Pourquoi l'homme s'intéresse-t-il à son passé?

Publié le par lenuki

 

Analyse du sujet 

A remarquer : la question ne porte pas sur le passé en général, mais sur le passé de l’homme, qui peut faire l’objet de souvenirs par l’intermédiaire de la mémoire, ou de connaissances par le moyen de l’histoire.

Pourquoi ?

Il faut distinguer ici les causes (qu’est-ce qui pousse l’homme à s’intéresser à son passé ?) et la finalité (pour quoi, pour quelles fins, dans quel but ?).

Homme :

a) Tout être humain en général (l’homme est un animal doué de parole)

b) L’humanité considérée dans son ensemble (les droits de l’homme)

c) l’homme comme être singulier (telle femme ou tel homme)

Il faut donc, dans le cadre du devoir, tenir compte de ces différents sens.

S’intéresser à :

  1. L’intérêt peut être motivé par un désir de connaissance (curiosité intellectuelle)
  2. L’intérêt peut aussi être motivé par une utilité pratique (quel profit en tirer ?)

Passé :

  1. Passé collectif (celui de l’humanité en général ou de la collectivité sociale ou politique à laquelle on appartient), passé qui est l’objet propre de l’histoire
  2. Passé individuel (le passé de chacun)

Présupposé de la question : l’homme s’intéresserait nécessairement à son passé.

Or l’homme ne cherche-t-il pas, parfois, à le fuir, ou à en gommer les aspects négatifs, voire à l’occulter, le nier même, lorsqu’il pèse trop sur le présent et peut empêcher de vivre (cf. sentiment de culpabilité, remords) ?

 

 

Problématisation de la question

Aujourd’hui, certains reprochent aux autorités un excès de commémoration, c’est-à-dire de retour vers des événements significatifs et marquants de notre passé, au détriment à leurs yeux de l’action qu’il faut mener dans le présent pour préparer au mieux l’avenir. En effet, à quoi bon s’intéresser à notre passé, puisque cela semble nous détourner de ce qu’il nous faut vivre ici et maintenant ? Ce qui doit être intéressant pour nous, parce que cela nous concerne au premier chef, ne serait-ce pas le présent dans lequel nous vivons et l’avenir vers lequel nous tendons, plutôt que notre passé qui, par définition, est passé, c’est-à-dire révolu et irréversible ? Alors pourquoi, malgré tout, l’homme s’intéresse-t-il à son passé ? En effet, selon Nietzsche, le passé ne serait-il pas le meilleur et le pire des remèdes ? Pourrions-nous vivre ou nous souvenir sans oublier ? Un excès de référence à l’histoire ne pourrait-il pas, en ce sens, être considéré comme une maladie ? Ne dit-on pas que « les peuples heureux n’ont pas d’histoire » ? Dès lors, s’intéresser à notre passé, ne serait-ce pas inutile ? Peut-on vivre de nostalgie ou de regrets ? N’aurait-on pas mieux à faire ? Mais tout le questionnement qui précède n’est-il pas fondé sur un malentendu, voire une erreur ? Le passé est-il vraiment passé ? N’est-il pas présent sous forme de souvenirs, qui nous font ce que nous sommes ? Que serions-nous sans lui ? Aurions-nous même une identité, personnelle ou collective, sans référence à notre passé ? Pourrions-nous nous construire et nous réaliser sans lui ? Si éduquer, c’est transmettre, pourrions-nous être éduqués sans tradition , c’est-à-dire sans références aux civilisations, aux événements et aux hommes illustres (dans tous les domaines) de notre passé, voir du passé de l’humanité ? De plus, notre passé, dans ce qu’il a de négatif, ne survit-il pas douloureusement dans le présent sous forme de remords ou de sentiment de culpabilité, qui nous aliènent et nous empêchent de vivre ? En ce sens, pour pouvoir s’en libérer, ne faut-il pas chercher à le connaître ? Ne serait-ce pas l’objet propre de l’histoire ? Notre passé ne continue-t-il pas à avoir des effets, positifs ou négatifs, sur notre présent, voire sur notre avenir ? S’il nous intéresse, n’est-ce pas parce qu’il reste présent en nous, qu’il soit idéalisé, voire mythifié, ou au contraire noirci de taches qui apparaissent comme indélébiles et dont nous voudrions ne plus avoir à nous encombrer dans le présent (guerres de religions, esclavage, colonisation, etc.) ? En ce sens, n’est-il pas pertinent et impératif de connaître d’où l’on vient pour savoir où l’on va (nécessité de la connaissance historique, allant bien au-delà d’un simple intérêt pour notre passé) ? S’intéresser à notre passé ne permet-il pas de nous libérer de son poids ? Qu’est-ce que la psychanalyse, par exemple, sinon un retour à notre enfance et à certains événements qui nous ont durablement marqués pour encore être présents aujourd’hui, de manière inconsciente, pouvant même être cause de souffrance actuelle ? Or un tel retour ne peut-il pas permettre, par une émergence à la conscience, d’exprimer ce qui pèse, de le verbaliser, de le mettre au jour (voire à jour… !) non pas pour l’oublier, mais au contraire pour l’intégrer positivement à sa propre personnalité ? Et ce qui vaut pour l’individu ne vaut-il pas aussi pour la communauté à laquelle nous appartenons et qui participe de notre propre identité ? Notre passé ne donne-t-il pas, alors, sens à ce que nous sommes aujourd’hui ? L’intérêt pour notre passé n’est-il pas recherche de signification, de connaissance ? Ne nous intéresse-t-il pas justement pour son action sur le présent et l’avenir ? Cet intérêt n’est-il pas un moyen de mieux vivre le présent (et d’y vivre mieux) ainsi que de préparer l’avenir dans les meilleures conditions ?

