Le rêve et le sommeil

Publié le par lenuki

La clé des rêves
Juan-David Nasio,
psychiatre, psychanalyste et écrivain (1)

Le théâtre du dormeur


O
n me demande souvent comment mes patients me racontent leurs rêves. En fait, la plupart sont enthousiastes pour me livrer leurs rêves. Dès qu'ils se souviennent d'un rêve marquant, ils le notent et m'invitent à le déchiffrer. Ils savent que dans une psychanalyse les rêves cons­tituent la voie royale qui mène à l'inconscient. Et comme ils veulent favoriser une rapide découverte de leur monde inconnu, ils apportent en séance un grand nombre de rê­ves qui ne sont ni choisis, ni sélec­tionnés mais plutôt déconcertants. Parce qu'un rêve les déconcerte, ils l'apportent en séance.
Le rêve fait partie des manifesta­tions de l'inconscient du patient, et à cet égard, certains rêves sont plus éloquents que d'autres. Mais ce n'est qu'après les avoir interpré­tés que l'on en a la confirmation... Cependant, à la différence de Freud, je ne crois pas que le rêve soit la voie privilégiée pour accéder à l'incons­cient du patient. Pour moi, la vraie voie royale c'est la manière dont le patient porte son corps et exprime ses sentiments sur son visage. La physionomie me semble, en effet, l'expression la plus éloquente de l'inconscient, en particulier les expressions distraites du visage. Il n'en reste pas moins que le rêve constitue l'une des productions de l'être humain où celui-ci se révèle totalement innocent.
Le rêveur est l'auteur d'un mes­sage dont il ignore le contenu! Mieux: il est l'auteur du scénario et le metteur en scène, malgré lui, d'une pièce de théâtre jouée chaque nuit, toujours inédite, dont il est aussi l'acteur jouant tous les rôles et le spectateur fasciné. Il est aussi, au moment du réveil, le premier commentateur du spectacle auquel il vient d'assister pendant la nuit. L'analyste n'étant que le deuxième commentateur de la situation scé­nique qui lui est rapportée, accom­pagnée du commentaire spontané du rêveur. Non seulement l'analyste interprète le rêve, mais il essaie de situer celui-ci dans le contexte de la veille ou de l'avant-veille et, plus globalement, dans la vie du patient, notamment dans sa relation avec l'analyste. Et puis, le rêveur ayant un corps, le rêve, comme toutes nos productions imaginaires, ex­prime des sensations corporelles. Pour moi, un rêve est la figuration mentale inconsciente du vécu cor­porel d'un dormeur qui ne ressent pas consciemment ses sensations. C'est pourquoi je demande toujours à mes patients qui me racontent leurs rêves de me dire quel est l'état de leurs corps.
Parmi tous les éléments du rêve d'un patient, je vais choisir des matériaux précis, afin d'y perce­voir une signification, une clé, une explication. C'est ainsi que pour m'aider à garder mémoire et à comprendre le récit qui m'est fait, j'ai commencé, depuis une douzaine d'années, à dessiner les rêves qu'on me rapporte, scène par scène, sous la forme d'une bande dessinée rapidement esquissée. Pour certains rêves abstraits, cela s'avère plus difficile... Certains de mes patients qui me voient bouger mon crayon ne savent pas que je dessine. Tout en écoutant leurs commentaires sur leur rêve, je regarde le croquis que je viens d'en faire, m'en inspire, et construis les hypothèses que je serai amené (ou non) à leur proposer. Ce faisant, j'opère un retour à l'image du rêve que le patient a mise en mots. Alors que, lui, a transformé l'image oni­rique en mots, moi, j'écoute ses mots pour reconstruire l'image onirique.
(1) Dernier livre paru : Mon corps et ses images, Éd. Payot, 140 p., 18 €.

Le rêveur est l'auteur du scénario et le metteur en scène, malgré lui, d'une pièce jouée chaque nuit, toujours inédite, dont il est aussi l'acteur et le spectateur fasciné.

 

Delphine Oudiette, unité des pathologies du sommeil, hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris
Le sommeil, un état actif

