Quel est le véritable objet du désir?

Publié le par lenuki

 

Lorsqu’une question est posée, il convient de tenir compte de tous les termes de celle-ci. Or, un de ces termes importants est : « véritable ». En effet, on ne demande pas : « Quel est l’objet du désir ? », mais en quoi consiste son objet « véritable » ? Ce qui laisse supposer que certains objets de ce dernier peuvent être faux, mensongers ou illusoires. De plus, si le désir est inconscient, comment connaître son objet véritable ? Celui-ci ne serait-il pas caché ? Tout l’enjeu de la question ne serait-il pas, alors, de permettre de faire émerger ce véritable objet ? Mais auparavant, il convient de s’interroger sur les présupposés de la question.

 

Présupposés de la question

  1. Tout désir est désir de, c’est-à-dire que tout désir a un objet.

Cf. Platon dans Le Banquet :

« Je trouve, mon cher Agathon, que tu es fort bien entré en matière en disant qu’il faut montrer d'abord quelle est la nature de l'Amour, et ensuite quels sont ses effets. J’aime tout à fait ce début. Voyons donc, après tout ce que tu as dit de beau et de magnifique sur la nature de l'Amour, dis-moi encore : l'Amour est-il l'amour de quelque chose, ou de rien ? Et je ne te demande pas s’il est fils d'un père ou d'une mère, car la question serait ridicule. Mais si, par exemple, à propos d’un père, je te demandais s’il est ou non père de quelqu’un, ta réponse, pour être juste, devrait être qu’il est père d'un fils ou d’une fille : n'en conviens-tu pas ? - Oui, sans doute, dit Agathon. - Et il en serait de même d’une mère ? - Agathon en convint encore. - Souffre donc, ajouta Socrate, que je te fasse encore quelques questions pour te mieux découvrir ma pensée : Un frère, par cette qualité même, est-il frère de quelqu’un ou ne l'est-il pas ? - Il l'est de quelqu’un, répondit Agathon. - D'un frère ou d’une soeur. - Il en convint. - Tâche donc, reprit Socrate, de nous montrer si l'Amour n'est l'amour de rien, ou s’il l'est de quelque chose. - De quelque chose, assurément. - Retiens bien ce que tu avances là, et souviens-toi de quoi l'Amour est amour ; mais, avant d'aller plus loin, dis-moi si l'Amour désire la chose dont il est amour. - Oui, certes. - Mais, reprit Socrate, est-il possesseur de la chose qu’il désire et qu’il aime, ou bien ne la possède-t-il pas ? - Vraisemblablement, reprit Agathon, il ne la possède pas. - Vraisemblablement ? Vois plutôt s’il ne faut pas nécessairement que celui qui désire manque de la chose qu’il désire, ou bien qu’il ne la désire pas s’il n'en manque pas. Quant à moi, Agathon, il est étonnant combien je trouve cette conséquence-là nécessaire. Et toi ? - Moi de même. - Fort bien ; ainsi celui qui est grand désirerait-il être grand, et celui qui est fort être fort ? - Cela est impossible, d'après ce dont nous sommes convenus. - Car on ne saurait manquer de ce qu'on possède. - Tu as raison. - Si celui qui est fort, reprit Socrate, désirait être fort ; celui qui est agile, agile ; celui qui est bien portant, bien portant ;... peut-être quelqu’un pourrait-il s’imaginer, dans ce cas et d’autres semblables, que ceux qui sont forts, agiles et bien portants, et qui possèdent ces avantages, désirent encore ce qu’ils possèdent. C’est pour que nous ne tombions pas dans une pareille illusion que j’insiste là-dessus. Si tu veux y réfléchir, Agathon, tu verras que ce que ces gens possèdent, ils le possèdent nécessairement, bon gré mal gré ; comment donc le désireraient-ils ? Et si quelqu’un me disait : Riche et bien portant, je désire la richesse et la santé ; par conséquent je désire ce que je possède, nous pourrions lui répondre : Tu possèdes la richesse, la santé et la force ; et c'est pour l'avenir que tu désires les posséder, puisque tu les possèdes présentement, que tu le veuilles ou ne le veuilles pas. Vois donc si, lorsque tu dis : Je désire une chose que j’ai présentement, cela ne signifie pas : Je désire posséder encore à l'avenir ce que j'ai en ce moment ? N’en conviendrait-il pas ? - Il en conviendrait, répondit Agathon. Eh bien, poursuivit Socrate, n'est-ce pas aimer ce qu’on n'est pas sûr de posséder, ce qu’on ne possède pas encore, que de désirer conserver pour l'avenir ce qu'on possède présentement ? - Sans contredit. - Ainsi, dans ce cas comme dans tout autre, quiconque désire, désire ce qu’il n'est pas sûr de posséder, ce qui n'est pas présent, ce qu’il ne possède pas, ce qu’il n'a pas, ce dont il manque. Voilà ce que c'est que désirer et aimer. - Assurément. - Repassons, ajouta Socrate, tout ce que nous venons de dire. Premièrement l'Amour est amour de quelque chose, en second lieu d’une chose qui lui manque. »

