La technique accroît-elle notre liberté? Définition des termes, premiers questionnements et introduction

Publié le par lenuki

 

Définition des termes et premiers questionnements

Technique : ensemble des moyens artificiels (cf. technê = art) c’est-à-dire inventés par l’homme, mis en œuvre pour parvenir à une fin déterminée (fabrication d’un objet, réalisation d’un projet). Les moyens en question peuvent être intellectuels (méthode, savoir-faire) ou matériels (outils, machines, robots, logiciels, etc.). Visant à améliorer l’efficacité de l’action humaine, la technique a d’abord une fonction utilitaire. Elle aide l’homme à transformer la nature pour produire ce dont il a besoin, et pouvoir y survivre, voire y vivre.

Or la technique, en visant l’utile, n’utilise-t-elle pas des moyens spécifiques (outils, machines, robots, etc.) qu’il introduit entre elle et lui pour augmenter sa puissance et son efficacité ? Ces moyens ne font-ils pas perdre à l’homme tout contact avec elle, au risque de vivre dans un monde de plus en plus artificiel et déshumanisant ? Enfin, si la technique consiste en des moyens matériels extérieurs, n’est-elle pas, aussi, inhérente à l’homme lui-même, lorsqu’il met en pratique un enseignement ou un art (technique du musicien ou du chirurgien, par ex.) ? Agissant sur la nature, la technique ne permet-elle pas à l’homme d’augmenter son pouvoir sur elle, et donc de réaliser et de développer sa liberté ?

Cf. Texte de Descartes :

« Sitôt que j'ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusques à présent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu'il est en nous le bien général de tous les hommes: car elles m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feraient qu'on jouirait sans peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. » 

      René DescartesDiscours de la méthode, 1637

Accroitre : rendre plus grand, plus important, agrandir, amplifier, augmenter, développer, etc. aussi bien quantitativement que qualitativement.

Le sens de ce verbe n’implique-t-il pas que la liberté de l’homme précède la technique ? En quoi consiste alors cette liberté « hors technique » ? Ne serait-ce pas la liberté au sens métaphysique ou moral ? Car, à en croire le mythe du Protagoras selon lequel l’homme est le plus démuni des êtres vivants dans la nature, en dehors de toute technique n’est-il pas dominé par elle, entièrement soumis à son déterminisme ? N’est-ce pas pour pallier cette infirmité que la technique a été inventée, puis développée ?

Cf. Rousseau, la perfectibilité de l’homme, c’est-à-dire sa capacité à s’améliorer :

« Mais quand les difficultés qui environnent toutes ces questions (concernant la différence entre l’homme et l’animal) laisseraient quelque lieu de disputer, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle  il ne peut y avoir de contestation : c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature. »

 Jean-Jacques RousseauDiscours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

Au fond, la technique ne serait-elle pas, elle-même, une production de l’homme ?

Notre liberté, c’est-à-dire la liberté humaine.

  1. Un pouvoir intérieur. Au point de vue métaphysique et moral, la liberté permet de déterminer par soi-même ses actions et ses pensées. Encore faut-il distinguer le libre-arbitre (pouvoir de choisir par soi-même et en dehors de toute contrainte entre plusieurs possibilités) de l’autonomie ou pouvoir de poser soi-même la règle à laquelle on obéit. La liberté suppose la conscience pour distinguer les choix possibles et leur valeur respective. Mais cette liberté s’accompagne aussi de responsabilité morale et juridique, car l’homme comme auteur de ses actes doit pouvoir en répondre.
  2. Un statut : la liberté d’un point de vue politique qui n’est pas l’indépendance, comme pouvoir de faire tout ce que l’on veut, mais le pouvoir de faire ce que les lois permettent. Ne pas oublier que si les lois limitent la liberté, elles en garantissent aussi l’effectivité.

Or la liberté s’éprouve d’abord dans l’action, c’est-à-dire dans la confrontation avec le monde.  La technique, comme pouvoir d’agir sur lui, n’est-elle pas de cet ordre ? N’est-elle pas ce qui permet à l’homme de réaliser sa liberté, en transformant la nature selon ses volontés ? Cf. Descartes : devenir comme maître et possesseur de la nature, mais aussi la distinction entre le libre-arbitre (ou liberté d’indifférence) et le plus haut degré de liberté qui consiste, selon lui, dans le pouvoir d’agir en connaissance de cause.

 

« Car elle ( la volonté) consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas, (c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir) ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou l'autre des deux contraires, mais plutôt d'autant plus que je penche vers l'un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse : Et certes le grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus bas degré de liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu'une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai, et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement, et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent. »

DESCARTES   Méditations   métaphysiques   IV

Or, aujourd’hui, l’homme ne devient-il pas de plus en plus dépendant de la technique ? N’est-il pas dépassé par elle qui, grâce à l’automatisation, devient de plus en plus autonome par rapport à lui (cf. mythe de Frankenstein ou, actuellement, les robots) ?

 

 

Exemple d’introduction :

Le monde dans lequel nous vivons est un monde où règnent les objets techniques, comme auxiliaires de notre action. En ce sens, ceux-ci ne nous permettent-ils pas d’étendre notre pouvoir sur la nature, de façon à la rendre moins hostile ou nuisible pour qu’elle puisse répondre à nos besoins ? Or qui dit « pouvoir sur » ne dit-il pas domination, c’est-à-dire liberté d’action ? A partir de là, ne peut-on pas se demander si la technique n’accroitrait pas notre liberté ? En effet, ne nous permet-elle pas de nous affranchir des nécessités naturelles, voire d’améliorer nos conditions d‘existence ? Ne libère-t-elle pas du temps pour que nous puissions nous adonner à des activités autres que le seul travail, qu’elles soient récréatives ou culturelles, voire spirituelles ? Mais en permettant de dominer la nature, la technique ne tend-elle pas à échapper à l’homme lui-même, ce que résume l’expression : « On n’arrête pas le progrès » ?  L’homme n’en devient-il pas de plus en plus dépendant, au risque d’être aliéné par elle ? Ne contraint-elle pas l’homme à vivre dans un monde de plus en plus artificiel, susceptible de le déshumaniser ? Car en donnant à l’homme des moyens, elle n’indique pas les fins qu’il conviendrait de poursuivre par leur intermédiaire, tendant à devenir à elle-même sa propre fin. Or, si l’homme veut réellement accroitre sa liberté, ne doit-il pas reprendre la maîtrise de la technique, sachant que la liberté s’accompagne toujours de responsabilité ? Au fond, la technique elle-même n’est-elle pas à la fois le signe et le produit de la liberté humaine ?

 

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N
Je trouve que c'est très complet et globalement assez bien expliqué, et assez bien ficelé globalement également.

Bonne continuation ! :)
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