L'impératif écologique

Publié le par lenuki

Voici un article de la revue Philosophie magazine:

Edgar Morin et Nicolas Hulot - L'IMPÉRATIF ÉCOLOGIQUE

Alors que doit se tenir en France, les 2 et 3 février, la conférence internationale sur l'environnement, Edgar Morin et Nicolas Hulot, l'intellectuel critique et l'insurgé médiatique, évoquent le sentiment de nature et la maîtrise du vivant, l'éthique planétaire et les dégâts du progrès, le développement durable et la nécessité de ressusciter l'espérance.

Propos recueillis par
Nicolas Truong

 L'impératif écologique est-il en train de devenir un nouvel impératif catégorique ?

L'urgence climatique s'est en tout cas invitée dans la campagne électorale française.
À côté de l'« ordre juste » de Ségolène Royal et de la « rupture tranquille » de Nicolas Sarkozy, le « pacte écologique » lancé par Nicolas Hulot s'est imposé comme une utopie réaliste plébiscitée par les citoyens et courtisée par les politiciens. Mais ce souci du monde vient de plus loin. De Jean-Jacques Rousseau à Hans Jonas, de Michel Serres à Edgar Morin, la conscience planétaire de la fragilité de la biosphère s'est peu à peu imposée. De René Dumont à Al Gore, du commandant Cousteau à Nicolas Hulot, la volonté de sauver la planète se fait aujourd'hui plus prégnante. Edgar Morin annonçait, dès 1972, « l'an I de l'ère écologique » et invitait, en 1983, à la solidarité avec la communauté de destin terrestre au sein de Terre-Patrie (avec Anne-Brigitte Kern, Seuil). Aventurier de l'extrême dans « Ushuaïa », l'émission qu'il anime et produit sur TF1, Nicolas Hulot a pris peu à peu conscience de l'étroitesse de la planète et de l'ampleur des dévastations. Il a su alerter et fédérer les « énergies positives » autour de l'urgence écologique (Pour un pacte écologique, Calmann-Lévy. Voir aussi www.fondation-nicolas-hulot.org).
Cet échange est repris dans la réédition du livre d'Edgar Morin L'An I de l'ère écologique qui paraît ce mois aux éditions Tallandier.

Edgar Morin : Très jeune, j'ai été sensible aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. J'adorais la mer, la montagne et longtemps je n'ai pu écrire que devant une fenêtre ouverte sur les paysages toscans. J'ai un besoin de nature ancré au plus profond de mon être. Mais c'est en Californie, en 1969-1970, que des amis scientifiques de l'université de Berkeley m'ont éveillé à la conscience écologique. En 1972, j'intitule une communication « L'An I de l'ère écologique », persuadé qu'un nouvel âge devait s'ouvrir face à la dévastation de la biosphère. Depuis, de l'assèchement de la mer d'Aral à la pollution du lac Baïkal, des pluies acides à la catastrophe de Tchernobyl, de la contamination des nappes phréatiques au trou dans la couche d'ozone dans l'Antarctique, le mouvement écologique a pris son essor et une première prise de conscience a suscité de grandes conférences internationales, comme celles de Stockholm (1972), Rio (1992) ou Kyoto (1997) qui n'ont malheureusement pas pu créer d'instances contraignantes. Le point d'orgue de cette série de dévastations est sans aucun doute le réchauffement climatique, vraisemblablement lié à nos activités techno-économiques, comme en témoignent aussi bien l'ouragan Katrina que l'automne clément que nous avons vécu en Europe. Il a fallu du temps pour que cette conscience progresse. Nicolas Hulot
et sa Fondation ont su catalyser et incarner en France ce moment historique et critique.

Nicolas Hulot : On ne naît pas écologiste, on le devient. Je le suis devenu graduellement. Dans mon parcours initiatique, j'ai vécu des chocs visuels et émotionnels d'une grande intensité. Jeune photographe, j'ai été amené à arpenter des zones géographiques sublimes, comme le Limpopo ou le Zambèze. L'Afrique a été pour moi le continent de l'éveil. J'ai pourtant longtemps cru que la nature était corvéable, que nous vivions dans un monde infini, que l'impact de l'homme était dérisoire. La fréquence de mes voyages, notamment pour l'émission « Ushuaïa », m'a permis de me rendre compte de l'étroitesse de notre planète, de l'intensité des dégradations. La prise de conscience s'est alors transformée en conviction. En effroi même, lorsque j'ai réalisé la faiblesse de nos moyens par rapport à l'ampleur de la catastrophe écologique annoncée. D'où l'importance du soutien d'un intellectuel comme Edgar Morin, qui n'a pas attendu que la réalité s'impose pour réfléchir à l'origine des problèmes écologiques.
 
