recueilloit tousjours riant, les contradictions, qu'on opposoit à son discours, on pourroit dire, que sa force en estoit cause : et que l'avantage ayant à tomber certainement de son costé, il les acceptoit, comme matiere de nouvelle victoire. Toutesfois nous voyons au rebours, qu'il n'est rien, qui nous y rende le sentiment si delicat, que l'opinion de la préeminence, et desdaing de l'adversaire. Et que par raison, c'est au foible plustost, d'accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rabillent. Je cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C'est un plaisir fade et nuisible, d'avoir affaire à gens qui nous admirent et facent place. Anthistenes commanda à ses enfans, de ne sçavoir jamais gré ny grace, à homme qui les louast. Je me sens bien plus fier, de la victoire que je gaigne sur moy, quand en l'ardeur mesme du combat, je me faits plier soubs la force de la raison de mon adversaire : que je ne me sens gré, de la victoire que je gaigne sur luy, par sa foiblesse.

En fin, je reçois et advoue toute sorte d'atteinctes qui sont de droict fil, pour foibles qu'elles soient : mais je suis par trop impatient, de celles qui se donnent sans forme. Il me chaut peu de la matiere, et me sont les opinions unes, et la victoire du subject à peu pres indiffente. Tout un jour je contesteray paisiblement, si la conduicte du debat se suit avec ordre. Ce n'est pas tant la force et la subtilité, que je demande, comme l'ordre. L'ordre qui se voit tous les jours, aux altercations des bergers et des enfants de boutique : jamais entre nous. S'ils se detraquent, c'est en incivilité : si faisons nous bien. Mais leur tumulte et impatience, ne les devoye pas de leur theme. Leur propos suit son cours. S'ils previennent l'un l'autre, s'ils ne s'attendent pas, aumoins ils s'entendent. On respond tousjours trop bien pour moy, si on respond à ce que je dits. Mais quand la dispute est trouble et des-reglee, je quitte la chose, et m'attache à la forme, avec despit et indiscretion : et me jette à une façon de debattre, testue, malicieuse, et imperieuse, dequoy j'ay à rougir apres.

Il est impossible de traitter de bonne foy avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d'un maistre si impetueux : mais aussi ma conscience.

Noz disputes devoient estre defendues et punies, comme d'autres crimes verbaux. Quel vice n'esveillent elles et n'amoncellent, tousjours regies et commandees par la cholere ? Nous entrons en inimitié, premierement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire : et chascun contredisant et estant contredict, il en advient que le fruit du disputer, c'est perdre et aneantir la verité. Ainsi Platon en sa Republique, prohibe cet exercice aux esprits ineptes et mal nays.

                                                Montaigne  Essais   Livre III  chapitre 8

L’art de la conversation selon Montaigne (adaptation en français moderne de Guy de Pernon)

« L’exercice le plus fructueux et le plus naturel pour notre esprit, c’est pour moi la conversation. Je trouve cette activité plus douce que n’importe quelle autre en notre vie. Et c’est la raison pour laquelle, si j’étais maintenant obligé de choisir, je crois bien que je consentirais plutôt à perdre la vue que l’ouïe ou la parole. (…) Etudier les livres est une activité tranquille, calme, qui n’excite pas ; la conversation apprend et exerce en même temps. Si je m’entretiens avec un esprit de valeur et redoutable polémiste, il me presse sur les flancs et m’aiguillonne à droite et à gauche : ses idées stimulent les miennes. La jalousie, l’attrait de la gloire, la compétition me poussent et me font dépasser. Etre du même avis, c’est quelque chose de tout à fait ennuyeux dans une conversation. (…)

(…) J’aime contester, discuter, mais avec peu de gens, et pour mon usage personnel : servir de spectacle pour les grands de ce monde, et faire à toute force parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c’est là un comportement peu recommandable pour un homme d’honneur. (…)

Je lie facilement conversation, et je me lance dans les discussions très librement, du fait que les opinions ne trouvent guère chez moi un terrain où elles puissent pénétrer et s’enraciner profondément. Aucune affirmation ne m’impressionne, aucune croyance ne me blesse, aussi contraire soit-elle à la mienne. Il n’est aucune idée, aussi  légère et extravagante qu’elle puisse être, qui ne m’apparaisse bien comme le fruit de l’esprit humain. Nous autres qui nous refusons à prononcer des condamnations, nous sommes peu concernés par la diversité des opinions ; et si nous ne portons pas de jugement, nous prêtons facilement l’oreille. (…)

Ainsi les contradictions dans les jugements que l’on porte ne m’étonnent pas, elles ne me gênent pas. Elles éveillent seulement mon attention, et me donnent à penser. Nous n’aimons guère la critique, et il faudrait au contraire la rechercher et s’y soumettre, quand elle se présente sous la forme de discussion et non de discours magistral. Quand on rencontre une opposition, on ne se demande même pas si elle est fondée, mais comment s’en débarrasser, à tort ou à raison. Au lieu de lui tendre la main, nous lui sortons les griffes. Je peux supporter d’être rudoyé par mes amis : « Tu es un sot, tu rêves !... », car j’aime qu’on s’exprime à cœur ouvert entre gens bien élevés, et que les mots rejoignent la pensée. Il faut fortifier notre ouïe et l’endurcir contre la suavité des discours de convention. J’aime la compagnie et la familiarité, quand elles sont fortes et viriles, une amitié qui se plaît dans la rudesse et la force de la relation qu’elle établit, comme l’amour dans les morsures et les sanglantes égratignures qu’il inflige.

