Cellules souches ( fin du dossier)

Publié le par lenuki

Entre science et charlatanisme
Expérimentations chinoises
Dans l'Empire du Milieu, des cliniques injectent déjà des cellules souches sur des malades. Parfois au mépris du principe de précaution et des règles déontologiques
 

De notre correspondant en Chine

En Chine, comme dans toute l'Asie, la course aux «cellules miracles» est lancée. L'objectif ? Battre pour la première fois l'Occident dans un domaine scientifique. La ferveur nationaliste se conjugue bien sûr avec l'intérêt économique. Les Chinois parient sur une industrie d avenir en profitant d'une situation paradoxale : leur gouvernement ne finance pas la recherche, mais n'interdit pas les traitements, voire les expérimentations, et surtout l'utilisation de cellules provenant d'embryons humains. La communauté scientifique regarde de près ce foisonnement de travaux, mais s'inquiète aussi de la rapidité de leur application clinique. Car en Chine le meilleur côtoie le pire.
Voici par exemple le docteur Freeman Gao. C'est un esprit scientifique. Il n'avance rien qui n'a pas été démontré. Cet homme parlant très bien l'anglais dirige la plus grande banque de cellules souches de Chine, la Beijing Cord Blood Bank. Ici sont conservés 40 000 échantillons prélevés sur des cordons ombilicaux. «Nous avons les ressources», glisse le docteur Freeman Gao. La Chine compte en effet 20 millions de naissances par an. Déjà elle approvisionne largement le Japon avec ses échantillons. «Nous avons découvert les cellules souches il y a dix ans à peine par le biais, d'ailleurs, de médecins chinois revenus de France, explique Freeman Gao. Pour développer notre banque nous avons créé une société privée puisque les autorités n'ont débloqué aucun budget.» Résultat : le docteur Freeman Gao est plus un «commerçant» qu'un chercheur. Il le regrette.

 


Beaucoup d'autres ne s'embarrassent pas de ces préventions déontologiques. Voici maintenant le docteur Wu Like. Il exerce, à Pékin, à l'hôpital Tiantan Puhua, un petit établissement au fond d'une impasse bordée de maisonnettes décrépies. Comme plusieurs autres cliniques pékinoises, Tiantan Puhua procède à des injections de cellules souches prises sur des embryons. Ces implantations régénèrent les tissus endommagés, affirme le docteur Wu Like. Cette hypothèse est loin d'être prouvée. Peu importe, Tiantan Puhua promet des merveilles : grâce à ses traitements, les paralysés se lèveraient de leur chaise roulante, les déments et ceux perdus dans le brouillard de parkinson retrouveraient leurs facultés intellectuelles... Le docteur Wu Like assure que son taux de réussite est de 70%. Il en donne pour preuve la longue liste de témoignages des malades soignés et de leurs familles. Celui par exemple d'Isabelle Z, une Chinoise mariée à un Français. Pour rester au chevet de son enfant, elle s'est fait embaucher comme directrice du business development de l'hôpital. Sa fille s'est brisé la colonne vertébrale en plongeant dans une piscine. Les spécialistes de Hongkong n'ont pu que constater des dommages irréversibles. «Ils m'ont juste recommandé de lui acheter une chaise roulante.» Une première intervention à l'hôpital Tiantan Puhua a donné, selon elle, quelques résultats : «Ma fille ne sentait pas la douleur lorsqu'on lui faisait une piqûre. Maintenant, à chaque fois qu'on la pique, elle fait la grimace !»

 

Le docteur Wu Like n'a pas publié d'articles dans des revues internationales. Il lui faudrait 200 cas cliniques suivis pendant deux ans pour paraître à l'étranger. En revanche, il s'est acquis une certaine notoriété en Chine, où moitié moins de cas sur une durée d'un an suffisent à une étude clinique. Il invoque également le manque de recul. Il n'a commencé à pratiquer ce genre d'opérations qu'il y a deux ans. Ce qui ne l'empêche pas de beneficier de subsides d'un fonds d'investissement américain, l' American Pacific Médical Group. Le site de cette société donne la liste de ses partenaires : essentiellement des Chinois ayant fait des études de médecine aux Etats-Unis, associés à des hommes d'affaires de Hongkong. Un autre site donne la mesure de l'emballement autour des cellules souches : ChinaStemCellNews. Cette société organise des «voyages thérapeutiques» dans les hôpitaux chinois et elle prétend guérir un nombre impressionnant de maladies, dont l'autisme ou la cécité... Pékin plus fort que Lourdes ?
«Nous sommes en retard dans les découvertes. Mais nous profitons de h recherche des pays occidentaux et prenons de l'avance dans les applications», explique le docteur Wu Like. Immoral ? Les controverses autour de l'utilisation d'embryons «ne sont pas raisonnables», rétorque le docteur Wu Like. Et «qualifier d'être humain un embryon de plus de trois semaines est une entrave au progrès médical». Dangereux ? Il y a eu des «accidents» et des morts, reconnaît Wu Like, «mais pas à Tiantan». Quant au coût du traitement, il répond seulement que son hôpital est celui qui gagne le plus d'argent à Pékin. Ce coût serait entre 20 000 et 30 000 euros l'intervention plus les autres soins (acupuncture, kinésithérapie, etc.) .
Avec la bénédiction du vatican
Plus moral que le clonage ?
Les dernières découvertes permettent d'éviter la manipulation des embryons qui posent des problèmes éthiques. Mais elles soulèvent d'autres questions
 

