Sartre "Dans le cogito, on ne se découvre pas seulement soi-même mais aussi les autres" texte expliqué

Publié le par lenuki

 

« Tout matérialisme a pour effet de traiter tous les hommes y compris soi-même comme des objets, c'est-à-dire comme un ensemble de réactions déterminées, que rien ne distingue de l'ensemble des qualités et des phénomènes qui constituent une table ou une chaise ou une pierre. Nous voulons constituer précisément le règne humain comme un ensemble de valeurs distinctes du règne matériel. Mais la subjectivité que nous atteignons là à titre de vérité n'est pas une subjectivité rigoureusement individuelle, car nous avons démontré que dans le cogito, on ne se découvrait pas seulement soi-même, mais aussi les autres. Par le je pense, contrairement à la philosophie de Descartes, contrairement à la philosophie de Kant, nous nous atteignons nous-mêmes en face de l'autre, et l'autre est aussi certain pour nous que nous-mêmes. Ainsi, l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable à mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j'ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de moi, qui ne pense, et qui ne veut que pour ou contre moi. Ainsi découvrons-nous tout de suite un monde que nous appellerons l'intersubjectivité, et c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont les autres. »

Pour populariser l’existentialisme, le plus rigoureusement possible, Sartre (1905-1980) prononce une conférence dont le texte est retranscrit dans un ouvrage intitulé « L’existentialisme est un humanisme » (1946), dans lequel il répond à un certain nombre de critiques formulées tant par les catholiques que par les communistes. C’est dans cet ouvrage que figure la célèbre formule : « L’existence précède l’essence » ainsi qu’une réflexion sur l’existence d’autrui. Or c’est pour répondre au reproche de matérialisme qui lui est adressé que Sartre souligne que la dimension de subjectivité qu’il y a en tout homme est fondée sur l’existence d’autrui. C’est pourquoi Sartre aborde, dans ce texte, la question d’autrui, à partir d’une critique du Cogito cartésien, qui semble « enfermer » le sujet en lui-même à partir du « Je Pense » de manière à sembler mener au solipsisme. En effet l’existentialisme, tel que l’explicite Sartre, atteint l’autre en même temps que soi-même. D’où l’idée que l’existence d’autrui est indispensable à notre existence et c’est pourquoi le monde que nous découvrons est celui de l’intersubjectivité : « Je pense, donc nous sommes ».

Sartre commence par critiquer le matérialisme. En effet, pour cette théorie, tous les êtres, l’homme y compris, sont des objets, soumis comme tels au déterminisme (d’où la négation de sa liberté, en ce qui concerne l’homme, alors que pour Sartre « l’homme est condamné à être libre »). Sartre veut donc marquer une spécificité du domaine de l’homme (distingué de la pure matière), défini non pas selon la quantité comme « un ensemble de réactions déterminées » (monde des choses), mais selon la qualité comme « un ensemble de valeurs » (monde proprement humain), ce qui suppose une dimension de liberté ouverte à la dimension morale de l’être humain. Sartre oppose donc l’objectivité des objets du monde matériel et la subjectivité des sujets humains. Il s’inscrit alors dans une tradition selon laquelle le commencement de toute philosophie (voire son fondement) est la subjectivité de l’individu (et non l’objectivité de la nature ou du monde matériel par exemple). Cf. le Cogito cartésien. Mais Sartre, comme on va le voir, se sépare aussi de cette tradition.

Dans la tradition du « Je pense », ce qui est atteint, c’est une subjectivité strictement individuelle (même si elle se veut représentative de toute subjectivité). Or avec le Cogito existentialiste, ce qui est atteint c’est une intersubjectivité : « on ne découvre pas seulement soi-même, mais aussi les autres ». D’abord, comme dans le Cogito cartésien, dans celui de Sartre, on se découvre, « on s’atteint » (je suis le sujet de ma propre visée). Mais en nous atteignant, nous nous atteignons « en face » de l’autre, d’un autre qui semble nous précéder, puisque nous le découvrons au moment même où nous nous découvrons. Enfin, découvrant l’autre qui est en face de nous, nous découvrons en même temps tous les autres, comme si, eux aussi, étaient déjà là. Ces autres sont donc ce qui conditionne le sujet que je suis : je n’ai d’existence que par autrui, en relation avec lui.

De prime abord, nous nous croyons seuls au monde, ou, du moins, nous pensons que c’est autour de nous que gravite et se constitue le monde. Or nous nous rendons compte que nous n’avons pas d’être en tant que tel, que nous ne sommes pas une substance autosuffisante, mais que pour être, nous sommes totalement dépendants d’autrui, de son existence, de son jugement, de sa reconnaissance. Ainsi tout ce qui semble faire un caractère, une qualité ou un défaut n’est pas une propriété dont on disposerait d’abord et une fois pour toutes : il y faut la reconnaissance d’autrui. Même Robinson sur son île ne peut se dire « fainéant » ou « travailleur » qu’en référence à un monde préalable supposant l’existence d’autrui et de ses jugements. Je vois ce que je suis sous le regard réel ou fantasmé de l’autre. En effet, autrui doit d’abord m’attribuer une qualité pour que je puisse la revendiquer comme étant réellement mienne. C’est pourquoi je ne peux pas me connaître par la seule introspection : « autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même » pour que je puisse m’atteindre dans ma vérité. Autrui m’est nécessaire pour que je puisse atteindre une connaissance quelconque sur moi. Autrement, je ne suis rien, je suis « vide ». C’est autrui qui me fait exister, c’est-à-dire me fait me révéler à moi-même par le regard qu’il porte sur moi. Aller tout au fond de soi, c’est donc découvrir l’autre (les autres). Or cet autre, parce qu’il est autre que nous, nous ne le possédons pas, comme nous croyons nous posséder. C’est une présence qui échappe à notre volonté, capable de nous résister, de s’opposer à nous, de manifester, contre nous, sa propre volonté. Je découvre autrui et je me sens découvert face à lui. : « c’est une liberté posée en face de moi ». Ce face à face, pour Sartre, marque une rivalité (deux volontés ou deux libertés qui s’affrontent, de manière conflictuelle, évoquant la dialectique du maître et de l’esclave selon Hegel), ou une alliance, qui ne sont jamais données une fois pour toutes, mais sans cesse remises en jeu par la relation que nous ne cessons d’entretenir.

Notre monde immédiat, pour Sartre, n’est donc pas celui de la nature, mais le monde humain composé de l’ensemble des sujets reliés les uns aux autres, si bien qu’on peut parler d’intersubjectivité (précédant notre propre subjectivité). Or ce qui définit la spécificité humaine, selon Sartre, c’est la liberté. C’est pourquoi notre monde est notre projet, à construire par nos décisions, et notre liberté reste toujours à confirmer, à travers nos actes, pour assumer pleinement ce qui est constitutif de notre condition humaine.

L’intérêt de ce texte consiste à montrer l’importance de l’intersubjectivité comme étant constitutive de chacun de nous, de notre propre subjectivité (ex : pas de conscience de soi sans la médiation d’autrui). En revanche, on peut contester le parti-pris de Sartre consistant à ne voir que conflit ou rivalité dans les relations avec autrui. En effet, n’y aurait-il pas de place pour la pitié, l’amour, l’amitié ou tout simplement la sympathie ?

 

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