L'existence précède l'essence texte expliqué

Publié le par lenuki

 

 

« Lorsqu'on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s'est inspiré d'un concept ; il s'est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d'une certaine manière et qui, d'autre part, a une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l'objet va servir. Nous dirons donc que, pour le coupe-papier, l'essence -c'est-à-dire l'ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir- précède l'existence ; et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. (…)

Lorsque nous concevons un Dieu créateur, ce Dieu est assimilé la plupart du temps à un artisan supérieur ; (…) le concept d'homme, dans l'esprit de Dieu, est assimilable au concept de coupe-papier dans l'esprit de l'industriel ; et Dieu produit l'homme suivant des techniques et une conception, exactement comme l'artisan fabrique un coupe-papier suivant une définition et une technique. Ainsi l'homme individuel réalise un certain concept qui est dans l'entendement divin. Au 18e siècle, dans l'athéisme des philosophes, la notion de Dieu est supprimée, mais non pas pour autant l'idée que l'essence précède l'existence. (…) L'homme est possesseur d'une nature humaine ; cette nature humaine, qui est le concept humain, se retrouve chez tous les hommes, ce qui signifie que chaque homme est un exemple particulier d'un concept universel, l'homme (…). L'existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme, ou, comme le dit Heidegger, la réalité humaine. Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. (…)"

 

                                                                    JP Sartre, "l'existentialisme est un humanisme"

 

Thème du texte : l’être de l’homme

Cf.  difficile de définir l’être. Cf. Pascal : risque de définition circulaire (l’être c’est… ).

Deux façons d’envisager l’être :

  1. Ce qu’est une chose, son essence.
  2. Le fait d’être, c’est-à-dire l’existence.

La question « qu’est-ce que…? », typique de Socrate, donc de l’interrogation proprement philosophique, appelle une réponse sur l’essence.

Or on peut définir l’essence sans qu’il y ait existence : une chimère a une essence, mais pas une existence.

En ce qui concerne Dieu, son existence (selon certains philosophes comme Descartes) est rationnellement déductible de son essence. Si Dieu est parfait (selon son essence) il ne peut pas ne pas exister (car sinon il lui manquerait quelque chose, donc il serait imparfait, ce qui serait contradictoire avec son essence).

Thèse du texte

 L’existence d’une chose est conditionnée par son essence, c’est-à-dire par une conception (un concept) préalable à sa réalisation par un artisan (cf. les objets fabriqués, comme le coupe-papier du texte). Mais Sartre se demande si c’est bien de cette manière qu’il faut penser l’être de l’homme :

Quand il s’agit de l’être de l’homme, peut-on dire que l’essence précède l’existence ? Non, car concernant l’homme (thèse du texte) l’existence précède l’essence : « si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept, et cet être, c’est l’homme »

Enjeu du texte :

 D’ordre moral puisqu’il n’est autre que la liberté (ou non) de l’homme. L’homme peut-il (ou non) déterminer son être (c’est-à-dire ce qu’il est) ? Peut-il choisir (ou non) d’être ce qu’il est ?

                                           

                                                  Explication 

On peut distinguer deux grandes parties dans le texte, l’une portant sur la thèse « l’essence précède l’existence » qui se subdivise en trois petites parties (le coupe-papier, Dieu comme créateur de l’homme, les philosophes des Lumières) que Sartre critique pour amener sa thèse constituant la deuxième grande partie « l’existence précède l’essence »

  1. « L’essence précède l’existence »
  1. Le coupe-papier.

Il est là, devant moi : il existe, avec ses caractéristiques propres (effilé, acéré, avec telle effigie, telle forme, telle matière, etc.). Or il a été fabriqué, il a une cause. Mais pour qu’il existe, il a fallu d’abord qu’il ait été conçu, qu’il ait correspondu à une idée.  C’est cette idée qui définit ses caractéristiques et donc constitue son essence. En ce sens, l’essence du coupe-papier précède son existence. Evoquons ici les quatre causes selon Aristote. Le coupe-papier a une forme (l’idée), il est fait d’une matière propre à le constituer comme tel (matière), il résulte d’une fabrication, donc d’un producteur (l’homme comme agent) et enfin il est amené à remplir une fonction (finalité) qui détermine ce qu’il est. En résumé, l’existence du coupe-papier nécessite la conception d’une essence. Donc, en ce qui concerne le coupe-papier, l’essence précède l’existence.

  1. Dieu.

Appliqué à l’homme, cet exemple est éclairant, si l’on présuppose l’existence d’un Dieu créateur de celui-ci. Nous sommes ici victimes d’une conception technique de l’homme. En effet on pense son existence par analogie avec celle du coupe-papier. Dieu, pour créer l’homme, a d’abord dû s’en faire une idée (définir son essence). On a donc une cause formelle (l’essence), un agent (Dieu), une production (création) : l’homme. Dieu est ici conçu sur le mode d’un Artisan (avec majuscule). Ici, donc l’essence de l’homme précède son existence. Mais on peut aussi penser que Dieu n’existe pas. Dès lors, quel sens y aurait-il à concevoir une nature humaine, sur le mode d’une essence qui précèderait l’existence de l’homme ?

