Le désir (cours)

Publié le par lenuki

                                                Le Désir

 

 

A noter : le caractère ambigu du désir, dans notre existence. Il représente le manque par excellence - car nous ne désirons que ce qui nous manque - mais aussi une production effective de soi-même. Il est donc à la fois un creux au cœur de l'homme et une création authentique. Si le désir est un manque perpétuel parce qu'il n'est jamais totalement satisfait, il est aussi le mouvement par lequel on peut accroître les perfections de son être.

Mais il faut bien distinguer le désir, tension vers un objet que j'imagine source de satisfaction, de la volonté, mouvement par lequel j'organise rationnellement les moyens en vue d'une fin. Il ne faut pas confondre le désir et le besoin, manque fondamentalement matériel, alors que le désir est déjà, en son essence, spirituel.

 

 

A)   Désir, volonté, besoin

 

Le désir est ce mouvement qui me porte vers un objet que j'imagine être source de satisfaction. Désir de fortune, de santé, etc. le cycle du désir éternellement recommencé représente mon expérience la plus quotidienne et semble jalonner mon existence.

D'emblée, notons qu'il ne faut pas tirer le désir vers le haut : il ne se confond pas avec la volonté, organisation réfléchie de moyens en vue d'une fin. Vouloir effectivement réussir son examen ne consiste pas seulement à le désirer, mais bien à organiser les moyens permettant de parvenir à la fin poursuivie. Si la volonté est autre chose que la simple velléité, c'est qu'elle maîtrise rationnellement le désir qui est son moteur profond.

Mais il ne faut pas non plus tirer le désir vers le bas, c'est-à-dire vers le besoin, manque essentiellement matériel, alors que le désir est de l'ordre de l'existentiel : il me concerne dans mon existence profonde. Le besoin est un manque d'essence physique, et, comme tel, tend toujours à se dissoudre. Dans le désir, au contraire, il semble que je tende vers une réalité fondamentale dont j'ai, en quelque sorte, la nostalgie. Ce dont le désir est désir, c'est peut-être finalement d'un Etre inaccessible. Aussi, à la différence du besoin qui s'apaise lorsque nous lui donnons satisfaction, l'odyssée du désir ne s'arrête jamais

 

 

B)   Le Banquet : le désir est pauvreté

 

Platon a bien compris cette essence du désir. C'est dans le Banquet qu'il fonde la théorie du désir, qui informera tout notre savoir occidental. Le désir est, pour lui, manque essentiel, pénurie, pauvreté. Désir n'est point plénitude, mais, tout au contraire, incomplétude et détresse.

Dans le Banquet, Platon développe en effet un mythe, celui de la naissance d'Eros, l'Amour, (qui est également le désir ). Le père d'Amour est Expédient, « Grands moyens ». Sa mère est Pauvreté, c'est la déficience de notre nature, le manque qui se trouve en elle. Aussi « Amour-Désir » est-il un entre-deux, un mixte, oscillant sans cesse de Pauvreté à Richesse. Mais, bien souvent, il est en détresse : c'est un gueux que la misère ne lâche jamais. Le désir est, chez Platon, fondamentalement manque d'être. Il a son origine dans le manque, car il est le fils d'une mendiante.

« Etant le fils de Grands Moyens et de Misère, voici la condition que le sort lui a imposée : d'abord, il crie toujours misère, et il s'en faut qu'il soit tendre et beau, comme on le croit généralement : il est dur, desséché, il va nu-pieds et n'a pas de maison ; il couche par terre sans couverture, en plein air, au seuil des fermes et sur les routes : c'est qu'il a la nature de sa mère et que la misère ne le lâche pas. »

                                                                                   Platon    Le Banquet

Toutefois Platon souligne également le caractère créateur du désir, qui m'oriente vers la plénitude de l'Idée.

