"Je hais les livres ; ils n’apprennent à parler que de ce qu’on ne sait pas" Rousseau Emile Livre III

Publié le par lenuki

Introduction (à partir de citations)

La première phrase du Livre I de L’Emile :

« Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme. »

Celle-ci renvoie à bien des présupposés de la philosophie de Rousseau, et entre autres à celui-ci, souvent mal compris :

« L’homme est naturellement bon, c’est la société qui le corrompt »

A l'état de nature en effet l'homme solitaire ne connait ni le bien ni le mal et c'est en ce sens qu'il est dit "bon" par Rousseau. Cela souligne simplement son innocence d'un point de vue moral, la moralité naissant avec la vie en société.

Dessein de Rousseau dans l’Emile :

« Mon dessein n’est point d’entrer dans tous les détails, mais seulement d’exposer les maximes générales, et de donner des exemples dans les occasions difficiles »

Il ne faut pas oublier qu’il s’agit non pas d’un ouvrage de pédagogie, mais de philosophie, qui engage toute une conception de l’homme par rapport à la nature d’une part et la société d’autre part.         

Parti-pris de l’Emile :

« J’ai donc pris le parti de me donner un élève imaginaire, de me supposer l’âge, la santé, les connaissances et tous les talents convenables pour travailler à son éducation, de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui où, devenu homme fait, il n’aura plus besoin d’autre guide que lui-même. Cette méthode me paraît utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s’égarer dans des visions ; car, dès qu’il s’écarte de la pratique ordinaire, il n’a qu’à faire l’épreuve de la sienne sur son élève, il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui, s’il suit le progrès de l’enfance et la marche naturelle au cœur humain. »

L’enfance selon Rousseau :

« On ne connaît point l’enfance : sur les fausses idées qu’on en a, plus on va, plus on s’égare. Les plus sages s’attachent à ce qu’il importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfants sont en état d’apprendre. Ils cherchent toujours l’homme dans l’enfant, sans penser à ce qu’il est avant que d’être homme. » Préface

« La nature veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes … L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres … » Livre II

« Nous ne savons jamais nous mettre à la place des enfants ; nous n’entrons pas dans leurs idées, nous leur prêtons les nôtres ; et suivant toujours nos propres raisonnements, avec des chaînes de vérités

Analyse et explication de la citation de Rousseau : « Je hais les livres… »

Cette déclaration de Rousseau, tirée du Livre III de l’Emile : pose ? provocation ? Cf. Rousseau : grand lecteur et écrivain prolixe.

Mais question : le livre est-il une valeur en soi ? Cf. rentrée littéraire : la prolifération des livres est-elle pour autant bon signe (550 cette rentrée… !) ?

Analyse de la déclaration :

Le livre = source d’instruction (« apprennent ») D’où pourquoi les haïr ?

Restriction : « n’apprennent qu’à parler » cf. la méfiance de Rousseau à l’égard du langage dans l’éducation (celui du gouverneur comme celui de l’élève Emile) :

« Je n’aime point les explications en discours ; les jeunes gens y font peu d’attention et ne les retiennent guère. Les choses ! Les choses ! Je ne répéterai jamais assez que nous donnons trop de pouvoir aux mots ; avec notre éducation babillarde nous ne faisons que des babillards »

                                                         Emile ou de l’éducation   Livre III p.232 Edition GF-Flammarion

« Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale ; il n’en doit recevoir que de l’expérience »

                                                                                                                                                                     Livre II

« Il faut parler tant qu’on peut par les actions, et ne dire que ce qu’on ne saurait faire. »  Livre III

De plus il s’agit d’un discours vide, puisque fondé sur rien (« ce qu’on ne sait pas »).

Mais comment peut-on haïr les livres ? Cf. rousseau lui-même : amour/haine ne sont possibles qu’entre deux consciences car ils impliquent la réciprocité des volontés. « Je hais les livres » signifie alors « je hais les faiseurs de livres »

Ce qui est en jeu, c’est la réflexion d’un écrivain sur le livre, son usage et ses effets, sur le sens que peut avoir l’activité de lire et d’écrire des livres, mais aussi de les faire lire à d’autres. Cela implique de connaître ce que Rousseau dit des livres et aussi des arts et des sciences que les livres véhiculent.

