Mon chien est-il libre?

Publié le par lenuki

Pour vous inviter à lire la suite du dossier de Sciences Humaines, concernant les grandes questions de la philosophie, qui vient de sortir en kiosque, un article au titre provocateur et qui porte sur une notion phare de la philosophie....

Mon chien est-il libre ?


 

Jean-François Dortier

Le libre arbitre est sans doute un mythe que les individus se racontent à eux-mêmes. Mais cela ne veut pas dire que la liberté n’existe pas. Il se pourrait même qu’elle ne soit pas le propre des humains.
 
L’oncle André avait un chien. Un beau berger allemand affublé du nom de Basile. Dans les années 1970, quand on habitait un pavillon de banlieue, il était d’usage de mettre le chien en laisse. Et d’attacher la laisse à la niche. De sorte que Basile a passé sa vie entière dans un espace de cinq ou six mètres carrés sans pouvoir courir, marcher, se promener (sauf en de rares dimanches après-midi). Et tout seul. Alors que les chiens – descendants des meutes de loups – adorent la compagnie.
Depuis, la vie des chiens s’est humanisée. Le mien vit à la maison, il peut sortir dans le jardin quand il le veut. Tout (ou presque) lui est permis. Sauf de monter sur le canapé (ce qu’il fait quand même quand on n’est pas là : je le sais puisque l’on retrouve ses poils sur le canapé à notre retour). À part cela, Basile Junior (c’est son nom) a le droit de vaquer assez librement où bon lui semble dans la maison ou dans le jardin. Peut-on dire que mon chien est libre ?
D’aucuns diront qu’un chien reste un chien. Certes, il peut se promener à loisir chez nous, mais sa vie reste rivée à ses instincts. Basile Junior passe beaucoup de temps à dormir, dresse l’oreille quand son maître arrive, agite sa queue pour montrer son contentement, est fou de joie quand on le promène, etc. Bref, il suit fidèlement son instinct de chien. Sa liberté intérieure reste assez pauvre. Et même quand il va en cachette se loger sur le canapé, c’est parce qu’il est attiré par l’odeur irrésistible de son maître absent (1).
À ce stade de la discussion, on a appliqué à notre ami le chien un vieux débat philosophique sur le libre arbitre. Et à ce niveau, les humains et les chiens sont comparables. C’est Voltaire qui le dit (2).
Dans un premier sens, on peut dire que la liberté correspond à l’absence de contraintes. Liberté de mouvement, de pensée, de choisir son métier, etc. : « La liberté n’est donc autre chose que de pouvoir faire ce que je veux » (Voltaire).
Liberté et évolution
Quelques philosophes ont cherché à montrer que la liberté s’inscrit dans la logique de l’évolution. Pour le philosophe allemand Hans Jonas (3), les premières formes de liberté apparaissent avec les premières formes de vie. Plus précisément, la liberté naît avec la capacité de mouvement. Au cours de l’évolution, les organes du mouvement (nageoires, pattes, ailes) et ceux de la perception (yeux, oreilles, nez) ont évolué en même temps. Pour une huître, rivée à son rocher, il n’est besoin d’avoir des yeux, un odorat, des oreilles. Il lui suffit d’ouvrir et de fermer sa valve : l’eau lui amène ses éléments nutritifs. Dès que les animaux commencent à se déplacer pour trouver de la nourriture, ils doivent être dotés d’organes perceptifs pour voir, sentir, entendre les choses à distance. Ce déracinement leur procure une « liberté de mouvement » qui est la première phase de la liberté (4).