 

 

C)  Le désir comme manque et dépassement de son manque

 

Le désir est la conscience tout entière en tant qu'elle se dépasse perpétuellement vers des objets au-delà d'elle-même : il représente l'inquiétude existentielle d'une conscience jamais en repos ; il fait corps avec cette in-quiétude ( quies = repos ) qui nous meut, qui excite notre industrie et notre activité, qui nous projette perpétuellement hors de nous-mêmes. Il est cette incomplétude qui voudrait bien être comblée, mais  qui jamais n'y parviendra.

« Si le désir doit pouvoir être à soi-même désir, il faut qu'il soit la transcendance elle-même, c'est-à-dire qu'il soit par nature échappement à soi vers l'objet  désiré...Le désir est manque d'être, il est hanté en son être le plus intime par l'être dont il est désir. Ainsi témoigne-t-il de l'existence du manque dans l'être de la réalité humaine »

                                                      Jean-Paul Sartre  L'Etre et le Néant

 

 

D)  Le désir comme altérité : la reconnaissance

 

Creusons maintenant la relation à autrui dans le désir. Car le désir n'est pas seulement désir amoureux. Dans la relation à autrui, c'est bien souvent la dimension du conflit et de la « reconnaissance » ( au sens hégélien ) qui prédomine.

Cette étude de l'altérité, Hegel l'a remarquablement conduite dans la Phénoménologie de l'esprit. Les relations entre les consciences ne sont pas des relations de pur amour et de réciprocité. Quand deux consciences se rencontrent, elles tendent à entrer en conflit l'une avec l'autre. Chaque désir veut se faire reconnaître par l'autre désir. Il s'agit de faire reconnaître sa supériorité sur autrui. Chaque conscience n'existe qu'en tant qu'elle est reconnue. Les relations humaines sont des relations de pur prestige, une lutte à mort pour la reconnaissance de l'un par l'autre.

« La réalité humaine ne peut s'engendrer et se maintenir dans l'existence qu'en tant que réalité « reconnue ». Ce n'est qu'en étant « reconnu » par un autre, par les autres, et - à la limite - par tous les autres, qu'un être humain est réellement humain : tant pour lui-même que pour les autres »

A.     Kojève  Introduction à la lecture de Hegel

Avant Hegel, le philosophe anglais Hobbes analysait déjà cette quête de la plus haute reconnaissance d'autrui :

«  Chacun attend que son compagnon l'estime aussi haut qu'il s'apprécie lui-même et, à chaque signe de dédain ou de mésestime, il s'efforce  naturellement [...] d'arracher la reconnaissance d'une valeur plus haute »

                                                                            T. Hobbes  Léviathan

 

 

E)   Désir et construction de soi-même

 

Mais quel est le sens, selon Hegel, de cette lutte à mort pour la reconnaissance de l'un par l'autre ? Dans cette lutte à mort de pur prestige, deux consciences se manifestent : celle du maître et celle de l'esclave. Le maître risque sa vie pour affirmer sa supériorité. L'esclave ne veut rien risquer et préfère, au risque de mort, une vie humiliante et animale. Ainsi, c'est seulement par le risque de sa vie qu'on conserve sa liberté et que l'on construit sa conscience. Le terme du désir, c'est la vérité du moi se forgeant, c'est l'unité de la conscience avec elle-même. La conscience se conquiert dans ce mouvement de la reconnaissance et de la lutte, ne parvenant vraiment à exister et à s'atteindre elle-même que par un affrontement avec une autre conscience de soi. Je ne puis prouver  que je suis une conscience de soi autonome que si je le prouve aux autres : ainsi je mets ma vie en jeu, m'élevant au-dessus de la nature, alors que l'esclave ne renonce pas à cette vie organique et immédiate.

Quel est le noyau de cette dialectique si fameuse ? Le désir me met sur la voie de l'humanité. C'est par lui que la conscience aboutit à la saisie d'elle-même et que l'homme se pose véritablement entant qu'homme. Le désir est manque, mais il est aussi production : production de soi-même comme être autonome. La rencontre d'autrui est un cruel combat où se forgent ma conscience et mon humanité.

