La vogue de la généalogie

Publié le par lenuki69

Rechercher nos origines, par Jean-Michel Dumay ( Le Monde 22/12/07)
 

l y a un hobby, ou plus qu'un hobby, une quête : celle des origines. Des logiciels, des sites Internet permettent de monter des arbres généalogiques, de reconstituer les histoires familiales. Ou, plus précisément, à défaut d'établir un vrai récit, de graver les grandes têtes de chapitres : né le... décédé le... fils de..., etc. Des sites comme Ancestry.fr, antenne française d'un groupe international qui essaime depuis dix ans et se présente comme "la première ressource en ligne d'information sur l'histoire des familles".
Ancestry dit posséder plus de 12 millions de noms français dans sa base de données et, au plan international, 370 millions de patronymes répartis dans 4,2 millions d'arbres généalogiques créés par les utilisateurs de son réseau global - soit 85 000 nouveaux arbres créés chaque semaine, toujours d'après l'entreprise. Ces chiffres donnent le vertige. Et laissent imaginer le maillage possible, les connexions, les ramifications... Les trouvailles ou retrouvailles lointaines... Tous frères, ou cousins, issus de germains.
Ancestry a commandé un sondage (TNS-Sofres) dans plusieurs pays, duquel il ressortirait "qu'en moyenne les Français ne peuvent pas remonter au-delà de 1892, soit cent quinze ans ou trois générations, dans l'histoire de leur famille". Les Italiens, dont on aurait pu penser le contraire considérant l'importance supposée du clan dans leur culture, ont apparemment la mémoire plus courte (quatre-vingt-un ans). Les Suédois, plus familiaux, semble-t-il, sont loin devant : deux cents ans en moyenne de mémoire familiale. Comme ils sont loin devant en matière de fréquentation intergénérationnelle : 65 % des Suédois passeront Noël en faisant se rencontrer trois générations ou plus, contre seulement 40 % pour la France et 30 % pour l'Italie.
Comme les Français semblent avoir des difficultés à exhumer leurs racines, ils paraissent en savoir très peu sur leur famille proche : leurs noms, les lieux de naissance ou encore leurs professions. Quarante-cinq pour cent des personnes interrogées ignorent le nom de jeune fille de leurs grands-mères, 37 % ne savent pas où sont nés leurs grands-parents et 31 % ne connaissent pas le métier exercé par leurs grands-pères.
A une époque qui célèbre le culte de l'instant, qui avance comme à reculons dans le brouillard d'un futur incertain, cette quête de racines, cette vogue de la généalogie et de ses activités connexes (psychogénéalogie, par exemple), ne sont pas sans rappeler d'autres quêtes du passé. Depuis que la crise des années 1970 a jeté un voile sur l'avenir, désormais souvent vécu sur un mode angoissé, la fréquentation des archives, la valorisation du patrimoine, les journées et cérémonies commémoratives, les repentances n'ont jamais été aussi fortes et actives (surtout à partir des années 1980). C'est comme si le présent, butant sur le futur, réinvestissait le passé.
Cela n'est pas sans conséquences. Car ce réinvestissement, cette dilatation des frontières du temps, à rebours du destin, ne s'opèrent pas toujours selon des modalités critiques propres, par exemple, au travail d'historien. A l'histoire, jadis sacralisée, la mémoire, qui plus est le "devoir de mémoire", se substitue sur un mode individualisé, peu propice à la critique. Comme en bien des domaines, à chacun sa vérité.
C'est un peu comme dans la vie privée. Derrière la quête des origines, qui transforme en fin limier l'oncle Albert ou la cousine Jacqueline, chacun tissera subjectivement son récit, sa légende. Chacun reprendra à sa sauce les mailles du récit familial, ses dits et ses non-dits, ses secrets, parfois lourds en héritage. Et ainsi chacun, mémorialiste de son clan, canonisera l'ancêtre ou bien l'accablera de tous les maux.
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