Ai-je besoin d'autrui pour être moi-même? Plan détaillé

Publié le par lenuki

Depuis, notre naissance, nous vivons dans un monde qui a été organisé par les hommes qui nous ont précédés, un monde pleinement humain, un monde de culture où l’autre homme tient une grande place, que ce soit dans la famille ou dans la société. Bref, autrui, l’autre semblable à moi, cet alter ego est omniprésent. Or, parfois, il nous arrive de ressentir cette présence comme étouffante ou pesante, au point d’en être altérés (alter signifiant autre en latin), c’est-à-dire de la vivre comme un obstacle à notre liberté et à la réalisation de nous-mêmes. Aussi, avons-nous besoin d’autrui pour être nous-mêmes ? Qui dit besoin dit en effet nécessité vitale. Or aurions-nous vécu sans autrui, voire survécu sans lui ? Autrui n’est-il pas à l’origine de notre existence ? De plus, serions-nous devenus ce que nous sommes sans lui ? N’est-ce pas grâce à lui que nous avons pu nous humaniser, par la langue apprise, par la conscience que nous avons prise de nous-mêmes, bref par la culture dont il est l’initiateur ? N’est-il pas, selon le mot de Sartre, l’intermédiaire indispensable entre nous et nous-mêmes ? Mais ce détour par autrui ne peut-il pas, aussi, constituer une aliénation, c’est-à-dire menacer notre liberté, au point que Sartre a pu écrire aussi : « l’enfer, c’est les autres » ? Autrui n’est-il pas celui qui nous dépossède de nous-mêmes par son regard, nous rendant ainsi dépendants de son jugement ? N’est-il pas enfin celui qui nous inscrit dans un rôle au point que nous finissons par nous identifier à celui-ci ? Mais, par là-même, ne nous permet-il pas de nous révéler à nous-mêmes, et de devenir une personne à part entière ? Au fond, ce jeu d’attraction-répulsion que nous éprouvons à son égard n’est-il pas significatif de ce que nous sommes, c’est-à-dire selon Kant des êtres à la fois sociables et insociables ? Nous ne sommes pas autarciques et c’est pourquoi autrui peut nous meurtrir profondément par son absence : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » ! Cela ne met-il pas en évidence à quel point autrui fait partie intégrante de nous, dans la pensée comme « dialogue de l’âme avec elle-même » (Platon), dans le désir que nous avons de lui, voire dans la solitude que nous éprouvons parfois amèrement lorsqu’il est absent ?

  1. Pourrions-nous vivre sans autrui ?

« Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie » (P. Valéry L’idée fixe)

L’homme est un « animal politique » (Aristote) ce qui signifie que chaque homme porte l’autre au cœur de lui-même, parce qu’il n’est pas autosuffisant. La condition de l’autarcie, c’est la Cité, c’est-à-dire une communauté humaine.

 

L’homme naît inachevé et c’est pourquoi il a besoin de la présence d’autrui pour s’accomplir. Cf. les enfants sauvages, l’homme à l’état de nature selon Rousseau, ou encore Robinson Crusoé qui régresse mentalement à partir du moment où il est seul sur son île, et ce malgré les subterfuges qu’il invente pour ne pas être prisonnier de lui-même ou ne pas sombrer dans la folie.

 

Le dialogue : il est important que chaque homme apprenne une langue pour s’humaniser, et cela passe nécessairement par l’intermédiaire d’autrui (cf. l’accès au « moi » par le « tu »). Ainsi la langue n’est-elle pas le signe de la présence d’autrui en nous ?

Le regard d’autrui : autrui ne me révèle-t-il pas à moi-même ? Ne me reconnaît-il pas ? Ne me fait-il pas exister (surgir hors du néant, ou hors de moi) ?

 

Autrui n’est-il pas, selon le mot de Sartre « l’intermédiaire indispensable entre moi et moi-même » ? N’est-ce pas grâce à lui que j’accède à la conscience de moi-même ? Pourrais-je être moi-même sans cette conscience ? Cf. la dialectique du maître et de l’esclave selon Hegel : autrui me permet d’accéder à une vérité objective sur moi. Or comment devenir soi-même sans tenter de se connaître le plus objectivement possible ?

 

Echange, coopération permettent un enrichissement de soi, un développement de ses propres potentialités.