À un stade plus tardif de l’évolution apparaissent des organismes dotés d’un degré supérieur de liberté. La sélection naturelle a deux façons d’agir sur les organismes vivants. Elle peut les munir d’organes et d’instincts précisément adaptés à un environnement donné : le castor a des dents adaptées à la coupe du bois et l’instinct qui le pousse à construire des barrages. Mais de nombreuses espèces ont été dotées d’une capacité d’apprentissage qui leur permet d’apprendre et d’innover plutôt que d’adopter des conduites instinctives, figées et stéréotypées. Les lions apprennent à chasser, le singe à casser des noix, certains pinsons à chanter auprès de leurs congénères. Cette souplesse comportementale autorise à l’animal (et à l’humain) un espace de liberté supplémentaire, puisqu’ils ne sont plus soumis à des instincts rigides mais à une culture plus souple et malléable. L’être humain, selon Daniel Dennett, possède de surcroît la capacité réflexive de se distancier de sa culture d’appartenance. C’est encore un nouveau stade de la liberté, propre aux humains (5). 
La conquête des libertés politiques
La première étape de la liberté passe donc par la liberté de mouvement. Cela suppose la mobilité physique. Mais cela passe aussi, chez les humains, par des droits sur la libre circulation. Le droit de circuler librement fut l’une des premières conquêtes des libertés civiles en Occident. Être libre, c’est aller où bon nous semble tout comme penser ce que l’on veut, exercer le métier que l’on souhaite. Tout cela nous semble naturel, mais c’est oublier qu’il s’est agi d’une longue conquête historique en Occident (6).
Le libéralisme politique a conquis l’Angleterre et les Provinces-Unies au xviie siècle. Ce fut une idéologie de combat contre l’absolutisme monarchique et les autorités religieuses. John Locke (1632-1704) en a énoncé le premier les principes : le but de l’organisation politique n’est pas la puissance de l’État mais des individus libres de penser, croire, circuler, organiser leur vie comme ils l’entendent dès lors que la liberté d’autrui n’est pas menacée. Le libéralisme politique est représenté en France au xixe siècle par des hommes comme Benjamin Constant (1767-1830), inlassable dénonciateur de la tyrannie et des régimes despotiques (jacobin ou bonapartiste) et auteur du discours « De la liberté des Anciens et des Modernes », ou Alexis de Tocqueville (1805-1859).
Une fois la liberté formelle atteinte, il faut passer à la liberté concrète. Il ne s’agit plus d’avoir le droit, mais d’avoir le pouvoir concret de faire ce que l’on entend. Dans son livre Rationalité et liberté en économie, l’économiste Amartya Sen considère la liberté réelle comme la « capacité effective de l’individu de choisir sa vie » (7). Cette liberté n’est atteinte que si l’individu maîtrise des ressources nécessaires. Un pauvre n’est pas libre d’acheter une voiture s’il n’en a pas les moyens. Le développement économique et la répartition des droits sont des conditions de la liberté. Edgar Morin soulignera encore que la liberté conquise sur la nature est une dépendance par rapport au système techno-économique.
Dans le domaine politique, le philosophe Isaiah Berlin (1909-1997) propose une distinction similaire entre deux concepts de liberté (8). La « liberté négative » correspond au fait de ne pas être entravé par autrui dans la réalisation de ce que nous souhaitons faire. L’absence de censure de la presse est une liberté négative. La « liberté positive » est le pouvoir de contrôler les décisions publiques ou d’y prendre part. La participation au vote dans une démocratie est une liberté positive. 
Libre arbitre ou autonomie de la volonté ?
Mais d’autres penseurs font valoir que cette vision des choses ne résolvait pas entièrement le problème de la liberté. Le chien est libre d’aller où bon lui semble, mais sa volonté elle-même est déterminée par ses instincts et ses conditionnements (qui le font suivre les odeurs et obéir à ses pulsions). Il n’est pas « libre » de vouloir manger ou ne pas manger. De ce point de vue, nous sommes comme les chiens. Pour Baruch Spinoza, il existe toujours des motifs intérieurs qui nous poussent à agir de telle ou telle façon. Certains sont conscients (comme la faim), d’autres restent obscurs et nous sont étrangers (la notion d’inconscient n’existe pas encore à l’époque de Spinoza, mais il en a déjà l’intuition). De ce point de vue, le libre arbitre – ou une action qui n’aurait pas de cause – n’est qu’une illusion.
