Les celluels souches (entretien avec le professeur M. Peschanski)

Publié le par lenuki69

«il faut rendre ce progrès accessible à tous»
Les vérités d'un dresseur de cellules
Le professeur Marc Peschanski travaille depuis des années sur les cellules souches. Il explique les enjeux de ses travaux et raconte les dessous de la bataille scientifique et financière
 

Médecin, directeur scientifique de l'Institut des Cellules Souches pour le Traitement et l'Etude des Maladies monogéniques (I-Stem, filiale conjointe de l'lnserm et de l'Association française contre les Myopathies), le professeur Marc Peschanski est spécialiste des cellules souches embryonnaires humaines. Dans ses laboratoires du Genopole d'Evry, son institut tout neuf met au point des méthodes pour faire proliférer à très grande échelle ces cellules issues d'embryons. Et pour guider leur diversification en cellules de différentes catégories, à des fins thérapeutiques futures - contre les maladies cardiaques, de la peau ou neurodégénératives.
Il multiplie aussi des lignées de cellules porteuses d'anomalies, pour élucider les mécanismes pathologiques et tester à un rythme industriel des molécules médicamenteuses - avec l'aide d'une étonnante machine robotisée unique au monde. Il nous livre ici un tour d'horizon de l'univers, foisonnant et fascinant, des futures cellules réparatrices. Un jour, peut-être, elles guériront presque toutes les maladies. En attendant, la quête d'une pareille panacée donne le vertige. Aiguise les appétits. Et se traduit, à l'occasion, par d'étranges coups bas dans la recherche scientifique mondiale.
Le Nouvel Observateur. - Au Japon, puis aux Etats-Unis, de simili-cellules souches embryonnaires humaines - susceptibles d'être retransformées en n'importe quel type de cellule spécialisée - viennent d'être obtenues à partir de banales cellules de la peau. Ce résultat disqualifie-t-il vos propres travaux, qui portent sur les «vraies» cellules souches tirées d'embryons ?

 


Professeur Marc Peschanski. - C'est grâce aux recherches sur les cellules souches embryonnaires - grâce à l'identification de certains marqueurs qui les caractérisent que Shinya Yamanaka, puis James Thomson ont pu faire «régresser» des fibroblastes de la peau au stade de cellules souches, en leur faisant sauter la barrière de la spécialisation. Cela en y réintroduisant divers gènes qui sont inactivés dans les cellules adultes, pour leur redonner une totale plasticité et une infinie capacité de prolifération - notamment à l'aide d'un gène caractéristique du cancer. C'est grâce aux recherches sur les cellules d'embryons que ce premier résultat a pu être obtenu. Donc cela vaut le coup de continuer à les étudier : elles ont encore beaucoup à nous apprendre. Remarquons qu'il est de toute façon hors de question d'utiliser, telles quelles, les cellules de Yamanaka ou de Thomson pour une quelconque expérience de thérapie cellulaire. Jusqu'à nouvel ordre, elles sont réputées dangereuses.
N. O. - Toutes les cellules souches envisagées pour des implantations thérapeutiques possèdent, par définition, cette faculté de prolifération qui fait penser au cancer.
M. Peschanski. - C'est pourquoi il ne sera jamais question de les implanter dans l'organisme avant de les avoir retransformées toutes en cellules spécialisées fonctionnelles - ou du moins, dans certains cas, ne possédant plus qu'une capacité de multiplication strictement limitée et contrôlée. Il s'agit d'injecter, par millions ou par milliards, des cellules réparatrices adéquates - sans que puisse se glisser parmi elles ne serait-ce qu'une seule cellule ayant échappé au tri et susceptible de déraper. Le tri impitoyable, c'est l'un des principaux défis à relever. Un autre, c'est la mise au point de méthodes efficaces pour spécialiser les cellules «à tout faire», ou pluripotentes. Guider leur évolution jusqu'à l'exacte catégorie désirée. Il reste donc beaucoup à faire, car le corps humain ne comporte pas moins de 200 grandes catégories de cellules, chacune de ces catégories comportant des dizaines de sous-variétés distinctes. Aiguiller exactement une cellule souche vers telle ou telle variété, on commence à peine, peu à peu, à savoir le faire - cela grâce à tous les travaux antérieurs en biologie du développement, qui ont permis d'identifier nombre des protéines associées aux processus de transformations cellulaires.

 

