Critiques de l'Etat

Publié le par lenuki

Critiques de l'Etat
 
   Cette insistance sur le caractère rationnel de l’État n’efface pas son caractère contraignant : elle affirme plutôt que la contrainte de la loi, pourvu qu’elle formule ce que Rousseau nomme la "volonté générale", est librement acceptée par un citoyen de plus en plus moral. Mais d’autres théoriciens considèrent au contraire que l’État n’est qu’une machine inégalitaire, ou susceptible de broyer l’individu.
  Du point de vue de Marx, l’idée même d’universalité reflète l’idéologie bourgeoise. Dans cette optique, l’État ne représente que les intérêts de la classe dominante, et non l’intérêt de tous. C’est pourquoi ce dernier ne pourra émerger qu’au terme de processus révolutionnaires supprimant les classes sociales et entamant un dépérissement de l’État, devenant progressivement superflu, dès lors que tout homme sera capable de penser en priorité à la collectivité, et non plus à ses intérêts égoïstes. L’État "socialiste" serait ainsi le dernier, assurant la transition vers un "homme communiste" entièrement nouveau. L’échec du régime soviétique et de ses "démocraties" satellites invite évidemment à tempérer cet optimisme en s’interrogeant au moins sur la transformation du "socialisme" en bureaucratie totalitaire.
  Pour les anarchistes (de Stirner à Bakounine ou Proudhon), l’État représente une structure qui opprime la liberté créatrice des individus. Il n’est alors pas question de le transformer en espérant son extinction finale. Il faut lui substituer des types d’associations plus modestes, susceptibles de se fédérer, mais sans jamais atteindre les dimensions ou le pouvoir d’un "monstre froid".
  En fondant des droits, l’État impose des devoirs, que le citoyen n’accepte pas toujours avec plaisir (personne n’aime payer ses impôts). Le "bon" État est alors celui qui parvient à équilibrer de façon satisfaisante avantages et contraintes. Il est surtout celui qui fait comprendre que les premiers sont l’envers des secondes.
   Nietzsche « L’Etat, le plus froid des monstres froids »
Le fait que l'Etat veuille se présenter comme la manifestation de la souveraineté populaire n'est pas suffisant pour en assurer la légitimité : il y a toujours un écart entre le discours et les faits, entre les projets et leurs réalisations. Nietzsche se livre ici à une critique de l'Etat sous forme métaphorique en insistant sur sa monstruosité et sa froideur et, à cet égard, il pressent les dérives totalitaires que le XXème siècle à pu connaître aussi bien dans le système soviétique que dans le fascisme ou le nazisme par exemple. Dans les deux cas, c'est au nom du peuple que l'on assiste à la corruption de la politique qui se compromet avec le mal. "Ein Reich, ein Volk, ein Führer" disaient les Nazis : un Etat, un peuple, un chef, comme si ces trois entités étaient effectivement confondues. Les communistes visaient à établir la "dictature du prolétariat" en U.R.S.S., et le résultat de ces deux idéologies se réclamant de la volonté populaire a donné lieu aux plus grandes tragédies de notre histoire. L'Etat peut donc à tout moment être instrumentalisé pour être mis au service du totalitarisme, et la perversion est d'autant plus efficace qu'elle passe pour l'expression de la volonté populaire. Il ne faut donc pas perdre de vue le fait que l'Etat n'est pas le peuple et rester vigilant face à la tentation de confondre un parti, une idéologie ou un système, avec le bien commun dont il serait comme l'expression nécessaire. A ce titre, l'éducation des citoyens est fondamentale pour qu'ils soient capables de ne pas tomber dans les pièges du populisme ou de la démagogie. Dans la même optique, il est capital que les institutions équilibrent les pouvoirs en les divisant (législatif, exécutif, judiciaire) et qu'il règne dans l'espace publique une vraie liberté d'expression. Quoique Nietzsche ne soit pas un démocrate, il dénonce ici un travers inhérent à la politique et à l'Etat en particulier, travers que la démocratie doit admettre comme une menace qui n'est jamais vraiment écartée de son horizon. Pour autant, il serait dangereux de contester systématiquement la valeur de l'Etat et faire l'apologie de l'anarchie, par exemple, parce que la société ne peut subsister sans institutions.
 
Critique marxiste de l’Etat
« C’est justement  cette contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif, à prendre en qualité d’État, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire, mais toujours sur la base concrète des liens dans chaque conglomérat de famille et de tribu, tels que liens existants du sang, langage, division du travail à une vaste échelle et autres intérêts ; et parmi ces intérêts nous trouvons en particulier, comme nous le développerons plus loin, les intérêts des classes déjà conditionnées par la division du travail, qui se différencient dans tout groupement de ce genre et dont l’une domine l’autre » Marx et Engels, l’Idéologie allemande.
 
            Marx émet une critique radicale des conceptions de l’État de droit car celles-ci posent toutes l’État comme séparé de la société et transcendant celle-ci. C’est cette transcendance, on l’a vu, qui permet à l’État de jouer le rôle d’arbitre « désintéressé » des conflits. Pour que l’État puisse légitimement endosser ce rôle, pour qu’il soit légitime de lui obéir, il est donc nécessaire qu’il soit indépendant de la société sur laquelle il exerce son pouvoir et qu’il serve par conséquent l’intérêt général. Mais, affirme Marx, cela ne saurait être le cas et l’impartialité que revendique l’État n’est qu’une illusion. En effet, l’État est un acteur à part entière des conflits sociaux ; dans une société divisée en classes en raison de la division du travail, il est nécessairement au service de la classe dominante qui a par conséquent entre ses mains tous les pouvoirs (police, justice, armée) ; l’État moderne est un État bourgeois. Il faut bien comprendre que l’illusion de l’indépendance de l’État n’est pas une simple erreur qu’il s’agirait d’évacuer ; elle est au contraire commandée par la bourgeoisie elle-même pour justifier et maintenir les inégalités et injustices nées de sa domination. L’État est un voile jeté sur l’ordre social et qui institue une communauté imaginaire ; les résistances qui lui sont opposées sont ainsi jugées comme des atteintes à l’intérêt général.

Publié dans politique et morale

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