La déclaration prend tout son sens dans la théorie rousseauiste de l’éducation, mais elle relève aussi de la critique de la culture.

  1. Critique de l’éducation

Rousseau critique l’éducation donnée de son temps, beaucoup trop livresque et pédante. C’est pourquoi il propose d’abord, au lieu d’une éducation positive pleine de sages principes et de pertinentes maximes, une éducation négative.

Education négative :

« L’homme vraiment libre ne veut que ce qu’il peut, et fait ce qu’il lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s’agit que de l’appliquer à l’enfance, et toutes les règles de l’éducation vont en découler » Livre II

« Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l’éducation ? Ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre. » Livre II

« La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice et l’esprit de l’erreur. » LivreII

Rousseau oppose dans l’éducation apprentissage par expérience et savoir livresque. D’où la question : en quoi consiste le véritable savoir ?

Danger des livres : apprennent à l’enfant à utiliser des mots, à répéter des formules dont il ne comprend pas le sens, car selon Rousseau le sens des mots est lié à l’expérience.

« En général, ne substituez jamais le signe à la chose que quand il vous est impossible de la montrer ; car le signe absorbe l’attention de l’enfant et lui fait oublier la chose représentée. »  Livre III

« Au lieu de coller un enfant sur des livres, si je l’occupe dans un atelier, ses mains travaillent au profit de son esprit : il devient philosophe et croit n’être qu’un ouvrier. »  Livre III 

 Rousseau est un empiriste : les idées simples résultent de la comparaison entre les sensations, les idées complexes se forment par comparaison entre les idées simples.

« Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels. C’est par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les premières opérations de l’esprit, que les sens soient toujours ses guides : point d’autre livre que le monde, point d’autre instruction que les faits. L’enfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire ; il ne s’instruit pas, il apprend des mots. »  Livre III

 L’enfant, ayant peu d’expérience, a donc peu d’idées, et donc peu de mots dont il puisse saisir le sens. Selon Rousseau en effet le sens d’un mot ou d’une phrase doit être éprouvé, se rattacher à l’expérience vécue, directement ou indirectement.

Cf. idée de poids : comparer les sensations éprouvées à partir de différents objets

Idée de vitesse : comparer un espace et le temps mis à le parcourir

Pour apprendre à lire en comprenant ce qu’on lit, il faut commencer par cultiver l’expérience vivante.

Cf. Rousseau : l’être humain se développe par stades successifs, ce qui veut dire qu’à chaque âge correspond une expérience spécifique.

L’apprentissage de la lecture, d’abord limité à des buts purement utilitaires, doit être approprié au stade atteint par l’enfant, au type d’expérience convenant à ce stade, à ses capacités psychophysiologiques.

« La lecture est le fléau de l'enfance, et presque la seule occupation qu'on sait lui donner. À peine à douze ans Émile saura-t-il ce que c'est qu'un livre. Mais il faut bien au moins, dira-t-on, qu'il sache lire. J'en conviens : il faut qu'il sache lire quand la lecture lui est utile ; jusqu'alors elle n'est bonne qu'à l'ennuyer.

 

Si l'on ne doit rien exiger des enfants par obéissance, il s'ensuit qu'ils ne peuvent rien apprendre dont ils ne sentent l'avantage actuel et présent, soit d'agrément, soit d'utilité ; autrement quel motif les porterait à apprendre ? L'art de parler aux absents et de les entendre, l'art de leur communiquer au loin nos sentiments, nos volontés, nos désirs, est un art dont l'utilité peut être rendue sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile et si agréable est-il devenu un tourment pour l'enfance ? Parce qu'on la contraint de s'y appliquer malgré elle, et qu'on le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n'est pas fort curieux de perfectionner l'instrument avec lequel on le tourmente ; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs, et bientôt il s'y appliquera malgré vous.

On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d'apprendre à lire ; on invente des bureaux, des cartes ; on fait de la chambre d'un enfant un atelier d'imprimerie. Locke veut qu'il apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il pas une invention bien trouvée ? Quelle pitié ! Un moyen plus sûr que tout cela, et celui qu'on oublie toujours, est le désir d'apprendre. Donnez à l'enfant ce désir, puis laissez-là vos bureaux et vos dés, toute méthode lui sera bonne.

