Dieu et Darwin ( un article de La Croix )

Publié le par lenuki

Dieu, Darwin, et après ?


«D
ieu contre Darwin » , c'est le titre très médiatique que le magazine L'Histoire a donné à son numéro de février. C'est aussi le type même du faux débat, sans issue, dans la foulée de celui qui oppose « la science et la foi », et qui a provoqué dans l'Église catholique, voici un siècle, la crise moderniste et la réaction intégriste : au nom de la science, le modernisme ; au nom de la foi, l'intégrisme (1). Si l'on veut en sortir, il convient de rappeler quelques données historiques de base et la pré­gnance d'une culture commune aujourd'hui disparue, emportée par le développement de nos connaissances scientifiques. De Darwin à nous, pour tous, croyants ou incroyants, c'est le cadre intellectuel de référence qui a changé et, au principe de tout, notre échelle du temps et de l'espace.
Darwin est mort en 1882 : l'an­née même où, en France, dispa­raissait des programmes scolai­ res l'instruction religieuse qui enseignait à tous les enfants de l'école publique le récit biblique de la création. À la messe de Noël, tout le monde chantait : « Il est né le divin Enfant... Depuis plus de quatre mille ans nous l'annon­ çaient les prophètes... » L'horizon humain était à moins de dix mille ans. Ce n'était pas un article de foi, mais le fruit de laborieux calculs, dus aux savants « com­putistes » des XVI e et XVII e siècles à partir du seul document dont ils disposaient.
La géologie et la paléontologie ont jeté les premiers doutes, face à l'autorité attribuée à la Bible. En quelques générations, nous sommes passés du pre­mier couple humain - Adam et Ève - à la question de l'antiquité de l'homme et, de là, au long pro­cessus d'hominisation, plusieurs millions d'années, préalable au processus, bien lent lui aussi, d'humanisation. Selon Fourier l'utopiste, nous n'en sommes qu'au troisième degré - la ci­vilisation, après la sauvagerie et la barbarie - sur les dix qu'il entrevoyait et esquissait.
Nous sommes pareillement sortis de l'astronomie galiléenne avec le big bang de « l'atome pri­mitif » : douze à quinze milliards d'années. Le promoteur de cette théorie en 1930, ami d'Einstein, était un prêtre belge, professeur à l'Université catholique de Louvain : Georges Lemaître, que Pie XI fera le premier secrétaire de l'Académie pontificale des sciences. Dans cette perspective, Darwin apparaît un peu comme un contemporain de Galilée.
Pour parler le langage de la re­lativité, nous sommes passés de l'évolution restreinte et de ses pionniers à l'évolution générale. Le problème de l'évolution des espèces par la sélection naturelle ou autrement reste ouvert, mais il a explosé aux deux bouts. Il est désormais envisageable de savoir comment on passe de l'atome primitif à la vie élémentaire et de celle-ci à la pensée humaine : ce qu'Ignace Meyerson appelait « l'entrée dans l'humain » . Nous risquons ici d'être victimes de notre lan­gage en termes de descendance, de progéniture, de postérité. Si, au lieu de « l'homme descend du singe» , on avait dit « l'homme monte du singe » , aurions-nous eu aux États-Unis le fameux Procès du singe (2)? C'était la réponse de Louis Veuillot à un aristocrate fier de ses ancêtres :
« Vous descendez des croisés. Je monte d'un tonnelier. »

Sur cette immense trajectoire, le darwinisme et ses variantes, entre évolutionnisme et trans­formisme, occupe une position centrale et décisive. Il s'agit bien d'un paradigme nouveau, révolu­tionnaire, en un siècle qui valo­rise le changement comme source de progrès et de développement sans fin, et où le mot « révolution » a pris un sens nouveau, source de contradictions violentes.
La première résistance est venue d'esprits conservateurs, sous le nom de fixisme : on était entre savants qui échan­geaient leurs arguments. Elle est aujourd'hui sous la bannière du créationnisme: le débat a changé de nature et quitté le terrain scientifique. La « créa­tion » est un concept religieux, biblique, théologique, légitime dans son ordre, mais étranger et inaccessible à la science dans les contraintes qu'elle s'impose pour se construire. Le territoire de la science est sans frontières, mais elle n'est pas seule à l'occuper : et, par exemple, elle n'a pas plus qualité pour justifier la dignité humaine que l'inégalité des races humaines. La science ne peut reconnaître aucune autorité scientifique à la Bible, mais elle n'est pas une nouvelle Bible.
Un autre débat s'est fait jour, plus ample, dans le cadre de l'évo­lution générale, métascientifique lui aussi, mais plus « métaphysi­que » que théologique. Il est né, non des assertions de la science, mais de son mutisme devant les questions primordiales : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Comment le plus peut-il sortir du moins, et pour quelle raison ? Il tourne autour de ce qu'on appelle aux États-Unis le « dessein intelligent » ( intelligent design ) et en Europe le « principe anthropique ». Classiquement, c'est le problème de ce qu'Aris­tote et saint Thomas d'Aquin appelaient les « causes finales » . La science a toujours profit à s'intéresser aux questions qu'elle n'a pas vocation de résoudre (3).
(1) Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste , d'Émile Poulat (1962  Albin Michel, 1996).


(2) Le Procès du singe , de Gordon Golding (1982 Complexe  2006 )
 
(3) Ainsi Darwin, le hasard et Dieu , de Michel Delsol  Vrin
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C

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DIEU ET LA LOTO ?

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Clovis Simard


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