La seule vraie liberté n’est pas dans l’absence de raison d’agir, mais dans la « détermination », c’est-à-dire la capacité à suivre sa volonté. Supposons que je veuille abandonner mes études d’ingénieur (voulues par mes parents) pour me lancer dans la vie d’artiste. Une liberté non appuyée sur une volonté claire produit des individus anxieux et angoissés, indéterminés. Je vais d’abord devoir franchir des obstacles extérieurs (la pression familiale entre autres), peut-être trouver les moyens financiers nécessaires à une école (c’est la liberté réelle d’A. Sen). Je devrai aussi surmonter mes propres faiblesses. Car la voie choisie est incertaine et peu aisée. Elle suppose beaucoup de travail, de surmonter les périodes de découragement.
Et là, on touche à un autre aspect de la liberté qu’Emmanuel Kant nomme « l’autonomie ». L’autonomie, ce n’est pas l’absence de contraintes mais la possibilité de se fixer à soi-même sa propre loi (9). En l’occurrence, l’autonomie du peintre ou musicien en herbe suppose beaucoup d’autodiscipline. Cela cadre mal avec un milieu de bohème où vivent des aspirants artistes.
Pour faire face aux failles de sa propre volonté, le philosophe John Elster rappelle qu’il existe quelques recettes. La plus connue est la « ruse d’Ulysse » qui consista à se faire attacher au mât du bateau pour résister au chant des sirènes, un chant irrésistible mais mortel. C’est l’ultime paradoxe de la liberté. Elle consiste, pour se dompter, à se tenir soi-même en laisse. Pour libérer son esprit et réfléchir en paix, saint Augustin suggérait de se mettre à l’écart des femmes. Aujourd’hui, certains élèves demandent à leurs parents de les inscrire en pension afin de se prémunir contre leur penchant à la paresse et la distraction, de s’autocontraindre à travailler. C’est le paradoxe suprême de la liberté : devenir son propre esclave.
Pour résumer, à la question : « Peut-on être libre ? », beaucoup de philosophes répondent que le libre arbitre total est une fiction. Mais la liberté a un sens dès lors qu’on la considère sous l’angle relationnel, c’est-à-dire comme l’affranchissement par rapport à une contrainte interne ou externe. La liberté est toujours une conquête.
Comment faire pour se libérer de soi et des autres ? En se donnant les moyens de réaliser sa volonté : s’assurer d’abord de ses choix, tout mettre en œuvre pour les réaliser, ce qui peut passer par des contraintes librement consenties. Une soumission à soi-même en quelque sorte.
Vous avez compris ? Bon, je vous quitte. Mon chien tourne en rond et gémit devant la porte. C’est l’heure de sortir et il va me harceler jusqu’à ce que je lui obéisse… 
 
NOTES
(1) Nous aimons à croire que nous sommes très différents.
(2) Voltaire, « De la liberté », in Dictionnaire philosophique, 1764, rééd.
Flammarion, coll. « GF », 2001.
(3) H. Jonas, Évolution et Liberté, Rivages, 2000.
(4) D’un autre côté, elle le subordonne à d’autres contraintes (Edgar Morin sur l’animal).
(5) D.C. Dennett, Théorie évolutionniste de la liberté, Odile Jacob, 2004.
(6) J.‑F. Dortier, « La conquête des libertés en Occident », Sciences Humaines, n° 86, août-septembre 1998.
(7) A. Sen, Rationalité et liberté en économie, Odile Jacob, 2005.
(8) I. Berlin, Éloge de la liberté, Calmann-Lévy, 1988.
(9) Comme le dit l’étymologie du mot, autonomos venant de auto (soi) et nomos (loi). D’après E. Kant, Critique de la raison pure, 1781, rééd. Puf, 2007.

Publié dans politique et morale

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