 

 

F)   Le désir est l'essence de l'homme

 

Ainsi, l'analyse du désir conduit à souligner deux choses : le désir est « béance », manque, vide, puisqu'il n'est jamais totalement satisfait, mais il est aussi production de soi-même et création de la conscience. S'il est fils de Pauvreté comme le veut Platon, il engendre aussi pleinement l'être humain. La philosophie contemporaine souligne cet aspect producteur du désir. Ainsi, dans L'Anti-Œdipe, Deleuze montre que  le désir étreint la vie avec la plus grande puissance productrice. Désirer, c'est avant tout produire du réel, de la vie. Deleuze, à la suite de Spinoza, voit dans le désir l'essence de l'homme, le mouvement par lequel nous nous efforçons de persévérer dans notre être et d'accroître ce qui, en nous, est bon.

Le sujet humain, chez Deleuze comme chez Spinoza, est essentiellement un être de désir, conçu comme puissance positive d'exister et de créer, comme effort pour persévérer dans l'existence, comme déploiement de la puissance d'exister, racine de toutes nos actions. Oui, le désir favorise la joie d'adhérer à ce qui est. L'effort conscient de l'esprit persévérant dans son être : tel nous apparaît le désir.

« L'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien en dehors de l'essence actuelle de cette chose[...]

Cet effort, quand il se rapporte à l'Ame seule, est appelé Volonté ; mais, quand il se rapporte à la fois à l'âme et au corps, est appelé Appétit ; l'appétit n'est par là rien d'autre que l'essence même de l'homme[...]. Le Désir est l'Appétit avec conscience de lui-même. »

                                                   B. Spinoza   Ethique

 

 

G)  Désir et sagesse

 

Toute vraie sagesse se fonde sur le désir, cette manifestation vitale par excellence.

Toutefois, comme l'a montré Epicure ( III° siècle av. J.C ), il convient d'établir une hiérarchie des désirs. Tout désir, en effet, n'est pas souhaitable. Ainsi distinguerons-nous les désirs naturels et nécessaires ( désirer boire pour apaiser la soif ), les désirs naturels non nécessaires ( ainsi le désir de mets délicats ; ici il convient déjà de prendre garde aux excès ) et enfin les désirs ni naturels ni nécessaires, tel le goût du luxe ou le désir de gloire.

Avec cette hiérarchie des désirs, Epicure fonde une sagesse prenant en compte le corps, mais permettant cependant à l'être humain de sauvegarder sa liberté intérieure. Nul abandon aux vains désirs ! La sagesse d'Epicure est très exigeante.

« Il faut se rendre compte que, parmi nos désirs, les uns sont naturels, les autre vains, et que, parmi les premiers, il y en a qui sont nécessaires et d'autres qui sont naturels seulement. Parmi les nécessaires, il y en a qui sont pour le bonheur d'autres pour la tranquillité continue du corps, d'autres enfin pour la vie même. Une théorie non erronée de ces désirs sait en effet rapporter toute préférence et toute aversion à la santé du corps et à la tranquillité de l'âme, c'est là la perfection même de la vie heureuse. »

