L'opinion peut-elle être le guide du pouvoir politique?

Publié le par lenuki

 

Quelques premières réflexions

L’opinion publique est-elle identique ou diffère-t-elle de ce que Rousseau nomme la « Volonté générale », qui est censée s’exprimer à travers l’exercice du pouvoir politique ? Gouverner, est-ce satisfaire l’opinion publique ? Faut-il, considérer la satisfaction de l’opinion publique comme la finalité du pouvoir politique ?

Qu’est-ce que l’opinion publique ? Est-elle ce que reflètent les sondages ? N’est-ce pas un instantané pris sur l’état de la pensée collective à un moment donné du temps, le moment où l’on effectue le sondage d’opinion ? Ce qui fait sens, est-ce le sondage ou son interprétation ? De plus, l’opinion publique n’est-elle pas fluctuante ? Comment fonder le gouvernement de l’Etat sur elle, sans risquer l’irrationalité ou l’incohérence de l’action publique ? Enfin (cf. propagande) l’Etat ne cherche-t-il pas à manipuler et à contrôler l’opinion publique (cf. aussi le rôle de la « com » aujourd’hui et de ce que l’on nomme les « spins doctors », ou conseillers en communication, dits « doreurs d’image » au Canada… !) ?

Or une démocratie n’est-elle pas le contexte idéal pour déployer des techniques de manipulation de l’opinion, techniques empruntées au marketing et recyclées en politique (donc pas seulement en régime totalitaire… !) ?

Ne faudrait-il pas substituer le terme de « volonté du peuple » à celui d’opinion publique ? Peut-on, en démocratie, gouverner en méprisant l’opinion publique ? Ne serait-ce pas, en effet, entrer en contradiction avec le régime que le peuple s’est choisi pour gouverner ?

L’exercice réel du pouvoir politique oscille entre deux pôles extrêmes, l’autoritarisme d’une part qui impose par la force une volonté politique  à un peuple et le consensus mou qui renonce à la volonté politique, pour donner satisfaction à toutes les demandes.

Il faut donc accepter un fait : gouverner, c’est toujours mécontenter. Un gouvernement intelligent ne doit-il pas savoir écouter les demandes qui lui sont adressées, tout en gardant le cap vers ce qui constitue le bien commun ?

Deux notions peuvent donc se chevaucher :

+ La volonté générale qui, dans un régime représentatif, porte au pouvoir des élus pour gouverner. Ainsi le pouvoir est-il légal. Mais est-il légitime pour autant et dans quelle mesure ? Mais la volonté générale n’est pas la somme des intérêts individuels (nécessairement conflictuels, voire irréconciliables), mais une volonté raisonnable à la recherche du bien commun.

+ La volonté du peuple, émanant de la conscience collective, qui peut ou non se reconnaître à travers l’action d’un gouvernement. Un peuple ne perd pas sa volonté une fois qu’il a élu ses représentants. Il reste toujours souverain.

« Il s'ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique: mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours: jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce qui est mal. »

                                                                                 Rousseau Contrat Social Livre II chap. 3

Esquisse de problématisation

On a déjà vu des peuples renverser un pouvoir politique (révolution) et manifester à travers cela ce que l’on pourrait appeler une opinion publique. Mais quelle légitimité peut avoir une opinion, même si elle n’est pas individuelle, mais publique ? Peut-on fonder le pouvoir politique sur elle ? De plus, de multiples opinions divergentes, voire contradictoires, ne traversent-elles pas l’opinion publique ? Comment fonder alors un « vivre-ensemble » sur elle, qui soit orienté vers le bien commun ou l’intérêt général ? Au fond, quelles opinions ou plutôt quel type d’opinion peut orienter le pouvoir politique ? Comment concilier, à la fois, l’opinion dominante et les aspirations légitimes de tout le peuple (et donc celles aussi des minorités) ? Enfin, fonder le pouvoir politique sur l’opinion, n’est-ce pas ce que l’on nomme démagogie ? Gouverner avec l’opinion, serait-ce se conformer à elle ? La démocratie, en ce sens, ne doit-elle pas éviter deux écueils, d’une part le populisme, d’autre part la dictature d’un seul (sauveur charismatique) ?

