Le Président Sarkozy et la religion

Publié le par lenuki


Joël Roman
>>>> philosophe, rédacteur en chef à la revue « Esprit »
La métaphysique du sarkozysme
 

L
e discours du Latran de Nicolas Sarkozy a surtout été remarqué en raison de l’emphase avec laquelle il souli­gnait les racines chrétiennes de la France, à coups de références fleurant bon « l’héritage huma­niste chrétien » des vieux manuels de littérature, et des libertés qu’il prenait avec la notion de laïcité, faite d’approximations historiques sur la signification de la loi de 1905, notamment. On a peut-être insuffi­samment prêté attention à un autre aspect : la conception qu’il déve­loppe de la religion, chrétienne et plus particulièrement catholique en l’occurrence, et le rôle politique qu’il veut lui voir jouer.
Cette religion est clairement invitée à fournir le supplément d’âme dont les individus et nos sociétés ont besoin, supplément que ni « l’émancipation des indi­vidus », ni la « démocratie », ni « le progrès technique », ni « l’améliora­tion des conditions économiques et sociales », ni « la morale laïque » ne peuvent fournir : « Aucune de ces différentes perspectives n’a été en mesure de combler le besoin pro­fond des hommes et des femmes de trouver un sens à l’existence. » Mais, poursuit notre président dans une dialectique serrée, il est toutefois des activités qui parviennent à donner un sens à la vie, comme
«fonder une famille, contribuer à la recherche scientifique, ensei­gner, se battre pour des idées, en particulier si ce sont celles de la dignité humaine, diriger un pays »
. Toutefois, ces activités « ne répon­dent pas pour autant aux questions fondamentales sur le sens de la vie ou le mystère de la mort. Elles ne savent pas expliquer ce qui se passe avant la vie et ce qui se passe après la mort » .
Si l’on essaie de tirer de ce sal­migondis de considérations con­fuses et contradictoires (au bout du compte, tout cela donne-t-il ou non un sens à la vie ?) quelque chose qui ressemble à une pensée, on trouve ceci, qui pourrait être la métaphysique du sarkozysme : confronté aux questions des fins dernières, la religion à la fois offre une explication et rassure : cela n’a pas grand-chose à voir avec une interrogation spirituelle, contrai­rement à ce que le chef de l’État tente de nous faire croire, encore moins avec une inquiétude morale. Mieux : puisqu’il s’agit du chris­tianisme, toute la réflexion sur la singularité du message chrétien, voire son côté scandaleux pour la raison ou le confort intellectuel, est gommée.
À rebours d’une tradition qui a marqué la théologie contempo­raine, y compris celle de Ratzinger, et qui dissocie (quand elle ne les oppose pas) foi et religion, Sarkozy professe une vision instrumentale de la religion, nettement précon­ciliaire. Dans la tradition des penseurs du XIX
e siècle ramenant la religion à son utilité sociale (comme d’ailleurs Marx quand il critique « l’opium du peuple » ), il ne lui demande rien d’autre.
Il ignore visiblement que le re­nouveau catholique du XX
e siècle, consacré par Vatican II, repose en grande partie sur cet écart entre foi et religion, sous l’impulsion de théologiens français qui fu­rent parmi les principaux experts du Concile. Il y a là sans doute un héritage direct de la loi de sépara­tion et de l’obligation où s’est trou­vée l’Église catholique française, privée de son pouvoir séculier, de s’affirmer par elle-même en retrou­vant l’originalité de son message et de son témoignage.
À rebours de cette évolution, Nicolas Sarkozy précise qu’à ses yeux, l’utilité sociale de la reli­gion correspond à un besoin de consolation. Non sans cynisme, il affirme : « Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’in­térêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de fem­mes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n’ont pas rendu les Français plus heureux. » Renvoyant dos à dos ceux qui auraient imaginé que ces divers sujets relevaient d’une volonté et d’une responsabilité politiques – en matière d’aménagement du territoire, de solidarité urbaine, d’éducation populaire – comme ceux qui pensent sincèrement que la foi chrétienne n’est pas là pour nous consoler, mais pour nous inquiéter, Nicolas Sarkozy a affiché, dans son discours du Latran, une conception archaï­que et résolument conservatrice de la religion.
À moins qu’il ne faille prendre tout cela que pour un long préli­minaire, destiné à introduire son exercice favori, auquel il se livre en conclusion : parler de soi, en dres­sant entre la vocation sacerdotale et sa propre vocation de président de la République un parallèle qui serait désopilant s’il ne traduisait – ce que je crains – sa croyance ultime.
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