C'est par Dolly que le scandale est arrivé. Lorsque l'Ecossais Ian Wilmut révèle, en 1997, la naissance de la première brebis clonée, il devient mondialement célèbre et suscite une frayeur planétaire : si l'on a pu copier un mouton, n'en fera-t-on pas de même pour un être humain ? Bien qu'il ne soit alors qu'un fantasme, le clonage d'un homme devient l'épouvantail de la bioéthique, stigmatisé par les autorités politiques, morales et religieuses de tout pays. Le législateur français forgera même l'expression de «crime contre l'espèce humaine» pour qualifier cette expérience interdite ! Il ne s'agit pourtant pas d'un génocide...
En même temps que la crainte, Dolly apporte un formidable espoir, celui d'une «médecine régénératrice» fondée sur les fantastiques propriétés des cellules souches de l'embryon Ces cellules, nouveau Graal de la médecine, sont présentes dans l'embryon naturel, au début de son développement. C'est leur extraordinaire plasticité qui permet l'apparition progressive des quelque deux cents tissus différenciés de l'organisme humain. Le clonage ouvre la voie à leur production contrôlée, qui permettrait, à terme, de cultiver en laboratoire des tissus biologiques faits «sur mesure» pour un individu précis. Grâce à ce procédé, le clonage thérapeutique, il serait possible de régénérer n'importe quel tissu de l'organisme, des neurones détruits par la maladie de Parkinson aux cellules du myocarde lésées par un infactus.

 


Ainsi, dès le départ, Dolly réunit, en un couple aussi inséparable que Docteur Jekyll et Mister Hyde, les promesses de guérison et les craintes éthiques. Dix ans après, Ian Wilmut vient d'annoncer qu'il abandonnait le clonage thérapeutique ! Et cela, au profit d'une nouvelle approche qui permet d'éviter le clonage et la manipulation d'embryons : le Japonais Shinya Yamanaka ainsi que l'Américain James Thomson viennent de montrer qu'il est possible de «reprogrammer» de banales cellules de peau pour les faire se comporter comme des cellules souches embryonnaires. En 1998, le même Thomson avait réussi pour la première fois à mettre en culture les cellules souches de l'embryon humain. La nouvelle avait fait moins de bruit que la naissance de la brebis clonée, mais elle était tout aussi importante. Les travaux de Ian Wilmut associés à ceux de Thomson fournissaient un véritable socle scientifique pour mettre en place un programme de recherche dirigé vers la médecine régénératrice fondée sur le clonage thérapeutique.
Aujourd'hui, Wilmut et Thomson tournent le dos à la voie dont ils ont été les pionniers. Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls. Sans aucun doute, l'opprobre attaché au clonage reproductif a rejailli sur le clonage thérapeutique, bien que leurs objectifs soient entièrement différents. La loi française criminalise les deux démarches, ce qui, dans le cas du clonage thérapeutique, revient à introduire l'étrange notion de «crime sans victime», comme le remarque le neurobiologiste Hervé Chneiweiss, directeur de l'unité 752 de rinserm. Au-delà du clonage, la recherche sur les cellules souches a été freinée, dans différents pays, par le fait qu'elle soit associée à la manipulation d'embryons. Bon nombre de spécialistes du domaine ont essayé de contourner la difficulté en cherchant des méthodes qui permettent de se passer de l'embryon. Avant même la découverte de Yamanaka et Thomson, différentes équipes ont tenté de travailler sur les cellules souches présentes dans l'organisme adulte. Elles sont rares, difficiles à isoler et moins plastiques que celles de l'embryon. Mais eues ont l'avantage évident de ne pas soulever de problèmes éthiques.