                                                                     Epicure       Lettre à Ménécée

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J
<br /> Merci. Aucun souci.<br /> Je ne vais pas être d'accord avec vous. La séparation existe, sans doute, pour un observateur extérieur qui considère le tout et le fragment. Mais, pour moi, il est clair que le manque n'apparaît<br /> que lorsqu'il y a conscience d'une dissymétrie, d'une inégalité. (D'où l'aspiration profonde à l'égalité) Ce qui signifie une connaissance incluant un jugement.<br /> Le manque n'est pas là avant. Il n'est pas inhérent à l'être, ontologique, puisque je suis de ceux – comme on dit – qui pensent que l'être est la réalité. Tout le reste est construction. (Le temps<br /> et tout ça)<br /> <br /> N'est-ce pas ainsi que l'on peut comprendre les désirs d'Epicure ? Des désirs ni naturels, ni nécessaires aux désirs naturels et nécessaires, il y a une simplification, une épuration du côté –<br /> j'insère un anachronisme – du mental, de la pensée.<br /> <br /> La conscience de soi ne rétablit pas l'unité puisq'elle est irréductiblement duelle (soi et le connaisseur. C'est du réfléchi. Je me) La conscience - mais il faudrait, approfondir - de toute façon,<br /> est toujours une totalité non fragmentée.<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Je pense qu'il faut distinguer la séparation et la conscience de la séparation.<br /> Ainsi, quand vous écrivez : " si le désir ne résulte pas d'une séparation originelle, métaphysique, ontologique, ou si ce n'est pas plutôt le désir qui introduit la séparation dans l'être, cette<br /> déchirure sans laquelle nous ne serions pas ce que nous sommes "<br /> Il peut y avoir, selon moi, séparation effective (originelle, ontologique) sans qu'il y ait désir.<br /> Et comment pourrait-on désirer quoi que ce soit si ce qui est désiré n'est pas d'abord vu comme séparé ?<br /> <br /> Le mot "désir" chez Spinoza me pose un problème. Je comprendrais mieux si on parlait de vitalité, d'énergie.<br /> Je fais découler le désir de la connaissance de la séparation, c'est à dire de la connaissance de la différence, écart, dissemblance ; de la connaissance ou de la pensée. Quand je parle de désir,<br /> je suppose quelqu'un qui désire et un objet de désir.<br /> <br /> <br /> Et donc la question que vous posez à la fin devient : ma connaissance de l'objet de désir est-elle exacte, juste, (l'objet de désir est-il réel) ou est-elle de l'ordre de l'imaginaire ?<br /> Je pense, en tout cas, que la séparation est inhérente à la pensée. C'est la pensée.<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> J'espère que vous me pardonnerez de ne vous répondre que ce jour, car comme vous devez vous en douter, ces derniers jours n'ont pas été de tout repos...de plus je vais bientôt m'absenter,<br /> mais que cela ne nous empêche pas de dialoguer ultérieurement, si vous le souhaitez.<br /> <br /> <br /> Cordialement<br /> <br /> <br /> Etre temporaire, n'est-ce pas être séparé, vivre dans la dispersion? Le temps n'est-il pas ce qui sépare? N'est-ce donc pas parce que notre conscience est éminemment temporelle que nous vivons<br /> dans la séparation? Comme le dit Alquié: "la séparation est l'essence de notre conscience et de notre condition", comme l'atteste l'expérience de l'angoisse devant le néant, chez Kierkegaard par<br /> exemple. Toute philosophie, d'ailleurs, n'est-elle pas par essence pensée de la séparation?<br /> <br /> <br /> Enfin la conscience sépare avant que la conscience de soi ne rétablisse l'unité. La séparation, en effet, ne peut exister en soi, mais seulement par rapport à l'unité perdue, au processus qui la<br /> rassemble.<br /> <br /> <br /> <br />
J
<br /> On devrait plutôt dire que la séparation est désir. Dès que l'idée de séparation est là - d'avec une personne, une chose ou une qualité - le désir naît de la faire disparaître, ainsi que le<br /> mouvement vers ce qui est séparé.<br /> Donc, la véritable question est celle de l'idée de séparation. Comment naît-elle et pourquoi ? Et surtout, cette séparation est-elle réelle ?<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Vous posez bien le problème, en effet, dans la mesure où on peut se demander si le désir ne résulte pas d'une séparation originelle, métaphysique, ontologique, ou si ce n'est pas plutôt le désir<br /> qui introduit la séparation dans l'être, cette déchirure sans laquelle nous ne serions pas ce que nous sommes. En revanche je comprends moins bien votre dernière question: voudriez-vous suggérer<br /> que cette séparation ne serait que pur fantasme ? Mais en ce cas, notre être lui-même ne serait-il pas que pure illusion ?<br /> <br /> <br /> <br />