Comment les Chinois pensent-ils ?

Publié le par lenuki


Les Chinois : comment pensent-ils ?

 

Écriture, mode de pensée et d'être au monde, la civilisation chinoise est aux antipodes de la nôtre. À l'heure où vont s'ouvrir les JO de Pékin, nous avons voulu mieux comprendre les comportements et les émotions des Chinois. Et nous avons rencontré Huo Datong, premier psychanalyste installé dans l'empire du Milieu.

 

La Chine nous confronte à un dépaysement absolu de la pensée. Pourquoi ? À la différence de la culture islamique - avec laquelle nous avons en commun le monothéisme - ou indienne - issue du même berceau linguistique que la nôtre -, cette haute civilisation s'est déployée dans une totale indifférence à l'Occident. « À strictement parler, la "non-Europe", c'est la Chine, et ce ne peut être qu'elle », assure le philosophe François Jullien, coauteur de Penser d'un dehors. À l'idée de Dieu, de l'opposition du bien et du mal, ou de la suprématie de la vision, elle a privilégié le changement permanent, le couple positif-négatif ou encore la respiration. Comprendre comment pensent les Chinois ne relève donc pas seulement de la curiosité vis-à-vis d'une nation appelée à dominer le siècle. C'est aussi une façon de remettre en jeu nos propres catégories mentales. Et d'y puiser une nouvelle liberté d'agir.

 

Ils écrivent en dessinant

S'ils pensent autrement, c'est d'abord parce qu'ils n'écrivent pas comme nous, explique le sinologue Cyrille Javary : « Notre vision du monde est structurée par la langue dans laquelle nous l'interprétons. » Or, quand nous lisons en assemblant des lettres dépourvues de signification propre, eux dessinent des signes : « On ne lit pas un idéogramme, on le reconnaît », souligne Cyrille Javary. Exemple : l'idéogramme du toit posé sur celui de la femme signifie « la paix ». Mais deux « femmes » sous un « toit », cela devient : « la discorde ». Quand nous faisons d'abord appel à notre cerveau gauche - celui de la raison - afin d'analyser un mot, en décomposer les lettres et en reconstituer le sens, les Chinois ne lisent qu'avec leur cerveau droit - celui des émotions. Conséquence : nous tenons pour évident que l'univers entier peut être analysé à partir de ses éléments basiques. À l'inverse, « ils perçoivent la globalité comme une évidence et la causalité linéaire comme un exotisme », poursuit le sinologue.


 

Ils suivent le cycle naturel

« À la différence des Européens, les Chinois ne cherchent pas à expliquer le réel, ils s'y adaptent, insiste Erwann Lemoigne, professeur de qi gong et coach en entreprises. Tel est le pivot de leur façon de penser : ils épousent le fonctionnement naturel des choses. » Fonctionnement qui, à l'image de la ronde des saisons, ne connaît pas d'état stable. C'est ainsi qu'ils ignorent la notion de « substance » ou d'« identité » au profit d'une mutation permanente des êtres et des choses, sous l'influence des pôles yin et yang, qu'ils nomment tao.

Ainsi, dire « le jour » ou « la nuit », c'est encore réfléchir en Occidental. « Ce qui existe pour eux, relève Cyrille Javary, ce sont des jours qui s'al­longent (à partir du printemps) ou qui raccourcissent (à l'automne) ». Le calendrier lui-même obéit aux lois du tao. Le nouvel an chinois fluctue entre la mi-janvier et la mi-février, se calant sur ce moment de retournement où le flux vital cesse de descendre vers les racines des arbres pour remonter vers les branches et faire éclore les bourgeons. Car voilà : tout change, mais en obéissant néanmoins à des règles immuables et très précises.

 

Ils restent pragmatiques

À un journaliste anglais qui, durant la Longue Marche, explique à Mao Zedong que le marxisme s'appuie sur une idée de la vérité, ce dernier réplique : « Ce qui est vrai, c'est ce qui marche. Ce qui est faux, c'est ce qui ne marche pas. » Calés sur la certitude que tout est relatif, les Chinois n'accordent que peu d'attention à la théorie. Ils sont avant tout animés d'un pragmatisme désarmant. « Lorsque nous voulons une chose, nous allons vers elle et cherchons à la saisir, remarque Erwann Lemoigne. Un Chinois aura tendance à prendre du recul et à créer un espace autour de l'objet convoité afin qu'il vienne à lui. »

Bref, ce sont de grands stratèges et ils baignent dans une culture du contournement - à la façon du jeu de go - plutôt que de la confrontation - comme aux échecs. Concrètement, négocier avec un homme d'affaires de Shanghai relève d'un véritable casse-tête, évidemment chinois. « Ils sont dans le flou, raconte le jeune chef d'entreprise Arthur Zasso. Ils disent rarement oui ou non, ce qui leur permet d'être flexibles sur leur parole, de mûrir leur réponse et de temporiser. Au bout d'un moment, on finit par lâcher l'affaire. Et ça marche : ils ont obtenu ce qu'ils voulaient et personne n'a perdu la face. »

 

Ils sauvent la face

Voilà un motif incontournable. Car la condition chinoise, c'est d'abord une intégration forte à un réseau social tissé de traditions, de rites et de respect établis par la morale confucéenne. Fait révélateur, en Chine, on n'a pas un prénom mais un « postnom » : c'est le nom du clan qui vient en premier lorsque l'on se présente. Résultat : « Si nous sommes dans une culture de la culpabilité, héritée de l'idée d'un Dieu unique qui sonde notre intériorité, affirme Cyrille Javary, eux sont dans une culture de la honte.Il s'agit avant tout de ne pas faillir face aux autres. Erwann Lemoigne : « L'erreur à ne pas faire lorsque l'on a invité un Chinois au restaurant pour affaires, c'est de décliner son invitation en retour. » Et ainsi lui faire perdre la face.

Il y a également là une clé pour comprendre le fabuleux boom économique de ce pays. Car cet empire du Milieu, qui a inventé l'imprimerie et la poudre, a connu une véritable blessure narcissique lorsque, à partir de la Renaissance, il a vu des « barbares » européens l'envahir. « Aujourd'hui, analyse Cyrille Javary, ils sont en train de "retrouver" la face aux yeux du monde. »

Jean-Maxence Granier, publicitaire, confirme : « La nouvelle classe moyenne adopte le mode de vie consumériste, mais les Chinois ne veulent pas devenir américains. Seulement mo­dernes. » Et reprendre leur place au top des nations. Ainsi forgent-ils un « socialisme confucéen », qui s'annonce comme l'une des expériences les plus passionnantes du siècle.


 

À lire

La Traversée de la Chine à la vitesse du printemps d'Olivier Germain-Thomas
Nouvelle édition et nouvelle préface pour un ouvrage tout en finesse d'un grand écrivain-voyageur (Éditions du Rocher, 2008).

Penser d'un dehors de FrançoisJullien et Thierry Marchaisse
Ce dialogue philosophique est une introduction vivante et approfondie à la pensée orientale (Seuil, 2000).

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H
Bravo pour ce texte plein de curiosité et de justesse
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