E. M : La pensée occidentale ne sait opérer que par disjonction ou par réduction. Descartes, qui voulait
que l'homme soit « comme maître et possesseur de la nature »,
opère la disjonction entre la science et la philosophie,
ce qui aboutira à cette séparation entre le monde des humanités et celui de la technique. Après avoir mis Dieu au chômage technologique, l'homme s'est octroyé le droit
de dominer la nature. Cette prétention s'est effondrée récemment. D'une part, parce que cette volonté de maîtriser le vivant se retourne contre nous ; d'autre part, parce que la Terre nous apparaît comme une minuscule planète d'un système solaire lui-même périphérique dans un cosmos gigantesque.
Il faut dire aussi que le christianisme, qui nous a façonnés, est une religion ouverte sur l'humain avec ces valeurs cardinales que sont la charité et l'amour, mais fermée à la nature et au monde animal. À l'opposé, le bouddhisme immerge l'humain dans le cycle des reproductions du monde vivant. La compassion du Bouddha s'adresse à toutes les souffrances. Nous sommes donc également marqués par l'empreinte chrétienne de notre civilisation qui ignore notre relation ombilicale à la nature. Il n'est possible de nous affranchir de cette lourde charge à la fois religieuse et techniciste que par une réforme de notre mode de pensée.

N. H : Le verrou culturel est au moins autant opérant que le verrou économique en matière écologique. Quant on lit Se libérer du connu (Stock) du penseur indien Krishnamurti, on voit combien briser les conditionnements et les préjugés est un travail long, à l'issue incertaine. La pire des blessures infligées à l'amour-propre de l'humanité, c'est lorsque Darwin a démontré que nous n'avions pas fait l'objet d'une création séparée. Du haut de la pyramide du vivant, l'homme a appris qu'il était issu d'une matrice commune avec les animaux. Cette blessure narcissique s'est accompagnée d'un refus d'admettre cette communauté d'origine et n'est pas encore cicatrisée, comme l'illustre la virulence des mouvements créationnistes outre-Atlantique. Nous savons depuis les Grecs et Ératosthène que la Terre est ronde, mais nous venons juste de nous rendre compte que nous vivons dans un monde fini, limité. Or nous sommes inaptes à la limite. Il y a de quoi être ébloui par la fulgurance des prouesses scientifiques. Mais cette toute-puissance de la technoscience génère ce que le chercheur américain René Dubos appelle le « désarroi tragique de l'homme moderne ». Aujourd'hui, l'homme n'est plus relié à rien. Ce désarroi est l'une des conséquences psychologiques de l'hypertrophie de la technique. On a fini par banaliser la vie sur Terre. D'où l'urgence du « pacte écologique », qui s'éloigne de l'affrontement, de la psychologie de la horde qui a longtemps façonné les partis politiques. L'impératif écologique nous donne une occasion inespérée de nous rassembler. Il faut redonner du sens au progrès que l'on avait confondu avec la performance. Celui-ci doit être conçu comme l'amélioration durable et équitable de la condition humaine, et non plus comme une volonté
de puissance déchaînée. Dans Le Syndrome
du Titanic, j'avais mis en exergue une phrase
d'Albert Einstein toujours d'actualité :
« Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions. »

E. M : Comme l'illustre la raréfaction des énergies fossiles, c'est l'idéologie du « toujours plus » que nous devons combattre. Il faut montrer que la limitation de la circulation automobile dans les centres historiques des grandes villes les ré-humanise. Nous aspirons obscurément à fuir la vie du métro-boulot-dodo qui obéit à la logique déterministe, chronométrique, hyper-spécialisée de la machine artificielle de nos usines et bureaux. Experts et « éconocrates », nous nous traitons comme des machines triviales, alors que la part non triviale en nous, celle du vouloir-vivre, aimer, nous réaliser, échappe à cette logique. Le pacte écologique n'a de sens qu'à condition d'être complété par un pacte politique. Pour ne pas aller dans le mur, nous avons besoin d'une politique que j'ai appelée « politique de l'homme ».

