L'animal en général existe-t-il?

Publié le par lenuki

L'animal en général ou en particulier, par Roger-Pol Droit LE MONDE | 12.06.08 | 13h13


es vacances s'annoncent, les abandons aussi. Comme chaque année, des milliers de fois, un chien, un chat vont être laissés au coin d'un bois, au bord d'une route. Chacun connaît la scène : la brave bête ne se doute pas, et puis la voiture démarre. L'errance insensée commence, la vie affolée, la mort au bout.

 

C'était un compagnon, une présence. Quand c'est une charge, un ennui, un problème, on s'en débarrasse. On les entend dire : "Pourquoi se faire du souci, c'est une bête, non ? Et puis, laisser une bête dans la nature, ce n'est pas un crime." Il existe pourtant une Déclaration universelle des droits de l'animal, proclamée à Paris en 1978, qui précise en son article 5 : "1. L'animal que l'homme tient sous sa dépendance a droit à un entretien et à des soins attentifs. 2. Il ne doit en aucun cas être abandonné ou mis à mort de manière injustifiée." Evidemment, elle n'a rien de contraignant.

Pourtant, le cas des lâcheurs de chiens est presque trop simple. Car tout le monde connaît la sensibilité canine, chacun comprend qu'une relation s'était établie avec ses maîtres, et que le monde s'effondre, d'un coup, pour un toutou à l'abandon. En revanche, rien de plus complexe à saisir que les relations des hommes aux autres espèces vivantes. Là, des tas d'obstacles guettent. A commencer par la façon de parler.

Quand on parle de "l'animal", que désigne-t-on exactement ? Quel animal ? La mouche, ou la baleine ? La vache, ou le ver de terre ? La limace, ou le colibri ? L'escargot, ou le requin ? Ce singulier "animal" que représente le terme "animal" au singulier, cet animal "en général", dépourvu d'espèces, voilà qui devient vite source de confusion et de malentendus. Car nombre d'ambiguïtés se dessinent dès qu'on parle, sans autre précision, de "l'animal".

Par exemple, dans la Déclaration déjà évoquée, un des droits de "l'animal" s'énonce ainsi : "L'animal mort doit être traité avec décence" (article 3,3). L'intention générale est claire : respect de la vie, donc respect du cadavre. Pas question de traiter un organisme comme une ordure. Il arrive, dans cette logique, que les enfants enterrent dans le jardin le poisson rouge décédé. Qu'il n'aille pas à la poubelle ! Bonne règle, donc, en apparence.

Mais doit-on l'appliquer aussi aux fourmis, aux mites, aux cafards, aux acariens - et si oui, comment ? Que faire si "l'animal mort" est une larve, un scorpion ou un ténia ? Si c'est un cadavre plus noble qui "doit être traité avec décence", que faire de la boîte de sardines, où les corps sont rangés tête-bêche, sans tête, dans l'huile ? Avec le corned-beef, qui réduit un grand mammifère à une bouillie qui le rend méconnaissable ? Et, dans la vitrine, cette tête de veau avec du persil dans les naseaux, est-ce décent ?

Pour sortir de ces dilemmes, il n'y a que deux attitudes. La première est de refuser toute distinction entre les espèces et de respecter tout vivant, quel qu'il soit, de manière absolue. On s'interdira alors totalement de tuer un moucheron, tout autant que d'occire une vache ou d'assassiner un homme. C'est cohérent, mais contraignant. Ainsi vivent les jaïns, qui sont quatre millions en Inde aujourd'hui.

Les adeptes de cette religion, fondée par Mahavira, un contemporain du Bouddha, ne mangent que des plantes - mais aucune racine, car leur arrachage saccage vers et insectes. La nuit, ils n'allument ni lampes ni bougies, car la flamme attire et tue papillons et autres. Ils ne boivent que de l'eau filtrée, pour des raisons qu'on devine. C'est encore pour les mêmes motifs que les plus pieux des jaïns balaient en permanence le sol devant eux en marchant, tout en portant sur le visage un masque de coton, car en respirant...

Si l'on ne devient pas jaïn, l'autre attitude ne peut être que de distinguer le plus clairement possible entre les espèces. Cessons de confondre le cheval et l'alouette. Le chat, l'anchois et la tique n'ont ni les mêmes comportements ni les mêmes rapports à leur environnement. Nous n'avons donc pas nécessairement envers eux les mêmes devoirs. Et peut-être n'ont-ils pas tous les mêmes droits. Une fois admises quelques grandes généralités - préservation de la biodiversité, interdiction des mauvais traitements... -, il semble nécessaire de différencier "les" animaux et d'abandonner, au lieu de son chien, cette fiction qui devient rapidement trompeuse : "l'animal".

Car le monde de la chauve-souris est sans grand rapport avec celui du mille-pattes, qui n'a rien à voir avec celui de l'aigle, qui lui-même n'entretient avec la loutre, le cochon et la puce que des rapports hypothétiques. Le résultat est clair : il faut certes réfléchir aux droits des animaux, en commençant par ceux qui sont communs à toutes les espèces. Mais il faut aussi prêter attention aux spécificités, élaborer des droits distincts par famille d'espèces, en fonction de leurs traits spécifiques. Cela éviterait bien des débats confus.

La principale confusion provient d'une fausse symétrie. Droits de l'homme, dit-on, donc droits de l'animal. Il y a là un parallélisme illusoire. Parce que l'homme ne forme, effectivement, qu'une seule espèce. C'est vrai biologiquement : toutes les ethnies humaines sont interfécondes. C'est vrai culturellement : tous les peuples ont la même capacité de symbolisation. A l'opposé, l'animal n'est pas un. Il est divisé en espèces dissemblables, qui n'ont ni la même organisation biologique, ni les mêmes activités, ni les mêmes besoins. Bref, l'animal en général n'existe pas. Seuls existent des animaux. Et il incombe à l'homme de s'interroger sur les droits et les devoirs selon les espèces.


Roger-Pol Droit

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