 

Transition : mais autrui ne peut-il pas, aussi, nous rendre étrangers à nous-mêmes et constituer un obstacle sur la voie de l’authenticité (cf. l’hypocrisie qu’implique nécessairement la vie sociale) ?

 

  1. Autrui comme obstacle, voire aliénation sur la voie de la réalisation de soi

On peut vivre sans autrui. L’individu peut être appréhendé comme un atome pouvant survivre seul (individu= indivisible). Cf. l’individualisme qui règne dans nos sociétés contemporaines où les individus s’appréhendent de plus en plus comme ils étaient seuls sur terre… !

 

Descartes montre que pour aller à la découverte de soi-même, et à la vérité sur soi, il faut s’isoler dans son « poêle » pour méditer au mieux, loin des tracas de la vie sociale. Cf. aussi Montaigne fuyant les importuns pour s’adonner à la lecture des Anciens et à l’écriture en toute quiétude.

L’introspection : pas besoin d’autrui pour la connaissance de soi : on a un accès direct à soi-même grâce à la conscience réfléchie.

 

Le regard d’autrui (au sens sartrien) qui peut m’aliéner et me déchoir de ma liberté. Il m’emprisonne dans ses jugements sur moi, réduisant mon être à n’être que ce qu’il en voit et en appréhende.

 

Par ses remarques, autrui peut me « complexer » et donc me modifier de manière négative : je ne suis plus moi-même, mais devient dépendant du « qu’en dira-t-on » … !

 

La solitude (choisie et non subie) ne serait-elle pas alors un remède à l’aliénation par autrui, une manière de se libérer du poids qu’il fait peser sur nous par ses attentes ou ses jugements intempestifs ? Cf. la solitude positive des génies créateurs (artistes ou savants)

Transition : Mais cette conscience de l’aliénation par le regard et le jugement d’autrui doit-elle pour autant nous conduire à vouloir exister sans les autres ? Ne serait-ce pas menacer par là-même notre propre épanouissement ? Exemple : si l’amour peut constituer une dépossession de soi, faut-il s’en passer pour autant ? Ne serait-ce pas perdre une chance de s’accomplir ? Cela ne témoigne-t-il pas de la profonde ambivalence de notre être ?

  1. Une double ambivalence à transcender

Le drame de notre condition : l’ambigüité fondamentale d’autrui, à la fois indispensable et importun, qui renvoie à notre propre ambivalence, ce que Kant décrit comme notre « insociable sociabilité ».

 

Si chaque homme a besoin de reconnaissance (cf. Hegel et sa dialectique précitée, ce qui conduit à une lutte à mort symbolique où chacun peut perdre son âme), cela signifie-t-il pour autant qu’une telle reconnaissance ne puisse pas être réciproque, comme dans l’amitié par exemple ?

 

Si pour Sartre le regard d’autrui, loin d’être reconnaissance de ma qualité de sujet, serait plutôt objectivation de moi-même (je deviens un objet pour lui), réduisant mes possibilités et donc ma liberté, cela signifie-t-il pour autant que tout regard soit à considérer ainsi (si je puis dire… !) ? Ainsi, le regard maternel, ou amical, ne peut-il pas me donner foi en moi-même ainsi que fortifier mes projets en les rendant plus déterminés ?

 

Selon Aristote, il n’y a pas de « bien vivre » sans collaboration (labor signifiant travail en latin) c‘est-à-dire sans division sociale du travail

Pourrait-on vivre en sécurité sans les autres, sans la société et ses lois, sans institutions politiques pouvant permettre la coexistence pacifique des libertés ?

Tout ceci ne nous montre-t-il pas que l’homme est un être à la fois sociable et insociable qui ne peut exister sans autrui, mais qui d’un autre côté s’en passerait bien, s’il le pouvait, sans vouloir considérer tout ce que peut lui apporter autrui pour son propre épanouissement ?

 

Il n’y a de moi qu’en relation avec autrui, voire par et pour autrui, malgré tous les inconvénients que sa présence peut occasionner. Dans la solitude absolue, je ne serais rien (une telle solitude peut d’ailleurs constituer une torture mentale), car je n’existerais pas réellement comme un homme, dans toutes ses dimensions. Le moi ne s’affirme qu’avec l’autre, et pas contre lui, même si l’opposition (temporaire) à autrui peut nous révéler à nous-mêmes.

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article