N. H. : Je constate que les politiques n'ont retenu que les aspects techniques de mon livre, qui sont bien évidemment déterminants puisqu'il faudra mettre en branle une combinaison d'outils économiques, fiscaux ou éducatifs afin de réaliser cette mutation écologique. Je regrette qu'ils n'aient pas lu les soixante premières pages, qui se présentent comme une remise en cause globale de notre civilisation, une invitation à un examen de conscience individuel et collectif. L'impératif écologique est aussi un impératif politique, car nous sommes encore englués dans la barbarie des origines. Comme nous l'a appris l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, le vernis démocratique est prêt à craquer à la moindre catastrophe écologique. Je ne dis pas cela pour faire peur, mais il n'est pas dit que notre civilisation sera capable d'affronter les bouleversements écologiques dans la cohérence, la sagesse, la pertinence et la rationalité. Nos frontières ne pourront stopper la mise en marche vers le nord des damnés de la Terre, fuyant les désordres écologiques et climatiques qu'ils subiront au sud sans les avoir provoqués. Aucune armée au monde placée à Gibraltar ou au sud de l'Italie n'endiguera une vague migratoire dont les fondements seront légitimes.

E.M : Comment ressusciter l'espérance ? Au coeur de la désespérance même. Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se désintègre ou se métamorphose. L'espérance est dans la convergence de ces courants qui parfois s'ignorent, tels le commerce équitable, l'économie solidaire, la réforme de vie. De partout, les solidarités s'éveillent. Des associations se créent pour sauver une rivière, repeupler un village, réinventer localement la politique. Ça bouillonne. Sous les structures sclérosées, il y a dans notre pays un formidable vouloir-vivre. Il n'y a pas de solution prête à l'avance, mais il y a une voie.

N. H : Ce que vous venez de dire est magnifiquement résumé par une phrase de Saint-Exupéry : « Il n'y a pas de solutions mais des forces. Créons ces forces et les solutions suivront. » Nous ne sommes pas comme des vagabonds nus dans le blizzard. Nous avons des outils formidables pour endiguer la famine et sauver la planète. Ce qui nous manque, c'est une volonté commune.

E. M. : Il faut prendre conscience de l'urgence de devenir citoyens de la Terre. La notion de « développement », même sous sa forme adoucie et vaselinée de « durable » contient
encore ce noyau aveugle techno-économique pour qui tout progrès humain découle des croissances matérielles.
Il importe de refonder cette notion de développement,
dont l'application partout dans le monde détruit les solidarités traditionnelles, fait déferler la corruption
et l'égocentrisme. Il faut que la notion de développement
se métamorphose en celle d'épanouissement.

N. H : Je suis pour la croissance économique dès lors qu'elle participe à une répartition équitable des richesses. L'énergie, l'eau, la terre, les poissons... Un certain nombre de ressources se raréfient. Nous n'avons plus le choix : la décroissance s'imposera de gré ou de force à cause du manque de certaines ressources. Cependant, je crois au développement durable et non à une décroissance globale qui serait synonyme de récession, notamment parce que je suis soucieux de l'acceptabilité sociale du pacte écologique.

E. M : Croire que le Nord n'apporte que des bienfaits et des bonnes solutions est une erreur. La primauté du calcul dans
la civilisation du Nord rend aveugle à la qualité même de la vie. Le Sud conserve des vertus de convivialité, d'art de vivre, de communauté et de solidarité que le Nord a évacuées.
Il faut concilier toutes ces vérités.

N. H : L'Afrique est un continent qui déborde de cette ressource qu'est la sagesse, tellement raréfiée chez nous.
Et c'est heureusement inestimable économiquement.

E. M. : Chaque culture a ses vertus et ses superstitions.
Il en est ainsi de la nôtre dont je suis loin de méconnaître les vertus, mais dont je dois reconnaître les illusions et les carences. C'est pourquoi je crois à une symbiose des civilisations. Les sagesses africaine, indienne, amérindienne doivent se mêler à nos Lumières, éclairantes mais aussi tellement aveuglantes. Nous devons cesser de nous considérer comme les maîtres pour devenir des partenaires dans le « grand rendez-vous du donner
et du recevoir » dont rêvait Léopold Sédar Senghor.

 

Publié dans Sciences politiques

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