Platon Le Banquet 199c – 200e

2. Mais les déceptions que nous pouvons éprouver suite à des désirs qui ne sont pas tout à fait comblés montrent qu’il y a objet et objet. L’insatisfaction proviendrait du fait que certains objets sont :

a)Faux. Par exemple, si le désir est inconscient, on peut très bien se tromper quant à la qualité de l’objet sur lequel il porte (ce peut être un ersatz, un prétexte ou un substitut incapable de nous satisfaire vraiment. Lacan, en ce sens, ne distingue-t-il pas la demande (« Maman, achète-moi un bonbon ») et le désir (« Maman, aime-moi ») ?

b) Mensongers. Cf. les objets que nous présente la publicité

c) Illusoires. Le désir imagine son objet, et le pare ainsi de toutes les vertus, qui ne correspondent à aucune réalité (cf. Stendhal : « la cristallisation »)

3.  Derrière ces objets (faux, illusoires, mensongers) se cache alors un objet qui serait capable de satisfaire pleinement le désir, et qu’on pourrait nommer son objet propre ou véritable.

Cf. Platon : le désir d’éternité ou Sartre : le « désir d’être Dieu » qui caractériseraient l’homme.e) Mais alors notre désir serait déterminé par cet objet (qui lui serait prédéterminé).

Cf. Hegel : le désir comme désir du désir de l’autre

4. Ne peut-on pas dire aussi que c’est le désir qui détermine son objet (cf. Spinoza, le désir comme essence de l’homme)? En ce sens, l’objet du désir, ne serait-ce pas le désir lui-même qui, ainsi, jamais ne s’éteindrait mais, au contraire, manifesterait toute sa puissance? 

Problématisation de la question

Chacun a pu faire l‘expérience suivante : avoir fortement désiré un objet, se l’être activement représenté ou imaginé comme source de plaisir, et avoir éprouvé, au moment de son acquisition ou de sa possession, un plaisir laissant place assez vite, l’habitude aidant, à la déception ou à la frustration. Or une telle expérience n’est-elle pas susceptible de concerner tous les objets sur lesquels porte le désir, au point qu’on peut légitimement se poser la question suivante : si aucun objet ne peut combler notre désir, cela ne signifie-t-il pas que nous n’avons pas encore découvert un objet capable de le satisfaire pleinement ? Au fond, quel est, alors, le véritable objet du désir ? Tout d’abord, on peut remarquer que ce qui caractérise le désir, c’est sa multiplicité, variable en fonction de la diversité des objets sur lesquels il porte. Existerait-il, alors, un ou des désirs ? Mais le désir n’aurait-il pas, malgré tout, un objet en particulier qui lui serait assigné, et que l’homme chercherait vainement au travers de multiples objets ? En effet, derrière les divers objets occasionnant des désirs sans fin, n’y aurait-il pas un objet qui serait fondamentalement inscrit en l’homme et qu’il poursuivrait, sans le savoir, au travers d’une infinité d’objets ? L’homme ne vivrait-il pas ou n’agirait-il pas en fonction d’un tel désir ? Or, à en croire René Girard, la relation désir/objet exigerait un troisième terme comme médiateur, le désir de l’autre (homme)! En ce sens, notre désir ne porterait-il pas, alors, sur le désir de l’autre (cf. Hegel) ? Ce qui serait essentiel, en ce cas, ne serait-ce pas les sujets désirants eux-mêmes, davantage que les objets sur lesquels se portent leurs désirs ? En dernier ressort, l’objet du désir ne serait-il pas le désir lui-même, comme puissance d’être ou d’exister ?

 

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