 

Plan possible

  1. L’opinion, pour constituer une référence, ne doit pas être particulière et subjective, mais tendre à la majorité, voire à l’universalité

En réalité, l’opinion, pour être un guide « juste » doit s’efforcer de représenter au final la volonté de tous, la volonté dite générale. Le modèle philosophique proposé par Rousseau dans son contrat social met en lumière l’importance d’exprimer dans les actions politiques la volonté générale du peuple. Pour cela, Rousseau imagine une société idéale où les individus discuteraient, débattraient des questions politiques avec le souci de faire taire ses intérêts personnels au profit de l’intérêt général afin d’aboutir à la volonté générale. Dit autrement, à une opinion générale sur un sujet qui satisferait le plus grand nombre. On retrouve ici l’idée d’universaliser en quelque sorte l’opinion pour qu’elle gagne en légitimité.     Le problème c’est que le modèle de Rousseau est utopique. Lui-même le reconnaît, car il sait que les contraintes qu’impose un tel modèle sont trop lourdes à supporter pour qu’il se concrétise. Par exemple, Rousseau fait allusion à une société où chaque individu pourrait s’adonner pleinement aux questions politiques. Or, aujourd’hui, l’esclavage étant proscrit, il nous faut avant tout travailler avant de nous intéresser aux questions politiques, au cas où elles nous intéresseraient.

  1. Il faut donner les moyens à l’opinion de s’orienter vers l’intérêt général

L’espace public est (selon Habermas) constitué par la confrontation des idées sur les questions politiques. Or cette confrontation peut donner lieu à des conflits, qui s’expliquent par le caractère subjectif de l’opinion. Mais, pour la démocratie, le doute n’est-il pas facteur de progression ? Ce qui ne doit pas empêcher la recherche d’un consensus, forme « dérivée » de la volonté générale au sens où l’entend Rousseau. En effet, de la confrontation peut naître une opinion sur laquelle tout un chacun (ou presque) peut s’accorder et à laquelle le pouvoir politique pourrait se référer dans les décisions qu’il prend. Mais un tel consensus est-il réalisable concernant toutes les questions politiques ? L’urgence de l’action peut-elle, de plus, s’accommoder de la lenteur que requiert la construction réfléchie d’un tel consensus ?

  1. Limites de la consultation de l’opinion

Aujourd’hui, la tendance est à l’hyperréactivité de l’opinion (médias, réseaux sociaux), suite à certains événements qui posent problème, voire sont tragiques. Or, si l’on consultait l’opinion à ce moment-là (par référendum, par exemple) ne serait-ce pas risquer des réponses de l’opinion encore marquées sensiblement par ces événements (d’où un surcroît de subjectivité et d’affectivité pouvant nuire à l’objectivité et à la lucidité nécessaires à de bonnes décisions) ? N’en va-t-il pas de même en ce qui concerne les sondages ?

Conclusion

Que l’opinion puisse servir de référence, c’est requis par le régime démocratique. Mais cela veut-il dire pour autant qu’elle puisse servir de « guide » à l’action politique ? Celle-ci ne doit-elle pas, parfois, être fondée sur des décisions courageuses allant à l’encontre des demandes de l’opinion ? Pouvoir politique : serviteur ou servile ?

Textes à l’appui

 La démocratie et le rôle du citoyen tel que le définit Alain :

« Je connais un certain nombre de bons esprits qui essaient de définir la Démocratie. J’y ai travaillé souvent, et sans arriver à dire autre chose que des pauvretés, qui, bien plus, ne résistent pas à une sévère critique. Par exemple celui qui définirait la démocratie par l’égalité des droits et des charges la définirait assez mal ; car je conçois une monarchie qui assurerait cette égalité entre les citoyens ; on peut même imaginer une tyrannie fort rigoureuse, qui maintiendrait l’égalité des droits et des charges pour tous, les charges étant très lourdes pour tous, et les droits fort restreints. Si la liberté de penser, par exemple, n’existait pour personne, ce serait encore une espèce d’égalité. Il faudrait donc dire que la Démocratie serait l’Anarchie. Or je ne crois pas que la Démocratie soit concevable sans lois, sans gouvernement, c’est-à-dire sans quelque limite à la liberté de chacun ; un tel système, sans gouvernement, ne conviendrait qu’à des sages. Et qui est-ce qui est sage?

Même le suffrage universel ne définit point la Démocratie.. Quand le pape, infaillible et irresponsable, serait élu au suffrage universel, l’Église ne serait pas démocratique par cela seul. Un tyran peut être élu au suffrage universel, et n’être pas moins tyran pour cela. Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants.

