La liberté (fiche Hansen-Love)
On confond généralement la liberté avec la capacité de faire tout ce qui nous tient à cœur, sans en être empêché par qui que ce soit
ni par quoi que ce soit. Un animal, par exemple, est dit " libre " quant il n'est pas entravé dans ses mouvements. Le cas de la liberté humaine, a priori comparable, est cependant bien
différent.
Lorsqu'un animal agit sans rencontrer d'obstacles, il suit son instinct. Il obéit à une loi qui trouve sa source en lui-même, dans sa nature
propre. De ce point de vue, on peut estimer qu'il n'est pas vraiment libre, puisqu'il est gouverné par une loi (la loi de la nature) qu'il n'a aucunement choisie.
La vraie liberté ne concernerait donc que les êtres humains : il faut disposer d'une volonté, en effet, pour être libre. Mais la réciproque n'est
pas vraie : tous les êtres doués de volonté ne sont pas libres, tous les hommes ne sont pas toujours maîtres d'eux-mêmes. Bien souvent, en effet, ils ne font que subir leurs propres désirs. En
toute rigueur, un homme n'est libre, sur le plan psychologique, que lorsqu'il prend des décisions un tant soit peu réfléchies. Car c'est la possibilité d'effectuer des choix, voire de renoncer à
réaliser nos propres désirs, ou d'en différer la réalisation, qui est le fondement de notre liberté ; en ce sens, la liberté est une possibilité que nous pouvons choisir de ne pas saisir.
Le choix de la liberté
La liberté implique la conscience de soi : n'étant pas conscient de sa " liberté " ; l'animal n'est pas vraiment libre. Seul l'homme peut accéder à la liberté ; pour
cela, il est amené à la conquérir dans l'ordre qui lui est propre, dans l'ordre de l'humain. Pour reprendre la célèbre analyse de Hegel, la conscience est conduite à s'opposer à
une autre conscience qu'elle affronte afin de s'assurer d'elle-même en s'affirmant : car la liberté n'existe pas véritablement (objectivement) tant qu'elle n'est pas reconnue ; cette exigence de
reconnaissance prend la forme d'une lutte à mort à l'occasion de laquelle chacun des adversaires démontre que sa liberté a plus de prix, à ses yeux, que sa vie. C'est pourquoi chacun est prêt à
mourir plutôt que de céder devant le désir symétrique de son adversaire.
Le choix de la liberté peut être périlleux ou même mortel. Ce caractère négatif de la liberté - cet aspect tantôt destructeur, tantôt paralysant - se retrouve dans une
situation plus banale dont Descartes a proposé une analyse subtile.
Descartes souligne en affirme que la " liberté d'indifférence " et la " liberté éclairée " sont les deux aspects inséparables
d'une seule et même liberté. La liberté est tout d'abord la capacité de choisir, en ce sens elle semble liée à l'indifférence. Mais l'indifférence totale mène à l'inhibition. Il peut alors
arriver que l'on fasse ce que l'on ne voudrait pas faire (le mal, ou ce que l'on tient pour tel) pour s'assurer, précisément, de cette troublante liberté. La vraie liberté, au
contraire,selon Descartes, ne peut être qu'éclairée. Lorsque je suis certain de savoir ce qui est le bien, je le fais, mais sans hésiter. Je suis alors à la fois libre et raisonnable.
La liberté morale
Ce balancement de la liberté entre un pôle négatif (le refus de la compromission ou de la résignation impliquées par toute décision) et un pôle positif (le choix
volontaire) se retrouve sur le plan moral comme dans le domaine politique. Dans le Gorgias, Socrate oppose la fausse liberté du tyran - qui se croit libre parce qu'il a le pouvoir de
soumettre et d'anéantir ses sujets - à la vraie liberté de celui qui est maître de lui-même dans la mesure où il est capable de ne pas succomber à ses propres désirs. De même Kant, à la suite de
Rousseau1, montre que la vraie liberté n'est pas l'indépendance (le pouvoir de faire tout ce qui nous plaît) mais autonomie (de autos : le même et nomos, loi) c'est-à-dire la capacité de se
donner à soi-même la loi que nous dicte notre propre raison. C'est donc parce qu'il est doué de raison que l'homme est libre. Être libre, ce n'est pas agir indépendamment de toute règle ni
contraint ; la liberté sans loi, la liberté capricieuse est une fiction vaine et puérile.
La liberté politique
Sur le plan politique, la liberté est le produit d'une laborieuse conquête, dont les conditions sociales, économiques et juridiques ont été progressivement mises en place
tout au long de notre histoire. Aux sources de notre civilisation, elle fut d'abord un statut - celui du citoyen - opposé à la situation de l'esclave, dépourvu de droits et dépossédé, par là
même, de son humanité. Dans la Grèce antique, le citoyen est l'homme libre par excellence qui préside, au même titre que ses égaux, à la destinée de la cité. La liberté est alors à la fois un
pouvoir (celui de participer aux décisions politiques et judiciaires) et un ensemble de droits, qui matérialisent et garantissent cette liberté.
Bien plus tard, la liberté est devenue une qualité inhérente à tous les hommes - au moins théoriquement - et non plus aux seuls citoyens (1. Être homme, c'est être libre,
fondamentalement, essentiellement. Un homme - libre donc par définition, par nature - ne peut, ne doit être assujetti à quiconque. Depuis les écrits de La Boétie (Discours de la servitude
volontaire , 1548) ou de Rousseau, on sait qu'aucune idéologie ne peut plus justifier ni l'esclavage ni l'oppression économique et politique, quelque forme que l'une ou l'autre puissent
prendre. Cependant, parallèlement, le contenu de la liberté a évolué. Le citoyen moderne ne veut plus nécessairement infléchir le destin de la cité d'aujourd'hui : la nation, ou l'État. La sphère
de la liberté est désormais plus restreinte. Elle se limite bien souvent au domaine de la vie privée et aux désirs parfois égoïstes qui lui sont associés.
Liberté et responsablité
Si la liberté est devenue, dans une certaine mesure, une réalité pour tous ceux qui vivent dans un État de droit , cela ne signifie pas pour autant que les autres
dimensions de la liberté passent au second plan, ou peuvent de ce fait demeurer ignorées. Jean-Paul Sartre explique (2 en quel sens la liberté demeure un choix fondamental, qui, en tant que
tel ne dérive aucunement d'une situation objective. Bien au contraire, dans la condition la plus désespérante - esclavage, incarcération, soumission à un régime despotique - je peux encore
prétendre à la liberté. C'est en ce sens que Sartre a pu dire que " nous (les Français) n'avions jamais été aussi libres que sous l'occupation allemande ". Car
le choix de la liberté, même s'il comprend le risque de mort, est toujours possible. Toute personne qui est en mesure de répondre de ses actes est libre, y compris dans les situations les plus
critiques.
1 Du contrat social, livre 1, chap. 2,
2 L'existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946, p. 36-37.