  1. Critique des philosophes des lumières :

Les philosophes des Lumières sont, selon Sartre, inconséquents, puisque d’une part ils nient l’existence de Dieu et que, d’autre part, ils pensent l’homme sur le mode de la créature, c’est-à-dire conçoivent une nature humaine déterminant (comme une essence préalable) l’être de l’homme. D’où la thèse de Sartre, qui se veut elle conséquente :

 

  1. L’existence précède l’essence.

D’abord, il est difficile d’envisager cette thèse, puisque pour toute chose, on pense d’abord son essence avant d’envisager son existence (qu’est-ce que c’est ?). Qu’est-ce donc qui peut nous amener à inverser le rapport essence/existence ? Cf. Descartes : le cogito. Ne serait-ce pas la première certitude, sur laquelle fonder toutes les autres, c’est-à-dire le « je suis, j’existe » comme première certitude et première expérience ? Ek-sistere (selon l’étymologie proposée par Heidegger) c’est surgir (sistere) hors de soi (ek). Or n’est-ce pas la conscience qui permet un tel surgissement, une telle distance par rapport à soi-même ? Ainsi, si les choses sont (elles ont un être, susceptible d’être défini, elles constituent des réalités), seul l’homme existe car seul il est capable de « surgir hors de soi », de s’absenter de son être-là, pour envisager autre chose, une autre manière d’être. En ce sens, l’homme est donc capable de déterminer sa manière d’être, de choisir qui il est, c’est-à-dire qu’il est libre (pas déterminé comme les choses à n’être que ce qu’il est) et donc responsable de lui-même. Voilà pourquoi, en ce qui le concerne, l’existence précède l’essence.

Intérêt du texte

Au fond, indirectement, ce texte répond à la question : « Sommes-nous libres ? ». En effet, si l’essence précède l’existence, cela signifie que je suis déterminé par ce que je suis (mon caractère, par exemple, ou mon hérédité) à agir ou à penser comme je le fais. Cela est donc difficilement conciliable avec l’idée de liberté, puisque je n’ai pas vraiment l’initiative de mes actes (je suis déterminé par mon passé à être ce que je suis). C’est tout le sens de l’analyse que fait Leibniz, dans le Discours de métaphysique, du franchissement du Rubicon par César. En effet, Leibniz pense que Dieu sait et prévoit tout (Providence vient de pro videre, signifiant voir en avant, prévoir) et donc que ce que je suis en train de faire était prévu. Donc, du point de vue de Dieu, qui connaît le scénario entier de l'histoire de l'univers, il était certain que César agirait ainsi car un monde dans lequel il aurait agi autrement n'aurait pas été créé par Dieu. En effet celui-ci, parfaitement bienveillant, ne peut faire exister que le meilleur des mondes possibles. Mais cela ne signifie pas pour autant que notre manière d’agir est nécessaire, car elle aurait toujours pu être autre que ce qu’elle est, c’est-à-dire contingente et ce même si dans l’absolu Dieu a prévu qu’elle serait ainsi et pas autrement (en fonction du « meilleur des mondes possible »). La question est donc la suivante : est-ce parce qu’il était César qu’il a franchi le Rubicon (en fonction de son être propre, de son caractère, etc.) ou bien est-il devenu César pour avoir franchi le Rubicon (constituant son être propre par une décision libre, ne s’expliquant pas entièrement par des causes antérieures) ? L’acte d’un homme est-il déterminé par son essence ou est-ce son essence qui est déterminée par ses actes ? Selon Sartre, c’est la seconde possibilité qu’il faut soutenir : « L’homme fait et en faisant se fait ». Lorsque nous décidons quelque chose, c’est moins le passé que l’avenir qui nous détermine. Lorsqu’on agit, c’est en fonction d’un but à venir, et non pas parce que nous avons tel passé, ou pas seulement… !

 

 

Publié dans le sujet

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Merci beaucoup j'en avais vraiment besoin
Répondre
B
Content d'avoir pu vous satisfaire. Bonne continuation.
Cordialement
V
Bonsoir Stan Brown... si exister c'est surgir "hors de soi", qu'en est-il de ce soi originel ?...d'une essence, qui peut être dépassée, mais reste préalable à l'existence et à la création et re_création infinie de son être par l'homme. Sincèrement Voiless (expérienceure)
Répondre
B
Justement, essentialiser ici le soi est un contresens. C'est une manière de parler, parce qu'on ne peut pas formuler ce qui se passe autrement.Mais le soi en question n'est pas à pendre comme un être constitué, mais comme un ensemble de possibilités qui cherchent à se réaliser. C'est en ce sens que j'existe d'abord pour définir ensuite ce que je suis en fonction d'une certaine idée que je me fais de l'humanité (réaliser un certain type d'homme).Le soi chez Sartre est donc un ensemble de conditions à partir desquelles je vais pouvoir déterminer ce que je suis.
Cordialement
S
Concernant la démonstration de l'existence précédent l'essence, si exister c'est surgir "hors de soi", qu'en est-il de ce soi originel ? Celui-ci n'est-il pas la définition d'une essence, qui peut être dépassée, mais reste préalable à l'existence et à la création et re_création infinie de son être par l'homme ?
Répondre