Ces remarques m’ont conduit à penser que la Démocratie n’existe point par elle-même. Et je crois bien que dans toute constitution il y a de la monarchie, de l’oligarchie, de la démocratie, mais plus ou moins équilibrées.

L’exécutif est monarchique nécessairement. Il faut toujours, dans l’action, qu’un homme dirige ; car l’action ne peut se régler d’avance; l’action c’est comme une bataille ; chaque détour du chemin veut une décision.

Le législatif, qui comprend sans doute l’administratif, est oligarchique nécessairement ; car, pour régler quelque organisation, il faut des savants, juristes ou ingénieurs, qui travaillent par petits groupes dans leur spécialité. Plus la société sera compliquée, et plus cette nécessité se fera sentir. Par exemple, pour contrôler les assurances et les mutualités, il faut savoir ; pour établir des impôts équitables, il faut savoir ; pour légiférer sur les contagions, il faut savoir.

Où est donc la Démocratie, sinon dans ce troisième pouvoir que la Science Politique n’a point défini, et que j’appelle le Contrôleur ? Ce n’est autre chose que le pouvoir, continuellement efficace, de déposer les Rois et les Spécialistes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires selon l’intérêt du plus grand nombre. Ce pouvoir s’est longtemps exercé par révolutions et barricades. Aujourd’hui, c’est par l’Interpellation qu’il s’exerce. La Démocratie serait, à ce compte, un effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir. Et, comme il y a, dans un individu sain, nutrition, élimination, reproduction, dans un juste équilibre, ainsi il y aurait dans une société saine : Monarchie, Oligarchie, Démocratie, dans un juste équilibre. »

                                                                                                       Alain, 12 juillet 1910.

La volonté générale

" Chaque individu peut comme homme avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu'il a comme citoyen. Son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l'intérêt commun ; son existence absolue et naturellement indépendante peut lui faire envisager ce qu'il doit à la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que le payement n'en est onéreux pour lui, et regardant la personne morale qui constitue l'Etat comme un être de raison parce que ce n'est pas un homme, il jouira des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet ; injustice dont le progrès causerait la ruine du corps politique.
Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre ; car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie, le garantit de toute dépendance personnelle ; condition qui fait l'artifice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels sans cela seraient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus. "

                                                                        Rousseau, Du Contrat social Livre I chap. 7

 

Il n'y a qu'une seule loi qui, par sa nature, exige un consentement unanime ; c'est le pacte social : car l'association civile est l'acte du monde le plus volontaire ; tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu. Décider que le fils d'une esclave naît esclave, c'est décider qu'il ne naît pas homme.

Si donc, lors du pacte social, il s'y trouve des opposants, leur opposition n'invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu'ils n'y soient compris : ce sont des étrangers parmi les citoyens. Quand l'État est institué, le consentement est dans la résidence ; habiter le territoire, c'est se soumettre à la souveraineté (a).

Hors ce contrat primitif, la voix du plus grand nombre oblige toujours tous les autres ; c'est une suite du contrat même. Mais on demande comment un homme peut être libre et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes. Comment les opposants sont-ils libres et soumis à des lois auxquelles ils n'ont pas consenti ?

Je réponds que la question est mal posée. Le citoyen consent à toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté générale : c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres (a). Quand on propose une loi dans rassemblée du peuple, ce qu'on leur demande n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition ou s'ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté générale, qui est la leur : chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus ; et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'étais trompé, et que ce que j'estimais être la volonté générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emporté, J'aurais fait autre chose que ce que j'avais voulu ; c'est alors que je n'aurais pas été libre.

                                                                        Rousseau, Du Contrat social Livre IV chap. 2

"Comme on ne peut pas faire de la politique avec une somme de volontés particulières, un dirigeant comme Sarkozy choisit la voie médiane, par sondage. Ce n'est pas la volonté générale, celle qui est guidée par la Raison pour Rousseau, mais une volonté moyenne, qui correspond à l'opinion moyenne, celle que l'on désigne par "opinion publique"...
On est dans une "doxocratie plus que dans une démocratie. Sur ce point, la république des sondages rencontre une nouvelle fois la télévision, qui est la dictature de l'audience."
François Jost - Le téléprésident : essai sur un pouvoir médiatique - 2008, page 159

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article