Il faut savoir oublier le passé

 « Inactuelle, cette considération l’est encore parce que je cherche à comprendre comme un mal, un dommage, une carence, quelque chose dont l’époque se glorifie à juste titre, à savoir sa culture historique ; nous sommes tous rongés de fièvre historienne, et nous devrions tout au moins nous en rendre compte. Certes, nous avons besoin de l’histoire, mais pour vivre et pour agir, non pas pour nous détourner commodément de la vie et de l’action, encore moins pour embellir une vie égoïste et des actions lâches et mauvaises. Nous ne voulons servir l’histoire que dans la mesure où elle sert la vie. Toute action exige l’oubli, de même que toute vie organique exige non seulement de la lumière, mais aussi l’obscurité. Un homme qui voudrait sentir les choses de façon absolument et exclusivement historique ressemblerait à quelqu’un qu’on aurait contraint à se priver de sommeil ou à un animal que ne devrait vivre que de ruminer continuellement les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre, et même de vivre heureux, presque sans aucune mémoire, comme le montre l’animal ; mais il est absolument impossible de vivre sans oubli... : il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique, au-delà duquel l’être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit, qu’il s’agisse d’un individu, d’un peuple ou d’une civilisation »                                                                            

                                                                     Nietzsche, Seconde considération intempestive

Le passé n'est jamais mort

« En réalité, le passé se conserve de lui-même, automatiquement. Tout entier, sans doute, il nous suit à tout instant ; ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors. Le mécanisme cérébral est précisément fait pour en refouler la presque totalité dans l'inconscient et pour n'introduire dans la conscience que ce qui est de nature à éclairer la situation présente, à aider l'action qui se prépare, à donner enfin un travail utile. Tout au plus des souvenirs de luxe arrivent-ils, par la porte entrebâillée, à passer en contrebande. Ceux-là, messagers de l'inconscient, nous avertissent de ce que nous traînons derrière nous sans le savoir. Mais, lors même que nous n'en aurions pas l'idée distincte, nous sentirions vaguement que notre passé nous reste présent. Que sommes-nous en effet, qu'est-ce que notre caractère, sinon la condensation de l'histoire que nous avons vécue depuis notre naissance(...) ? Sans doute nous ne pensons qu'avec une petite partie de notre passé; mais c'est avec notre passé tout entier, y compris notre courbure d'âme originelle, que nous désirons, voulons, agissons. Notre passé se manifeste donc intégralement à nous par la poussée et sous forme de tendance, quoiqu'une faible part seulement en devienne représentation. »

                                                                                                  Bergson, La pensée et le mouvant

Qu’est-ce que le temps ?

Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n'y aurait pas de temps passé; que si rien n'arrivait, il n'y aurait pas de temps à venir; que si rien n'était, il n'y aurait pas de temps présent.

Comment donc, ces deux temps, le passé et l'avenir, sont-ils, puisque le passé n'est plus et que l'avenir n'est pas encore ? Quant au présent, s'il était toujours présent, s'il n'allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l'éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu'il est aussi, lui qui ne peut être qu'en cessant d'être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c'est qu'il tend à n'être plus. (...) Enfin, si l'avenir et le passé sont, je veux savoir où ils sont. Si je ne le puis, je sais du moins que, où qu'ils soient, ils n'y sont pas en tant que choses futures ou passées, mais sont choses présentes. (...) Quand nous racontons véridiquement le passé, ce qui sort de la mémoire, ce n'est pas la réalité même, la réalité passée, mais des mots, conçus d'après ces images qu'elle a fixées comme des traces dans notre esprit en passant par les sens. Mon enfance par exemple, qui n'est plus, est dans un passé qui n'est plus, mais quand je me la rappelle et la raconte, c'est son image que je vois dans le présent, image présente en ma mémoire. (...)

Ce qui m'apparaît maintenant avec la clarté de l'évidence, c'est que ni l'avenir, ni le passé n'existent. Ce n'est pas user de termes propres que de dire : “Il y a trois temps, le passé, le présent et l'avenir.” Peut-être dirait-on plus justement : “Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur.” Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c'est la mémoire; le présent du présent, c'est l'intuition directe; le présent de l'avenir, c'est l'attente. Si l'on me permet de m'exprimer ainsi, je vois et j'avoue qu'il y a trois temps, oui, il y en a trois.

                                                                                            Saint Augustin  Les Confessions

 

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P
Je trouve l'article très pertinent et complet.
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P
Vous avez bien raison