 

La conversation n’est ni assez vive ni de bon aloi si elle ne tourne pas à la querelle, si elle est policée et artificielle, si elle craint l’affrontement, si elle est guindée.

« Neque enim disputari sine reprehensione potest » ou, traduit :

« Car il n’est de discussion sans vive contradiction. »  Cicéron  De Finibus, i, 8

Quand on me contrarie, on éveille mon attention, et non pas ma colère : je vais au-devant de celui qui me contredit, qui m’instruit. Nous devrions avoir en commun tous les deux le souci de la vérité. Mais que va-t-il répondre ? Sous l’effet de la colère, son jugement est déjà obscurci, le trouble s’en est emparé avant la raison. Il serait intéressant de parier sur l’issue de nos discussions, et qu’il demeure une trace matérielle de nos pertes, afin d’en tenir le compte et que mon valet puisse me dire : « L’an passé, il vous en coûta cent écus, à vingt reprises, pour avoir été ignorant et entêté.»

Je fais fête à la vérité, et je la chéris, en quelque main que je la trouve, et je me rends allégrement à elle, je lui tends mes armes de vaincu, du plus loin que je la vois s’approcher. Et pourvu qu’on n’y procède pas à la façon trop impérieuse d’un maître d’école, je prends plaisir à être repris. Et je m’arrange avec ceux qui m’accusent, plus souvent par politesse que par volonté de m’amender : c’est que j’aime encourager la liberté de ceux qui me critiquent par ma facilité à leur céder. Il est toutefois malaisé de convaincre les gens de mon temps de se comporter ainsi : ils n’ont pas le courage de critiquer les autres parce qu’ils ne peuvent supporter de l’être eux-mêmes, et ils parlent toujours de façon détournée en présence les uns des autres.

Je prends tellement de plaisir à être jugé et connu qu’il m’est assez indifférent que ce soit l’un ou l’autre. Ma pensée se contredit et se condamne elle-même si souvent que c’est pour moi la même chose quand un autre le fait – d’autant plus que ses critiques n’ont pour moi d’autre importance que celle que je leur accorde. Mais je me brouille avec celui qui se comporte avec arrogance, comme quelqu’un que je connais qui regrette d’avoir donné son avis si on ne le suit pas, et se considère même comme offensé si l’on a tardé à le suivre. On pourrait dire que si Socrate accueillait toujours en riant les objections que l’on opposait à ses discours, c’est qu’il y avait une telle force en lui qu’il devait forcément l’emporter, et qu’il les recevait comme les éléments d’un nouveau triomphe. Et à l’inverse, nous voyons bien qu’il n’est rien qui nous rende aussi vulnérables à la contradiction que l’idée que nous avons de notre supériorité vis-à-vis de l’adversaire et le mépris que nous avons pour lui : il nous semble normal que ce soit plutôt au faible d’accepter de bon gré les critiques qui vont le réformer et le corriger. Et à la vérité, je recherche plutôt la société de ceux qui me secouent que de ceux qui me craignent, car c’est un plaisir fade et nuisible que d’avoir affaire à des gens qui nous admirent et nous cèdent la place. Antisthène ordonna à ses enfants de ne jamais savoir gré ni rendre grâce à celui qui leur adressait des louanges. Quand, dans l’ardeur du combat, je me plie aux raisonnements de mon adversaire, je me sens bien plus fier de triompher ainsi de moi-même que lorsque je remporte sur lui la victoire à cause de sa faiblesse.

Je dois dire encore que j’accepte et approuve toutes les attaques directes aussi médiocres soient-elles, mais que je suis très atteint par celles qui me sont portées en dehors des règles de bonne conduite. Peu m’importe de quoi il s’agit, toutes les opinions sont pour moi équivalentes, et la victoire de telle ou telle m’est à peu près indifférente. Je puis débattre un jour entier, paisiblement, si le débat est conduit en bon ordre. Car ce n’est pas tant la force et la subtilité que je demande, mais l’ordre : celui qui se voit tous les jours dans les altercations entre les bergers et entre garçons de boutique, et jamais entre nous. S’ils s’écartent du droit chemin, c’est en matière d’incivilité : nous le faisons bien, nous aussi ! Mais leur agitation et leur impatience ne les écartent pas de leur sujet : leur propos suit son cours. S’ils parlent avant leur tour, s’ils se coupent la parole, du moins se comprennent-ils. Pour moi, on répond toujours fort bien si on répond à ce que je dis. Mais quand la discussion est confuse, désordonnée, je me désintéresse de la question, je m’attache à la forme avec irritation et brutalité, je me jette dans une façon de débattre entêtée, malveillante et autoritaire, dont je rougis ensuite.

Il est impossible de discuter de bonne foi avec un sot. Ce n’est pas seulement mon jugement qui se corrompt du fait d’un maître si impétueux : ma conscience elle aussi.

Il faudrait interdire et punir nos disputes comme d’autres « crimes verbaux ». Quels vices n’éveillent-elles pas, n’entassent-elles pas, du fait qu’elles sont toujours suscitées et conduites par la colère ! nous nous dressons d’abord contre les idées, puis contre les hommes. Nous n’apprenons à discuter que pour contredire ; chacun contredisant et étant à son tour contredit, tout cela fait que la discussion n’a pour résultat que de ruiner et anéantir la vérité. C’est pour cela que Platon, dans sa « République », interdit cet exercice aux esprits obtus et demeurés. »

                                      Montaigne Essais Livre III chapitre 8  Sur l’art de la conversation

 

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