L'intérêt présent, voilà le grand mobile, le seul qui mène sûrement et loin. »  Livre II

D’où : quel usage doit-on faire du livre et du savoir livresque ? Car l’usage social que l’on en fait est corrompu, dans la mesure où il vise une double satisfaction d’amour-propre : enfant applaudi, parents le faisant applaudir.

« L’intelligence humaine a ses bornes ; et non seulement un homme ne peut pas tout savoir, il ne peut pas même savoir en entier le peu que savent les autres hommes. Puisque la contradictoire de chaque position fausse est une vérité, le nombre des vérités est inépuisable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les choses qu’on doit enseigner ainsi que dans le temps propre à les apprendre. Des connaissances qui sont à notre portée les unes sont fausses, les autres sont inutiles, les autres servent à nourrir l’orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches d’un homme sage, et par conséquent d’un enfant qu’on veut rendre tel. Il ne s’agit point e savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile. »

b) Critique de la culture Cf. Discours sur les sciences et les arts :

Le thème : le progrès des sciences et des arts et leur rapport à la vertu.

Le problème : nous sommes victimes d’une illusion : le “progrès” technique et scientifique, engendrerait une amélioration de l’homme, grâce au confort que cela implique, et aux loisirs qu’ils permettent. Or le XXe siècle a montré qu’il n’en était rien, la « barbarie » y ayant perduré comme jamais. Et ce qui semble prédominer dans nos sociétés, c’est davantage l’individualisme que le souci du bien commun ou de l’intérêt général.

La thèse du Discours : Les sciences et les arts, au contraire de ce que pensent les philosophes des Lumières, s’ils ont permis un réel progrès matériel, n’ont pas favorisé un véritable progrès moral dans la mesure où ils ont corrompu les mœurs (amollissement des âmes et des corps, dégradation de la vertu et de la citoyenneté). Mais cela ne conduit pas Rousseau à remettre en question la valeur des sciences et des arts en eux-mêmes, qui sont à cultiver si l’on s’y consacre authentiquement et en connaissance de cause. Il critique seulement les effets pervers que ceux-ci peuvent exercer sur la majorité des esprits qui ne sont pas préparés à les recevoir. C’est pourquoi il critique également les vulgarisateurs qui les adaptent au public au mépris d’une compréhension du beau et du vrai dont ils sont porteurs. Tout d’abord, les sciences et les arts sont liés au vice, dans la mesure où ils résultent des passions humaines :

« L’astronomie est née de la superstition, l’éloquence de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge, la géométrie de l’avarice, la physique d’une vaine curiosité, toutes, et la morale elle-même, de l’orgueil humain. Les sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices : nous serions moins en doute sur leurs avantages, s’ils la devaient à nos vertus ».

                                                     Discours sur les sciences et les arts Seconde partie premier paragraphe

Si l’homme n’y était pas poussé par le désir de se distinguer, il ne ferait pas l’effort de se cultiver ou de produire de l’art. De plus, les sciences et les arts produisent eux-mêmes le vice. Leur pratique, en favorisant l’individualisme, fait perdre le sens du bien commun nécessaire à la cohésion sociale. De même, en développant l’esprit critique, ils ruinent certaines croyances qui participent de cette même cohésion.

Bref, la culture éloigne trop les hommes de la nature, mais aussi d’une société orientée vers le bien commun.

Dans la société fondée sur l’inégalité, comme l’est celle de son temps selon Rousseau, écrire et publier des livres peut donner des satisfactions matérielles et symboliques. Cf. opposition amour de soi/amour propre selon Rousseau :

« L’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible »

                                                                          Emile ou de l’éducation Livre IV   Ed. GF p. 276-277

Les livres sont donc les instruments de cette lutte pour la reconnaissance. Mais cette lutte est aussi liée au principe fondamental de la société de son temps : l’inégalité. Une telle société engendre l’opposition entre l’être et le paraître et les livres font partie de ce système. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à lire des livres ou à en publier. Le « progrès », pour Rousseau, est irréversible, même s’il va de pair avec une corruption croissante. Mais les livres peuvent y jouer un double rôle :

+ ils embellissent la vie quand la liberté est perdue

+ ils freinent la dégradation en empêchant l’égoïsme calculateur de dégénérer en violence crue.