T
ous les êtres humains rê­vent, même si certains ne s'en souviennent pas. Les rêves sont constitués de pensées, d'images, de sons, de sensations et d'émotions, parfois organisés en scénarios complexes. Les types de rêve et leur longueur varient sui­vant le stade de sommeil et l'heure de la nuit. En début de nuit ou en sommeil lent (75 % du sommeil), les rêves sont rares, peu imagés, mal mémorisés, mais plus intel­lectuels : le dormeur pense, par exemple, à son travail. En sommeil paradoxal (25 % du sommeil) ou en fin de nuit, les rêves sont fréquents, mieux mémorisés et ressemblent à des scénarios de films parfois rocambolesques : le dormeur est, par exemple, un canard policier qui poursuit des pigeons voleurs. Cet aspect bizarre et parfois farfelu des rêves du sommeil paradoxal pourrait être lié aux caractéristiques de l'activité du cerveau pendant ce stade du sommeil. Certaines régions sont, en effet, très actives, plus qu'en éveil : il s'agit du tronc cérébral (où se situent les régions initia­trices du sommeil paradoxal), des régions visuelles et auditives (non pas celles qui reçoivent les images et les sons en éveil, mais celles qui traitent ces perceptions) et des régions limbiques (qui génè­rent les émotions). Ainsi, la grande majorité des rêves contient des images, des sons et des émotions. En revanche, les régions préfronta­ les et pariétales qui sont à l'origine du sens critique, de la lecture et de l'écriture, de la notion du temps, de la capacité à faire des choix ou des planifications, sont moins activées qu'en éveil.
Ceci pourrait expliquer la grande difficulté à lire ou écrire en rêve, les distorsions temporelles, l'ab­sence de jugement critique du rê­veur, et la faible mémorisation des rêves : un dormeur de 70 ans peut, dans le même rêve, repasser son baccalauréat et parler à ses petits­enfants, sans être surpris par cet anachronisme. De la même façon, une personne amputée d'un mem­bre se voit, dans ses rêves, comme avant l'accident : au laboratoire de sommeil, nous avons observé un patient amputé d'un bras depuis dix-sept ans qui, dans son rêve, conduisait une magnifique Ferrari avec ses deux mains.
L'importante activité du cerveau en sommeil paradoxal contraste avec une paralysie musculaire quasi complète. Le cerveau pose, en effet, un verrou sur la moelle épinière qui empêche de gesticu­ler ou de parler en dormant. Cette paralysie réelle pourrait être à l'ori­gine de la sensation de vouloir fuir en rêve sans parvenir à bouger. Ce­pendant, depuis quelques années, des patients viennent consulter pour de curieuses agitations noc­turnes, appelées « comportements oniriques » : ils combattent un lion invisible, frappent, crient, font des discours ou plantent des clous fictifs en dormant. Réveillés à ce moment-là, ils racontent un rêve correspondant exactement à leurs gestes. Chez eux, le verrou normal est levé, permettant l'extériorisa­tion des rêves. Ces comportements oniriques constituent une extraor­dinaire fenêtre ouverte objective sur les rêves. Ils sont comme un sous-titrage du rêve, indépen­dant du souvenir du dormeur. En étudiant ces comportements, on constate que le rêve dure pendant toute la période du sommeil pa­radoxal (soit 4 à 5 épisodes toutes les heures et demie, totalisant une centaine de minutes dans la nuit) et qu'il y a beaucoup de rêves or­dinaires (manger, faire son métier, ou médire avec son voisin), pas for­cément mémorisés le matin.
Malgré cela, il reste toujours des rêves extraordinaires, prémonitoi­res ou qui portent conseil. Après avoir rêvé d'un serpent qui se mord la queue, le chimiste alle­mand Friedrich August Kekulé von Stradonitz a découvert (1829) la structure du benzène, une mo­lécule qui comporte des liaisons tournantes. L'Américain Elias Howe a conçu la machine à coudre en dormant et le violoniste italien Giuseppe Tartini a rêvé sa sonate pour violon avant de l'écrire. Cette capacité du sommeil à faire surgir l'« illumination » a été démontrée par Ulrich Wagner. Des sujets sains devaient transformer une série de chiffres en une autre à l'aide de deux règles données par l'expéri­mentateur. En fait, il existait une troisième règle cachée, permettant d'aller beaucoup plus vite. Sans dormir, seuls 23% des sujets avaient découvert l'astuce, alors qu'après avoir dormi, 59 % des sujets l'avaient trouvée. En outre, de nombreuses expériences mon­trent maintenant que le sommeil (et probablement les rêves) aide à fixer les nouvelles informations, à apprendre et à remodeler les connexions cérébrales.
Les rêves sont donc un élément supplémentaire pour démontrer que le sommeil est loin d'être un état passif et inutile pour notre cer­veau. Les scientifiques commen­cent, peu à peu, à lever le voile sur certains des mystères associés aux rêves. Le fait que les rêves ne soient pas réservés au sommeil paradoxal, la découverte des comportements oniriques et de l'illumination noc­turne représentent quelques-unes des grandes avancées de ces der­nières années.

Elias Howe a conçu la machine à coudre en dormant et le violoniste Giuseppe Tartini a rêvé sa sonate pour violon avant de l'écrire.

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