N. O. - En tant que spécialiste des cellules souches, êtes-vous particulièrement passionné par les perspectives ainsi ouvertes, et par les fantastiques promesses curatives qui semblent se profiler ?
M. Peschanski. - Face à un nouvel horizon comme celui-ci, ce qui me passionne surtout, c'est le nombre énorme de chercheurs auxquels on donne soudain les moyens de travailler pour faire avancer la science. Les réelles retombées pratiques, soyons réalistes, demeurent lointaines.
Comme c'est quasiment toujours le cas dans les sciences : la recherche scientifique, c'est d'abord un investissement de solidarité en faveur... des générations futures. Prenons l'exemple du déchiffrage du génome humain. Pour moi, c'est un exemple fabuleux. Quand j'étais étudiant en médecine, il était inimaginable qu'une pareille prouesse soit accomplie aussi vite, en si peu d'années. Conclusion : là où la société est capable de dégager clairement des moyens, on peut avancer de façon spectaculaire, sans que pour autant des applications pratiques surgissent tout de suite.
N. O. - Des moyens en faveur de la biologie, c'est mieux que... d'aller sur la Lune ?
M. Peschanski. - Je ne sais pas, et a priori je n'ai d'ailleurs rien contre les excursions sur la Lune. Mais en tout cas c'est mieux que de dépenser de l'argent pour construire des chars Leclerc...
N. O. - Justement, en matière de recherches sur les cellules souches, la France - face aux Etats-Unis, au Japon, au RoyaumeUni- ne fait pas tellement bonne figure.
M. Peschanski. - Hélas, c'est catastrophique ! Cela vaut d'ailleurs pour à peu près tous les domaines de la science. Parmi les pays de l'OCDE, la France se situe à l'avant-dernier rang pour l'argent investi par l'Etat pour former les étudiants. C'est par exemple deux fois moins qu'aux Etats-Unis. Le fossé va de plus en plus s'élargir entre ce que nous sommes capables de faire et ce que pourront faire les autres. Tandis que les universités tombent en ruine, on prétend se rattraper avec les grandes écoles. Mais celles-ci forment des ingénieurs, pas des chercheurs pour lesquels on ne crée plus aucun poste nouveau dans les organismes scientifiques. Quant aux crédits supplémentaires récemment consentis aux universités, il ne s'agit pratiquement que de rattrapages ou de remboursements d'impayés. Aucun investissement supplémentaire réel dans la recherche. Dans le cas particulier des cellules souches, il faut bien constater en plus que l'Etat, comptant sur les recettes du Téléthon, se désengage de plus en plus.
N. O. - Le jour où elles seront utilisables, ces merveilleuses thérapies cellulaires seront forcément très coûteuses. Donc réservées aux malades qui auront les moyens de se les offrir ?
M. Peschanski. - Le problème de toutes les innovations médicales, c'est en effet de trouver le moyen de les mettre à la disposition de tous ceux qui en ont besoin. Il faut rendre ce progrès accessible à tous. Le prix n'est que l'un des facteurs de l'équation, et d'ailleurs la façon de fixer les tarifs obéit parfois à des critères contestables. On l'a vu avec les antirétroviraux contre le sida. Ces molécules étaient réputées inaccessibles aux malades insolvables. Pourtant, comme c'était une question de vie ou de mort (quelque chose de beaucoup plus important que le fric), on a fini dans beaucoup de pays par trouver des solutions. Mais voici une autre histoire : le laboratoire américain Genentech avait créé l'Avastin, un anticancéreux efficace, qui s'oppose à la vascularisation des tumeurs. Dans le même but, le même laboratoire a ensuite lancé un médicament légèrement plus performant, mais avec une indication supplémentaire : celle de lutter aussi contre la DMLA (la dégénérescence maculaire liée à l'âge), qui consiste en une prolifération de vaisseaux sanguins dans la rétine. Ce nouveau produit, le Lucentis, était (et reste) affreusement cher - du genre 20 000 dollars pour un traitement. Beaucoup d'ophtalmologistes se sont alors tournés vers l'Avastin pour ralentir la DMLA, à un coût très inférieur. La réaction de Genentech, qui voyait tout cet argent lui échapper ? Le laboratoire a brutalement multiplié par huit le tarif de l'Avastin ! Vous voyez, le coût d'un traitement est souvent régi par de curieux facteurs.
N. O. - Mais les recherches sur les cellules souches sont l'objet d'appétits financiers énormes, verrouillées par des prises de brevets, traversées par des coups de Bourse. C'est un eldorado sauvage...
M. Peschanski.  - C'est vrai, et parfois étrange. Dans le cas des fibroblastes de la peau retransformés en cellules embryonnaires, les travaux fondamentaux, menés sur la souris, ont été publiés l'an dernier par Yamanaka. Ensuite, Yamanaka lui-même, puis Thomson ont refait la même chose avec des fibroblastes humains. Yamanaka continuait ainsi à faire de la science, mais Thomson, même s'il a aussi accompli un très beau travail, faisait un peu autre chose... Il a reproduit les manips dans le but de déposer plusieurs brevets. C'est la façon dont les Américains réagissent quand ils voient qu'un domaine risque de leur échapper.
Vous avez comme ça des gens qui déposent des brevets juste pour empêcher les autres de travailler...
N. O. - Au-delà des brevets, légitimes ou non, il y a, dans votre domaine, des tours de main quasiment culinaires.
M. Peschanski.  - C'est sûr, avec la même recette et les mêmes ingrédients, certains expérimentateurs, apparemment plus habiles, réussissent mieux que d'autres. Et puis, il faut aussi compter avec le hasard, car beaucoup de manipulations doivent être répétées de très nombreuses fois avant qu'une réussite survienne, sans qu'on sache pourquoi. Le clonage de la célèbre brebis Dolly n'avait été obtenu qu'au bout de 278 tentatives en tout point identiques.
N. O. - Alors parlons de clonage, de clonage thérapeutique bien sûr. Un verrou vient de sauter, avec la création récente d'un embryon de macaque - donc d'un primate, proche de l'homme.
M. Peschanski. - Toujours après de nombreuses tentatives infructueuses. Mais c'est vrai, on peut considérer désormais qu'il n'y a plus de barrière d'espèces, et qu'on pourrait en théorie fabriquer par clonage des embryons humains et en tirer ensuite des tissus réparateurs, dotés de l'exact patrimoine génétique du receveur. Mais il reste une autre barrière, celle des ovules - indispensables pour l'obtention d'un clone. Où les trouver, par centaines, pour chacun des individus à soigner ? Il n'est pas tout à fait impensable de réussir, un jour lointain, à les fabriquer à volonté en grand nombre, à partir de cellules souches. En attendant, le clonage thérapeutique humain me semble relever de la pure science-fiction.

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