Au fond ils permettent de supporter une société de plus en plus inégalitaire (Cf. La Nouvelle Héloïse comme échappatoire, compensation imaginaire). Mais il ne s’agit pas de lire n’importe quoi. Le critère de sélection : l’utilité au sens large (cf. « A quoi cela est-il bon ? » p. 230 ibidem).

Or si les livres ont quelque chose à nous apprendre, ils doivent avoir un rapport avec l’expérience. Aussi faut-il recourir au livre quand l’expérience directe est impossible à faire ou quand il est préférable de faire une expérience indirecte. D’où : pour Emile enfant, Robinson Crusoé, Emile ado les historiens comme Plutarque.

« Tâchez d’apprendre à l’enfant tout qui est utile à son âge, et vous verrez que tout son temps sera plus que rempli… car nos vrais maîtres sont l’expérience et le sentiment, et jamais l’homme ne sent bien ce qui convient à l’homme que dans les rapports où il s’est trouvé. Un enfant sait qu’il est fait pour devenir homme, toutes les idées qu’il peut avoir de l’état d’homme sont des occasions d’instruction pour lui ; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n’est qu’une preuve continuelle de ce principe d’éducation. » Livre III

« À quoi cela est-il bon ? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la question qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à ces multitudes d’interrogations sottes et fastidieuses dont les enfants fatiguent sans relâche et sans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espèce d’empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon, l’on apprend à ne vouloir rien savoir que d’utile, interroge comme Socrate ; il ne fait pas une question sans s’en rendre à lui-même la raison qu’il sait qu’on lui en va demander avant que de la résoudre. »

Cf. aussi la partie du texte « Je hais les livres » qui concerne explicitement le livre Robinson Crusoé.

a) Robinson Crusoé : exemple de l’être humain revenu à l’état de nature. Question posée : que se passerait-il si une catastrophe ramenait l’humanité à l’état de nature ? Réponse : une sorte de réconciliation entre nature et culture. En effet, si Robinson est revenu à l’état de nature, il est néanmoins capable d’utiliser tout ce qu’il a reçu de la société, le savoir et les techniques, le développement de ses facultés (il n’est plus « l’animal stupide et borné » du Second Discours). Mais Robinson n’est qu’une fiction, qui a pour fonction de susciter le désir de vivre selon la nature au sein même de la société. (Cf. retour impossible, voire pas souhaitable).

b) C’est aussi pourquoi Emile, ado, lira les historiens (Plutarque, Hérodote, etc.) parce qu’il faut connaître l’homme et la société, avant de s’engager dans la société pour mener sa vie d’adulte (= se familiariser avec les travers de la société et le jeu des passions humaines). Si Emile découvrait directement ces travers, il en serait le jouet, actif ou passif. D’où le nécessité de les découvrir indirectement (inégalité, opposition être/paraître, passions d’amour-propre, conflit des vanités, etc.) Or les livres d’histoire permettent de faire cette expérience.

Le point commun à tous ces bons livres (ce qui implique qu’il y en a de mauvais) : la distanciation (distance spatiale pour Robinson Crusoé, distance temporelle pour les livres d’histoire.

Quand le livre est bon, l’expérience de la lecture est l’expérience même de la vie… !

 « C’est une ineptie d’exiger d’eux qu’ils s’appliquent à des choses qu’on leur dit vaguement être pour leur bien, sans qu’ils sachent quel est ce bien, et dont on les assure qu’il tireront du profit étant grands, sans qu’ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, qu’ils ne sauraient comprendre » Livre III

« Vous voulez qu’il soit docile étant petit : c’est vouloir qu’il soit crédule et dupe étant grand. » Livre III

« Il est aisé de convaincre un enfant que ce qu’on lui veut enseigner est utile : mais ce n’est rien de le convaincre, si l’on ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait approuver ou blâmer ; il n’y a que la passion qui nous fasse agir ; et comment se passionner pour des intérêts qu’on n’a point encore ?

Ne montrez jamais rien à l’enfant qu’il ne puisse voir. » Livre III

 

                                                      

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