Démocratie et opinion

Publié le par lenuki

 
L'opinion est en train de contester les valeurs de la démocratie
 
Michel Guénaire, avocat et écrivain, note qu'une nouvelle relation entre opinion et pouvoir s'établit et que, de représentative, la démocratie décline en une démocratie d'opinion.
La démocratie libérale est le régime politique qui protège le mieux la liberté des hommes. Elle réunit les valeurs qu'ont conquises les hommes pour leur liberté: élections libres, représentation nationale et Etat de droit constitutionnel. En son sein, un ressort est en train de contester ces valeurs. C'est le ressort de l'opinion.
«Inconstante compagne» du gouvernant, qui «tient pour rien (ses) services et dans le succès même écoute ses adversaires avec complaisance», avait écrit le général de Gaulle à propos de l'opinion dans Le Fil de l'épée en 1932. Celle-ci avait été justement ressentie, par celui qui en ferait son alliée et en serait aussi sa victime, comme le vrai défi de tout homme politique. L'avoir pour soi, c'est la certitude de conduire une action légitime; l'avoir contre soi, c'est la certitude de rencontrer le désaveu, hormis les cas où le peuple est reconnaissant à l'homme de l'Etat de le gouverner contre ses humeurs pour l'avenir.
La formation de l'opinion fut, est et restera une énigme. En 1789, les cahiers de doléances écrits dans toutes les provinces de France avaient été jugés comme exprimant l'opinion du pays. Longtemps, l'historiographie révolutionnaire avait retenu l'idée d'une expression spontanée, aux quatre coins du pays, des mêmes revendications. François Furet a corrigé ce versant de l'histoire officielle pour reconnaître que des cahiers de doléances types avaient circulé sous le manteau, dès l'automne 1788, et préfabriqué ou conditionné en quelque sorte l'opinion avant la Révolution.
Y eut-il jamais une opinion spontanée? Nos démocraties offrent le spectacle d'une nouvelle relation entre opinion et pouvoir. La presse, les sondages, les commentaires de l'actualité au quotidien, favorisent une opinion convenue. Celle-ci n'est plus une simple manière de penser, déterminée par les opinions. Elle devient une obligation implicite de penser, qui détermine les opinions. Les préjugés cristallisés par les médias écrivent la loi d'airain de la nouvelle opinion. Les Français l'appréhendent à leur manière en jugeant que, de tous les pouvoirs, les médias ont «trop de pouvoir».
Nul étonnement à voir se détacher, dans la perspective de l'élection présidentielle française, ceux qui se conforment le plus à l'opinion engendrée du canevas médiatique. Ségolène Royal en est la figure accomplie avec sa proposition de jurys populaires tirés au sort pour contrôler les élus. La référence à la démocratie directe qui convenait à des cités comme Athènes est la consécration de ce mouvement qui tend au renversement, et, à terme, à l'annulation du pouvoir par l'opinion. La candidate désignée par le Parti socialiste est arrivée par l'opinion, et ne veut plus répondre que de l'opinion.
La démocratie libérale était une démocratie représentative. Elle a décliné en une démocratie d'opinion. La funeste fabrique de la manière de penser rend le peuple otage de lui-même. Il est ce que quelques-uns imaginent qu'il est. Il n'est plus ce qu'il est. La démocratie d'opinion n'est pas une vraie démocratie. Elle conduit à une démocratie démagogique, qui mène à une démocratie populiste. L'opinion est contre la démocratie.
Peut-être nos nouveaux candidats veulent-ils réconcilier par la démocratie d'opinion le peuple avec les institutions? Ils se trompent, car le peuple veut des responsables qui définissent un projet au-delà de leurs sentiments. Ou peut-être ne savent-ils plus dire autre chose que ce que disent les sondages? Ils doivent alors renoncer à exercer des responsabilités publiques.
Quel mauvais génie habite les nouveaux candidats de l'opinion? Il était de l'honneur, encore bien compris il y a quelques années, des femmes et des hommes qui voulaient conquérir le pouvoir de se lancer avec honnêteté et exigence dans le débat d'idées, pour affronter les préjugés, prendre l'opinion à témoin, c'est-à-dire prendre rendez-vous avec elle. Avec de tels candidats, les peuples choisissaient leur destin. Il faut aujourd'hui craindre que les candidats de l'opinion préparent des rendez-vous qui n'en seront pas, et où l'insatisfaction finale du peuple se transformera, d'abord en abstention, puis en contestation. Au profit de qui?
Michel Guénaire est l'auteur entre autres de «Déclin et renaissance du pouvoir» (Gallimard, 2002) et «Le Génie français» (Grasset, 2006).
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