 

La décision d'Ian Wilmut risque-t-elle de porter un coup fatal au clonage thérapeutique ? Certains le craignent, d'autant que cette annonce se produit après le scandale provoqué par l'énorme fraude du Coréen Hwang. Ce dernier avait publié en 2005 des résultats extraordinaires qui mettaient le clonage thérapeutique quasiment «à portée d'éprouvette». Mais on a découvert ensuite que toutes ses expériences étaient truquées (voir «Wbs» du 30 août 2007). Pour la neurobiologiste Nicole Le Douarin, professeur au Collège de France, le fiasco coréen a eu des effets «délétères» sur «le domaine entier du clonage thérapeutique», entraînant un «coup de frein» qui «se fait encore sentir en 200 7».
Les freins moraux et la fraude de Hwang ont-ils eu raison d'une des voies les plus prometteuses pour l'avenir de la médecine ? Wilmut affirme que ses motivations sont d'abord pratiques : en dehors de toute considération éthique, le clonage thérapeutique se heurte à de difficiles obstacles techniques. Le procédé a une très faible efficacité et nécessite d'utiliser de nombreux ovocytes. Ceux-ci doivent être prélevés sur des femmes jeunes, soumises à une stimulation hormonale qui provoque une super-ovulation. L'opération peut nuire à la fertilité future de la femme donneuse et entraîne parfois de graves complications. La pénurie d' ovocytes constitue une barrière aussi importante, sinon plus, que l'éthique pour le développement du clonage thérapeutique.
Faut-il y renoncer pour autant ? «Ce serait jeter le bébé avec l'eau du bain, estime Hervé Chneiweiss. Même si le travail deYamanaka et Thomson représente une avancée importante, l'analyse des cellules souches embryonnaires reste nécessaire. Il faut comprendre les mécanismes par lesquels les cellules souches se différencient pour donner tel ou tel tissu, et dans ce tissu, telle ou telle variété de cellules. Par exemple, si je veux soigner la maladie de Parkinson, il me faut trouver un moyen de produire non pas n importe quel tissu cérébral, mais précisément les neurones à dopamine détruits par la maladie.
Pour atteindre ce but, nous avons besoin de toutes les voies de recherche.»
Au demeurant, si les considérations éthiques jouent un rôle important, elles évoluent avec la société et sont influencées par les progrès scientifiques. Comme le souligne Nicole Le Douarin, «les avocats du diagnostic prénatal dans les années 1960, de la fécondation in vitro dans les années 1970, du diagnostic préimplantatoire dans les années 1990 ont été la cible d'invectives sévères». Or toutes ces techniques sont couramment utilisées aujourd'hui. En dernière analyse, l'issue des débats moraux dépendra surtout des solutions pratiques que pourront proposer les chercheurs.
Un tour d'horizon mondial montre d'ailleurs que les législations et les positions éthiques n'ont pas toujours un effet décisif sur le devenir de la recherche. Si la législation française est très restrictive, le manque de moyens alloués à la recherche semble un frein au moins aussi important que la loi (voir l'interview de Marc Peschanski p. 12). Les Etats-Unis présentent une situation paradoxale, avec une législation très contraignante, mais qui ne concerne que les fonds publics gérés par l'Etat fédéral. Une société privée pourrait cloner un bébé sans que la loi s'y oppose formellement ! Surtout, chacun des Etats peut prendre toute initiative pour promouvoir la recherche. C'est ainsi que la Californie de Schwarzenegger a créé le Cirm, un institut pour la médecine régénératrice subventionné par un fonds spécial de 300 millions de dollars par an renouvelables pendant dix ans. soit 3 milliards en tout. Le Cirm est aujourd'hui la plus importante agence de financement de la recherche sur les cellules souches, et son budget est plus de cent fois supérieur à celui de la France dans le même secteur !
«Au total, sur 29 milliards de dollars investis dans le monde pour la recherche dans les sciences de la vie, 22 milliards sont dépensés aux Etats-Unis, observe Hervé Chneiweiss. Cela situe l'échelle des moyens disponibles. L'Europe n'est pas en position de jouer un rôle majeur dans la course aux cellules souches. La Grande-Bretagne, qui bénéficie d'une législation très libérale, tire son épingle du jeu, mais avec des moyens relativement limités. Le monde de la recherche biomédicale est en train de se recentrer sur le Pacifique. Outre la Californie, l'Asie est en pointe, en particulier la Chine, la Corée, le Japon, Singapour et Taïwan. E Australie est également bien placée.»
Tous ces pays ont adopté une politique assez ouverte et engagent des moyens importants. Le poids de la législation est limité par le fait qu'interdire une voie de recherche dans un pays n'empêche pas de la poursuivre ailleurs. Même l'interdit du clonage reproductif, s'il est largement partagé, ne fait pas l'objet d'un consensus universel. L'avenir de la médecine ne se jouera pas sur des principes éthiques, mais sur l'habileté à surmonter les obstacles, aussi bien moraux que techniques et économiques. L'aventure inaugurée il y a une décennie par le clonage de la brebis écossaise a deux visages inséparables : l'un, souriant, est une promesse de santé, de longévité, d'éternelle jeunesse; l'autre, sombre, éveille les fantasmes de déshumanisation, de destruction de l'être. Impossible d'échapper à l'ambivalence prométhéenne : Docteur Dolly et Mister Hyde.

(1) "Les Cellules souches, porteuses d'immortalité", par Nicole Le Douarin, Odile Jacob, septembre 2007.
 

Publié dans sciences

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